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Arnaud Apoteker : « Il est plus que temps d’interdire le glyphosate »

Arnaud Apoteker
Longtemps responsable de la campagne OGM pour Greenpeace France, Arnaud Apoteker a été un des acteurs clés pour obtenir l’interdiction de la culture des OGM en France. Farouche opposant à l’utilisation des pesticides et notamment du glyphosate, il a été la cheville ouvrière et le coordinateur général du Tribunal International Monsanto. Il participe à la création de Justice Pesticides, une plateforme collaborative destinée à aider la justice internationale à s’imposer face aux géants de l’agrochimie. Il vient d’accorder à UP’ Magazine une interview exclusive qui devrait alimenter la réflexion de nos gouvernements à quelques jours de la décision capitale que doit prendre, le 25 octobre, l’Union européenne à propos du renouvellement de l’homologation de l’herbicide le plus utilisé au monde et ingrédient actif du Roundup. Le suspense est à son comble et les États de l’Union européenne pris en tenaille entre objectifs de santé publique et pression des lobbies agricoles et agrochimiques. 
 
Le « Tribunal Monsanto » dont vous avez été le coordinateur s’est tenu les 15 et 16 avril dernier. Quel bilan pouvez-vous tirer de cette initiative inédite ?
 
Arnaud Apoteker : Le Tribunal Monsanto a donné lieu à la délivrance d’une opinion consultative d’un tribunal international citoyen composé de juges expérimentés. Cette opinion indique que les activités de Monsanto ont porté atteinte à des droits humains fondamentaux, le droit à l’alimentation, à la santé, un environnement sain et à la recherche scientifique. Elle est basée sur des conventions internationales des Nations unies, qu’ont signées les gouvernements de ce monde, et sur les témoignages de victimes du monde entier venues décrire leur situation en octobre 2017. Elle pourra être utilisée dans l’argumentaire des victimes et de leurs représentants lors de procès dans des juridictions nationales. Elle pourra également servir de base pour pousser les gouvernements, qui sont responsables du respect de ses droits humains, à agir contre les compagnies qui les enfreignent.
L’opinion consultative recommande également de considérer l’inclusion du crime d’écocide parmi les crimes internationaux. Cette revendication trouve de plus en plus d’écho dans les discussions juridique internationales et pourrait être évoquée lors d’une prochaine assemblée générale du tribunal pénal international. Le tribunal Monsanto contribue ainsi à l’émergence d’un nouveau droit qui vise à préserver les écosystèmes et notre environnement.
 
Le Roundup face à ses juges, un film de Marie-Monique Robin (diffusé sur ARTE le 17 octobre 2017)
 
Dans le prolongement du Tribunal Monsanto, vous participez aujourd’hui au lancement de la plateforme Justice Pesticides. Quel est le sens de cette initiative ?
 
AA : Justice Pesticides, c’est à la fois un site Internet et une association qui gère ce site. Nous avons pour objet de mettre à la disposition de tous, et en particulier des victimes des pesticides, quelles qu’elles soient (paysans, voisins, chercheurs, etc.) l’ensemble des affaires juridiques qui ont trait aux pesticides dans le monde sur un site internet collaboratif. Ainsi, il sera possible de disposer de la jurisprudence mondiale et de connaître toutes les affaires en cours, dans une base de données consultable par tout un ensemble de critères, comme les produits incriminés, les dates de jugement, les plaignants ou défendeurs.
Ce site est collaboratif, et tous les internautes sont invités à nous faire part des affaires juridiques dont ils auraient connaissance afin d’enrichir la base de données. L’objectif est de créer un grand réseau physique et virtuel collaboratif pour mutualiser toutes les actions dans le monde qui mettent en cause les pesticides afin d’établir une base juridique et scientifique internationale qui permettra de renforcer les actions en justice.
L’association Justice Pesticides, qui gère le site, regroupe des personnalités de tous les continents, qui ont été confrontées aux conséquences des pesticides sur la santé, les ressources naturelles ou leurs activités professionnelles. Elle vise à permettre au mieux et dans le monde entier la défense des personnes qui sont victimes de pesticides.
 
Les Monsanto Papers, complétés par la plateforme Poison Papers, révèlent de nombreux éléments de preuve sur les biais apportés par Monsanto sur les études concernant le glyphosate. Il ne fait plus de doute maintenant que cette substance soit toxique. Certains toutefois affirment que ce produit est aussi voire moins toxique que d’autres produits que nous utilisons quotidiennement comme le pétrole par exemple. Que leur dites-vous ?
 
AA : Il y a sans doute des produits plus toxiques que le glyphosate. Est-ce une raison pour permettre d’en utiliser des centaines de milliers de tonnes tous les ans dans les activités agricoles à travers la planète ? Est-ce que c’est une raison pour que l’ensemble de nos écosystèmes soient contaminés par le glyphosate, depuis les sols, les rivières, les plantes, les animaux et nous-mêmes ? Est-ce une raison pour que nous ayons tous du glyphosate dans nos cellules, même s’il y a des produits plus toxiques ?
Il ne faut pas oublier non plus que le glyphosate n’est jamais utilisé seul, mais avec d’autres produits dans des formulations, comme par exemple le Roundup, dont il a été démontré qu’elles étaient encore des centaines de fois plus toxiques que le glyphosate seul.
Enfin, il va dans le sens de l’histoire, ou il le faudrait en tout cas, que les produits dont on réalise après leur autorisation qu’ils sont toxiques soient interdits, comme l’ont été l’amiante ou le DDT. Et il serait mieux de le faire avant que les dégâts sanitaires, déjà considérables, ne deviennent une menace générale pour la santé publique. Il est plus que temps d’interdire le glyphosate et tous les herbicides à base de glyphosate.

LIRE DANS UP’ : Monsanto est-il coupable d’écocide ?

 Plusieurs organisations syndicales agricoles s’insurgent contre l’interdiction du glyphosate. Ils soulèvent deux objections. La première concerne l’érosion des sols inévitables si les agriculteurs abandonnent le glyphosate et reviennent au labour mécanique. Ils soulèvent ici une question écologique. Que leur répondez-vous ?
 
AA : La culture sans labour, qui est une technique dite agroécologique car elle prévient l’érosion des sols et ne déstocke pas le carbone du sol, a été inventée avant le glyphosate. Ce produit n’est pas indispensable pour la culture sans labour, qui sert maintenant de prétexte à l’utilisation du glyphosate. Il est néanmoins vrai qu’il a considérablement simplifié le travail des agriculteurs « conventionnels », c’est-à-dire utilisateurs d’engrais et pesticides chimiques qui ont adopté la technique du sans labour en facilitant la lutte contre les adventices, qui ont tendance à proliférer lorsque la terre n’est pas labourée. Cependant, les agriculteurs biologiques qui font du sans labour n’ont jamais utilisé de glyphosate et ont développé des méthodes alternatives pour s’en passer. C’est effectivement plus compliqué pour les grandes cultures car il devient nécessaire de pratiquer la rotation des cultures, peu pratiquée par les céréaliculteurs, mais qui a de multiples autres avantages pour la lutte contre les ravageurs et la qualité des sols.
On ne se passera pas du glyphosate en restant dans un système d’agriculture industrielle et de course aux rendements et à la baisse des coûts de production. L’abandon du glyphosate doit s’accompagner d’une réorientation forte de la recherche agronomique. Il est très important que la recherche se développe en agroécologie pour nous permettre de nous passer des pesticides chimiques par une approche holistique des agroécosystèmes, plutôt que de se focaliser sur le remplacement d’un toxique par un autre dans un système extrêmement réducteur qui impose l’utilisation de pesticides, et sans doute d’OGM dans le futur.
 
Deuxième objection, certains agriculteurs demandent un moratoire sur l’interdiction du glyphosate afin de laisser le temps de trouver un herbicide alternatif sans danger. Deux questions : est-il vrai qu’il n’existe pas de produits herbicides sans danger ? Et question corollaire, comment expliquer que la recherche depuis 40 ans ait été incapable de résoudre proprement la question de destruction des mauvaises herbes ? Est-ce par impossibilité scientifique ou technique ou est-ce parce que Monsanto aurait fait des pressions pour bloquer toute recherche sur une molécule concurrente à son produit ?
 
AA : On peut comprendre la demande de certains agriculteurs pour un moratoire sur l’interdiction du glyphosate le temps de trouver des alternatives, particulièrement dans les systèmes agricoles où une conversion rapide est plus difficile et où leur dépendance (parce qu’il faut bien parler de dépendance) est la plus forte. Mais c’est une mauvaise solution, qui ne fera que retarder l’arrêt de l’utilisation de ce toxique, lorsqu’au contraire, la santé des populations exige qu’on arrête maintenant.
Il serait certainement bien plus positif d’aider financièrement ces agriculteurs à faire la transition en compensant leur potentielle perte de revenu pendant qu’on les aide techniquement à passer à l’agroécologie. Comme je le disais dans la question précédente, il faut trouver des solutions holistiques à cette question de prolifération d’adventices liée aux techniques de non labour et non pas s’arcbouter sur le schéma réducteur de l’arme chimique.
Si la recherche a été incapable de résoudre correctement la destruction des mauvaises herbes en 40 ans, c’est justement parce qu’elle a été focalisée, après la guerre, vers la recherche de rendements maximum et d’éradication des ravageurs, adventices et maladies, sans se préoccuper des conséquences écologiques des modes de production. Il est temps de la réorienter vers des méthodes écologiques, non pas de destruction des plantes qualifiées de mauvaises herbes, mais de contrôle des adventices dans des écosystèmes complexes. Je crois qu’il est temps d’avancer dans ce domaine et cesser de se restreindre à une recherche qui nous mène à des impasses.
 
Que craignez-vous dans la fusion entre Bayer et Monsanto ? Pensez-vous qu’elle ira au bout du processus ?
 
AA : La fusion entre Bayer et Monsanto va donner naissance à un monstre de l’agrochimie et du médicament. Il y aura trois compagnies multinationales qui contrôleront le commerce international des semences, et qui donc auront une influence démesurée sur notre alimentation.

LIRE DANS UP’ : Bayer rachète Monsanto : le « mariage des affreux »

Ce seront les mêmes compagnies qui empoisonneront notre alimentation avec les OGM et les pesticides et qui vendront les médicaments pour nous soigner. La situation serait ironique si leur poids sur l’alimentation et l’agriculture mondiales ne risquait d’en faire les vrais décideurs des politiques agricoles nationales au détriment des gouvernements. Mais il n’est pas sûr que cette fusion se fasse, cela dépendra des conclusions des autorités antitrust des différentes régions du monde. Il est en tout cas nécessaire que la société civile marque son opposition à donner ce pouvoir immense aux multinationales de l’agrochimie.
 
Propos recueillis par Fabienne Marion
 

LIRE DANS UP' : Interview de Pascal Canfin "PAC, la réforme de la dernière chance"

 

 

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