Stress, anxiété, perte de motivation, troubles du sommeil et surexposition aux écrans : les parents sentent bien que quelque chose a changé. Entre les écrans omniprésents, la pression scolaire et les réseaux sociaux, ils s’inquiètent pour leurs enfants. Pourtant, selon une étude menée auprès de plus de 1 500 parents et enseignants européens, la situation pourrait être plus préoccupante qu’ils ne le pensent. Car derrière des élèves souvent perçus comme performants et épanouis, les enseignants décrivent une montée de l’anxiété, une perte de motivation et des difficultés de concentration qui gagnent du terrain.
À l’approche de la fin de l’année scolaire, l’heure est aux bilans. Résultats, orientations, examens, progression des élèves : parents, enseignants et institutions éducatives s’interrogent sur ce que révèle réellement cette année passée sur les bancs de l’école. Mais au-delà des notes et des performances académiques, une autre question s’impose avec une acuité croissante : dans quel état psychologique se trouvent aujourd’hui nos élèves ?
L’école est devenue le miroir grossissant des bouleversements qui traversent notre société numérique. Dans les classes françaises, les enseignants observent quotidiennement les conséquences d’une exposition croissante aux écrans, d’une pression scolaire persistante et d’une fragilisation de la santé mentale des élèves. Les résultats de la dernière étude réalisée par GoStudent (1) révèlent un malaise profond : 80 % des enseignants constatent des signes de stress et d’anxiété chez leurs élèves, tandis que 80 % signalent également une baisse de leur motivation. Plus inquiétant encore, l’ensemble des enseignants interrogés affirment observer une différence de performance entre les élèves fortement exposés aux écrans et ceux qui le sont moins.
Cette réalité rejoint les analyses de nombreux penseurs contemporains. Le philosophe sud-coréen Byung-Chul Han écrivait ainsi dans La Société de la fatigue que « la société disciplinaire a laissé place à une société de la performance », où l’individu s’épuise lui-même sous la pression permanente de réussir. Une observation qui semble aujourd’hui s’appliquer de plus en plus tôt dans la vie des enfants et des adolescents.
La guerre des écrans se joue désormais dans les salles de classe
L’enquête confirme ce que nombre d’enseignants constatent chaque jour : la concentration est devenue l’une des premières victimes de l’omniprésence numérique.
En France, 100 % des enseignants interrogés déclarent observer une différence visible de performance entre les élèves ayant un temps d’écran élevé et ceux qui y sont moins exposés. Neuf enseignants sur dix considèrent même que les réseaux sociaux et les appareils numériques ont un impact directement négatif sur la concentration et les résultats scolaires.
Les habitudes des jeunes illustrent l’ampleur du phénomène. En dehors du temps scolaire, 35 % des élèves passent entre trois et six heures par jour sur leurs appareils numériques, pour une moyenne quotidienne de 2,3 heures.
Pour la moitié des professeurs français, les distractions numériques et le manque d’intérêt pour les matières enseignées constituent aujourd’hui les principales causes de démotivation scolaire. Un constat qui contraste avec la perception souvent plus indulgente des familles.
Cette situation rappelle les travaux du sociologue et philosophe Bernard Stiegler, qui alertait sur les effets de « la captation de l’attention » par les technologies numériques. Selon lui, l’économie numérique tend à transformer l’attention humaine en ressource marchande, fragilisant particulièrement les plus jeunes dans leurs capacités de concentration et d’apprentissage.
L’intelligence artificielle, nouveau défi éducatif
À ces préoccupations s’ajoute désormais une autre révolution silencieuse qui n’apparaît pas dans l’étude GoStudent, mais qui constitue un prolongement logique du sujet des écrans et de l’attention : l’irruption de l’intelligence artificielle dans le quotidien des élèves. Outils conversationnels, générateurs de textes, assistants de recherche ou applications de résolution automatique des exercices modifient en profondeur les conditions d’apprentissage.
Pour les enseignants, la question n’est plus seulement celle du temps passé devant les écrans, mais de la nature même de l’activité intellectuelle qui s’y déroule. L’IA peut constituer un formidable levier de personnalisation des apprentissages, d’aide à la compréhension ou de soutien scolaire. Mais elle soulève également des interrogations majeures sur l’acquisition des connaissances, le développement de l’esprit critique et la capacité des élèves à produire eux-mêmes un raisonnement.
Le philosophe français Pierre-Henri Tavoillot rappelle ainsi que « l’éducation consiste moins à donner des réponses qu’à apprendre à poser les bonnes questions ». Une compétence qui devient centrale à l’heure où les intelligences artificielles sont capables de fournir instantanément des réponses à presque toutes les sollicitations.
Pour le sociologue Dominique Boullier, spécialiste du numérique, le véritable enjeu n’est pas l’accès à l’information mais la capacité à exercer son attention dans un univers saturé de sollicitations. Avec l’IA générative, cette question prend une dimension nouvelle : comment préserver les capacités de réflexion, d’effort et de créativité des élèves lorsque les machines peuvent désormais écrire, calculer et argumenter à leur place ?
L’essor de l’intelligence artificielle intervient dans un contexte où les élèves apparaissent déjà fragilisés par la surcharge informationnelle, la dispersion de l’attention, la pression de la performance et une anxiété croissante.
Car l’intelligence artificielle ne surgit pas dans un vide éducatif. Elle s’installe dans un paysage déjà marqué par la surexposition aux écrans, la baisse de motivation, les difficultés de concentration et une montée préoccupante du stress scolaire. Autant de fragilités qui pourraient être amplifiées si l’usage de ces outils n’est pas accompagné par une véritable réflexion pédagogique.
Dans une génération déjà confrontée à la fragmentation de l’attention, à la comparaison sociale permanente et à l’épuisement psychologique décrit par de nombreux observateurs, elle pourrait devenir soit un facteur aggravant, soit au contraire un puissant outil de réappropriation du savoir. Tout dépendra de la manière dont l’école et la société choisiront de s’en emparer.
Une santé mentale sous pression
Derrière les difficultés scolaires se cache une réalité émotionnelle de plus en plus préoccupante.
Près de 74 % des parents français rapportent que leur enfant ressent du stress lié aux devoirs ou aux examens. Une perception largement confirmée par les enseignants : 80 % d’entre eux observent régulièrement des signes d’anxiété dans leurs classes. Les manifestations de ce mal-être sont multiples. Les parents évoquent notamment une fatigue importante pour 38 % des élèves ;
de l’irritabilité pour 36 % d’entre eux ; et des troubles du sommeil dans 25 % des cas.
Par ailleurs, 28 % des élèves sont décrits comme manquants de confiance dans leurs capacités scolaires. La recherche de performance semble ainsi se payer au prix d’un équilibre psychologique de plus en plus fragile.
Le sociologue allemand Hartmut Rosa, théoricien de « l’accélération sociale », voit dans cette évolution le symptôme d’une société où tout s’accélère. Selon lui, l’individu contemporain est confronté à une pression constante d’adaptation qui produit un sentiment d’insuffisance chronique et d’épuisement. Les jeunes générations n’échappent pas à cette dynamique.
Parents et enseignants : deux visions d’une même réalité
L’étude met également en lumière un décalage significatif entre la perception des parents et celle des enseignants. Si 61 % des parents se disent préoccupés par l’influence des réseaux sociaux et des influenceurs sur leurs enfants, beaucoup continuent néanmoins à considérer les usages numériques quotidiens avec une certaine bienveillance.
Parallèlement, plus de 53 % des parents estiment que leur enfant se situe au-dessus de la moyenne scolaire. Un optimisme qui contraste fortement avec les observations des enseignants. Ces derniers décrivent une génération en difficulté, marquée par une baisse sensible de l’engagement scolaire. Ainsi, 80 % d’entre eux signalent une diminution significative de la motivation des élèves au cours des deux dernières années.
Ce fossé entre sphère familiale et réalité scolaire révèle une difficulté croissante à mesurer les effets concrets des usages numériques sur les apprentissages et le bien-être des jeunes.
Le soutien scolaire, nouveau soutien émotionnel ?
Face à ces tensions, le soutien scolaire évolue et dépasse désormais largement la seule dimension académique. Près de 60 % des familles françaises ont recours, ou envisagent de recourir, à un professeur particulier. Les attentes ne se limitent plus à l’amélioration des notes ou au rattrapage des lacunes. Les parents recherchent également un accompagnement capable de renforcer la confiance en soi de leur enfant, d’adapter le rythme d’apprentissage à ses besoins et de répondre à ses fragilités émotionnelles.
Cette évolution témoigne d’un déplacement progressif des attentes envers les acteurs éducatifs. Dans un contexte où les élèves peinent à gérer la pression, le professeur particulier apparaît souvent comme une figure rassurante. Parce qu’il intervient dans un cadre plus individualisé, il peut aider l’élève à retrouver confiance, à verbaliser ses difficultés et à renouer avec le plaisir d’apprendre.
Pour autant, le soutien scolaire ne saurait devenir à lui seul la réponse à la crise du bien-être des jeunes. S’il peut contribuer à restaurer l’estime de soi et à réduire certaines sources d’anxiété liées aux apprentissages, il ne remplace ni l’accompagnement parental, ni le rôle de l’école, ni celui des professionnels de la santé mentale lorsque les difficultés deviennent plus profondes.
Le professeur particulier devient ainsi moins un simple transmetteur de connaissances qu’un maillon supplémentaire d’un écosystème éducatif appelé à se réinventer. Sa mission n’est plus seulement de faire progresser un élève dans une discipline, mais de l’aider à retrouver les conditions psychologiques qui rendent l’apprentissage possible. Une évolution révélatrice d’un constat plus large : aujourd’hui, la réussite scolaire ne peut plus être dissociée du bien-être émotionnel.
Un défi collectif pour l’éducation
Pour Felix Ohswald, PDG et cofondateur de GoStudent, les résultats de l’enquête témoignent d’une transformation profonde des défis éducatifs contemporains.
Au-delà des chiffres, l’étude met en évidence une question devenue centrale pour nos sociétés : comment former des élèves capables d’apprendre, de se concentrer et de s’épanouir dans un environnement numérique qui sollicite en permanence leur attention ? La réponse ne relève plus seulement de l’école. Elle engage l’ensemble de l’écosystème éducatif, des familles aux institutions, en passant par les plateformes numériques elles-mêmes.
Reste une question : quel est l’état psychologique de ceux qui observent quotidiennement cette montée du mal-être ? Car les enseignants sont eux aussi confrontés à une pression croissante. Entre la gestion des difficultés d’attention, des troubles anxieux, des inégalités d’apprentissage, de l’impact des écrans et désormais de l’arrivée de l’intelligence artificielle dans les pratiques scolaires, beaucoup ont le sentiment d’être confrontés à des défis toujours plus complexes sans disposer des moyens suffisants pour y répondre. L’anxiété des élèves devient alors aussi, en partie, celle des adultes chargés de les accompagner.
Au fond, les chiffres de cette étude interrogent moins la fragilité d’une génération que la capacité de notre société à offrir aux jeunes — et à ceux qui les éduquent — les conditions nécessaires pour apprendre, grandir et s’épanouir dans un monde toujours plus exigeant et incertain.
(1) Méthodologie : L’enquête a été menée par Censuswide auprès d’un échantillon de 1 500 parents d’enfants âgés de 8 à 16 ans en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie et en Espagne, ainsi que 50 enseignants du secondaire dans ces mêmes pays. Les données ont été collectées entre le 05.01.2026 et le 13.01.2026. Censuswide est membre de la Market Research Society (MRS), respecte son code de conduite ainsi que les principes de l’ESOMAR, et est membre du British Polling Council.






