Face à une canicule qui rappelle brutalement l’accélération du dérèglement climatique, l’ingénieur et essayiste Pierre Calame lance un appel aux partis politiques français. Au-delà des alliances électorales et des promesses de circonstance, il plaide pour un véritable changement de paradigme à l’horizon de l’élection présidentielle de 2027. Sa contribution propose un « socle programmatique commun » destiné à refonder les politiques publiques autour d’une nouvelle économie, d’une gouvernance renouvelée, d’un équilibre inédit entre droits et responsabilités et d’une nouvelle conception des interdépendances mondiales.
Au cœur de ce début d’été, deux événements, sans lien apparent, viennent pourtant raconter une même histoire. Le premier est climatique : une nouvelle canicule d’une intensité exceptionnelle rappelle que le réchauffement n’est plus une menace lointaine mais une réalité qui s’impose désormais au quotidien des Européens. Le second est politique : l’annonce de la candidature de Marine Le Pen à l’élection présidentielle de 2027 ouvre prématurément une campagne qui risque, une fois encore, de se structurer autour des peurs, des fractures et des oppositions plutôt qu’autour d’une vision de long terme.
Pour Pierre Calame, cette concomitance n’a rien d’anecdotique. Elle révèle au contraire la profondeur de la crise que traversent les démocraties contemporaines. Alors que les dérèglements climatiques, les bouleversements géopolitiques, la révolution numérique et les limites de la biosphère imposent de repenser nos modèles de développement, le débat politique reste largement prisonnier des échéances électorales, des logiques partisanes et de programmes conçus comme des catalogues de mesures. Or, soutient-il, les défis du XXIᵉ siècle ne pourront être relevés avec les catégories intellectuelles et institutionnelles héritées du siècle précédent.
C’est dans ce contexte qu’il adresse un appel aux responsables des principales forces politiques françaises. Plus qu’une contribution programmatique, il leur propose un changement de regard. Son « socle programmatique commun » n’a pas vocation à effacer les différences entre les partis, mais à faire émerger un horizon partagé autour de quelques transformations majeures : refonder l’économie à partir des limites de la biosphère, renouveler la gouvernance démocratique, rééquilibrer les droits et les responsabilités et repenser la place de la France dans un monde d’interdépendances. Selon lui, seule une telle ambition collective permettra de restaurer la confiance des citoyens dans la démocratie et d’offrir une alternative crédible aux logiques de repli qui gagnent aujourd’hui du terrain.
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La canicule comme révélateur d’une impasse politique
Les épisodes de chaleur extrême ne sont plus des événements exceptionnels ; ils deviennent le visage concret du changement climatique. Pour Pierre Calame, cette réalité impose désormais une évidence : les réponses apportées jusqu’à présent ne sont plus à la hauteur des bouleversements en cours.
Dans le message qu’il vient d’adresser aux principales forces politiques françaises (1), il voit dans cette canicule le révélateur de deux faiblesses majeures : l’insuffisance des politiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre et l’impréparation de nos sociétés face aux conséquences déjà irréversibles du réchauffement climatique. Son appel dépasse pourtant largement la seule question environnementale. Il invite les responsables politiques à s’accorder sur un socle commun capable de dépasser les clivages partisans et d’offrir une perspective collective crédible avant l’échéance présidentielle de 2027.
Pour l’ancien président de la Fondation Charles Léopold Mayer, le véritable danger n’est pas seulement climatique. Il est aussi démocratique. À mesure que les citoyens constatent l’incapacité des institutions à répondre aux défis du siècle, la confiance dans les partis politiques s’effrite, ouvrant la voie aux solutions de repli et aux discours de dénégation.
Entrer dans une nouvelle ère
La thèse centrale de Pierre Calame est simple : le monde a profondément changé, mais nos institutions et nos catégories de pensée sont restées largement celles du XXe siècle.
En quelques décennies, les sociétés ont dû faire face simultanément à la mondialisation des interdépendances, à la révolution numérique, à l’essor de l’intelligence artificielle, au vieillissement démographique, aux migrations, à l’émergence de nouvelles puissances géopolitiques et, surtout, aux limites désormais visibles de la biosphère. Pourtant, les programmes politiques continuent souvent d’empiler des mesures sectorielles sans remettre en question les cadres qui les produisent.
Selon lui, trois attitudes sont possibles. La première consiste à nier ces transformations et à promettre un retour à un passé idéalisé. La deuxième tente d’intégrer les nouveaux problèmes avec les outils institutionnels hérités des siècles précédents. La troisième — celle qu’il défend — consiste à reconnaître que nous sommes entrés dans une nouvelle époque et qu’elle exige une refondation profonde des modes de gouverner, de produire et de vivre ensemble.
Réinventer l’économie à partir des limites de la planète
La première mutation concerne l’économie. Pierre Calame propose de renouer avec le sens originel du mot « Œconomie », entendu comme l’art de gérer la maison commune.
Selon lui, la révolution industrielle a constitué une parenthèse historique rendue possible par l’exploitation sans limite des ressources fossiles et minérales. Cette parenthèse est désormais refermée. L’économie ne peut plus être pensée indépendamment des limites physiques de la planète.
Cette nouvelle approche conduit à remettre en question plusieurs piliers de l’économie contemporaine. La lutte contre le changement climatique ne pourrait plus reposer essentiellement sur la fiscalité ou les normes, mais sur un système de quotas individuels d’émissions de carbone, attribués à parts égales et diminuant progressivement chaque année jusqu’à atteindre la neutralité carbone. Les citoyens qui consommeraient moins que leur quota pourraient revendre leurs droits, faisant ainsi de la sobriété une source de revenu plutôt qu’une contrainte punitive.
Cette logique s’accompagne d’une remise en valeur des territoires comme acteurs centraux de la transition écologique. Les bassins de vie deviendraient les lieux privilégiés de la coopération entre collectivités, entreprises et citoyens pour organiser la sobriété énergétique, développer les énergies renouvelables, renforcer les circuits locaux et partager les bénéfices de la transition.
Pierre Calame plaide également pour une économie davantage fondée sur les connaissances partagées, les monnaies complémentaires, les filières durables et une nouvelle légitimité du pouvoir économique, où la performance financière serait évaluée au même titre que les impacts sociaux et écologiques.
Une démocratie à réinventer
La seconde transformation concerne la gouvernance.
Pour Pierre Calame, la démocratie représentative reste indispensable mais ne suffit plus. Les défis contemporains exigent des formes permanentes de délibération capables d’associer citoyens, collectivités, entreprises et associations à l’élaboration des politiques publiques.
Il appelle ainsi à une nouvelle étape de décentralisation qui ferait des territoires les véritables laboratoires des politiques de transition. Dans cette perspective, l’État ne disparaît pas ; il voit son rôle évoluer vers celui d’un stratège capable d’articuler les différents niveaux de gouvernance.
Cette évolution pourrait être accompagnée par de véritables États généraux de la société française, destinés à remettre collectivement à plat les grandes politiques publiques avant de reconstruire un projet partagé. L’auteur y voit une condition essentielle pour rétablir la confiance dans la démocratie, aujourd’hui fragilisée par l’écart croissant entre les promesses électorales et leur capacité réelle de mise en œuvre.
Faire de la responsabilité un principe politique
La troisième mutation est sans doute la plus originale de la proposition.
Pierre Calame estime que les droits humains, aussi fondamentaux soient-ils, ne suffisent plus à répondre aux défis du XXIe siècle. Les interdépendances écologiques, économiques et sociales imposent de replacer la responsabilité au cœur du contrat social.
Il propose d’élargir cette responsabilité dans toutes ses dimensions : envers les générations futures, envers la biosphère, envers les collectifs auxquels chacun appartient, mais aussi envers les conséquences réelles de nos actes.
Cette réflexion débouche sur une proposition ancienne qu’il actualise aujourd’hui : l’adoption d’une Charte européenne, puis d’une Déclaration universelle des responsabilités humaines, appelée à compléter la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. L’objectif n’est pas de substituer les responsabilités aux droits, mais de retrouver un équilibre entre les deux afin de répondre aux défis planétaires contemporains.
Repenser la place de la France dans un monde interdépendant
La dernière partie de sa contribution dépasse le cadre national.
Pour Pierre Calame, les grands défis contemporains — climat, ressources, numérique, paix, migrations ou biodiversité — ne relèvent plus véritablement de la distinction entre politique intérieure et politique étrangère. Ils appellent de nouvelles formes de gouvernance mondiale.
La France et l’Union européenne pourraient jouer un rôle moteur dans cette évolution, non par la puissance mais par leur capacité à proposer de nouveaux cadres politiques. Parmi les pistes avancées figurent le développement d’un véritable « art de la paix », la multiplication des dialogues directs entre sociétés civiles, la création progressive d’un droit mondial de la responsabilité et une gouvernance renforcée des biens communs planétaires.
Un appel à dépasser les logiques partisanes
Plus qu’un programme électoral, le texte de Pierre Calame se présente comme une tentative de refondation intellectuelle de l’action publique.
Son ambition n’est pas d’ajouter une nouvelle liste de mesures aux nombreuses propositions déjà en circulation, mais d’offrir un cadre cohérent permettant de penser ensemble économie, écologie, démocratie et solidarité.
Au moment où les débats politiques se concentrent souvent sur les échéances immédiates, cette contribution invite à déplacer le regard vers les transformations de long terme. La canicule qui frappe aujourd’hui l’Europe agit, dans cette perspective, comme un rappel brutal : le temps de l’adaptation progressive est peut-être déjà derrière nous. La question n’est plus seulement de savoir quel programme appliquer, mais dans quel monde nous voulons apprendre à vivre.
Télécharger le document « Contribution à un socle programmatique commun pour les élections présidentielles. Quinze propositions pour changer d’ère » de Pierre Calame, Président de CITEGO, Cités, territoires, gouvernance. Auteur de : Petit traité de gouvernance ; Petit traité d’oeconomie, Métamorphoses de la responsabilité et contrat social, Refaire de la construction européenne une épopée. Co-fondateur du Forum China Europa.
(1) Texte de Pierre Calame adressé aux partis politiques français : « Canicule message aux partis politiques » :
Mesdames, Messieurs,
Avec la canicule, révélatrice à la fois de l’inadaptation de la stratégie internationale et nationale de limitation de l’effet de serre et de notre impréparation face à ses conséquences, le réchauffement irréversible du climat, une évidence s’impose à tous les partis politiques responsables : se mettre d’accord pour changer de cap dans des termes tels que nous soyons en mesure d’entraîner avec nous l’Union Européenne, acteur clé de ces questions sur la scène mondiale.
C’est précisément l’objet du socle programmatique que je vous ai soumis il y a quelques semaines et que je vous joins à nouveau, pour servir de base à la large alliance politique sans laquelle arrivera au pouvoir un parti qui, à l’image de Donald Trump, s’enferme dans la dénégation.
Notre modèle économique doit pour cela changer de manière radicale. Ce n’est pas une option partisane c’est le bon sens même. Tant que l’énergie fossile et par voie de conséquence les émissions de CO2 seront traitées comme des biens de marché ordinaire, nous tournerons en rond. Pas d’autre choix que de limiter les émissions année par année à un rythme compatible avec l’engagement de neutralité carbone en 2050 par une politique de quotas individuels. Si nous le faisons, nous entraînerons le reste de l’Union européenne.
Pas d’autre choix non plus que de donner aux territoires, c’est à dire aux bassins d’emploi, le premier rôle dans les stratégies de sobriété et d’adaptation au changement climatique. C’est ce que je propose, y compris avec une mesure permettant aux territoires et aux ménages de se partager les bénéfices d’efforts de sobriété qui ne peuvent être qu’à la fois individuels et collectifs. C’est là aussi une évidence avec la canicule : seule une politique de développement des énergies renouvelables à un niveau territorial avec des réseaux d’autoconsommation de l’électricité ainsi produite permettra une vaste politique de climatisation car par définition l’électricité renouvelable est excédentaire au moment même où les besoins de climatisation sont les plus forts.
Enfin, nous n’échappons plus à poser la question de la responsabilité des différents types d’acteurs face à une évolution de nos sociétés qui va finir par s’apparenter à un suicide collectif et c‘est ce que permet l’adoption d’une Charte européenne des responsabilités humaines.
Alors je vous en conjure, mettez vous d’accord rapidement sur les mesures proposées dans ce socle programmatique, faites le savoir publiquement, mettez vos équipes au travail pour en préciser le contenu et les stratégies, c’est le seul moyen que nos concitoyens ne désespèrent pas de la politique et de la démocratie. »






