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Le Far-West au-dessus de nos têtes

Le Far-West au-dessus de nos têtes

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Ce week-end, la Russie a tiré un missile sur l’un de ses propres satellites, un vieux coucou datant de l’ère soviétique. Ce tir a pulvérisé l’engin et créé des milliers de débris potentiellement dangereux pour la station orbitale et une foule de satellites. Les sept personnes à bord de l’ISS ont dû provisoirement se réfugier dans leurs vaisseaux amarrés à la station pour permettre si nécessaire leur évacuation. Cet incident met en lumière les risques d’une militarisation du cosmos. Détruire des satellites d’autres pays ou mener des offensives de l’espace peut se révéler être un atout militaire stratégique, mais le développement de telles capacités risque d’entraîner une course aux armements aux conséquences imprévisibles.

La Russie a admis ce mardi 16 novembre avoir pulvérisé un de ses satellites en orbite au cours d’un tir d’essai. Le ministère russe de la Défense a reconnu avoir procédé « avec succès » à ce tir contre un engin spatial de type Tselina-D, inactif et en orbite depuis 1982, sans préciser quelle arme avait été employée. Le ministre Sergueï Choïgou a même jugé que ce test avait été « un bijou ».

Les Etats-Unis ont immédiatement réagi à ce tir, affirmant qu’il avait généré des milliers de débris, mettant en danger de nombreux satellites en orbite autour de la Terre ainsi que la Station spatiale internationale dont les sept astronautes ont dû se réfugier dans des vaisseaux de secours pour parer à une éventuelle évacuation d’urgence.

Le problème est sérieux car si les débris supérieurs à 10 cm retomberont en se consumant dans l’atmosphère terrestre, un nombre encore indéterminé d’entre eux ont été accéléré par l’effet de l’explosion se propagent vers des orbites où naviguent plusieurs objets spatiaux. Parmi ceux-ci, la Station spatiale internationale (ISS), navigue sur une orbite à 400 km. Son envergure de 100 mètres en fait une cible parfaite pour des débris en perdition. L’ISS possède un blindage la protégeant de débris de l’ordre du centimètre, mais au-delà de cette taille, les dégâts peuvent être catastrophiques. Le film Gravity avait montré dans sa séquence d’ouverture comment le télescope spatial Hubble, l’ISS, une navette spatiale et la majorité de son équipage avaient tous été réduits en confettis après la rencontre avec un nuage de débris.

Didier Schmitt, responsable à l’Agence spatiale européenne (ESA), explique à l’AFP « Le grand danger des débris, c’est l’effet domino. Plus vous avez de débris, plus vous avez de possibilités d’impacter des satellites, donc d’en faire exploser d’autres et ainsi de suite. À cette vitesse, n’importe quel impact peut faire exploser une surface. » Il ajoute : « En cas d’impact avec l’ISS, ça n’est pas forcément le scénario catastrophe du film +Gravity+. La station est équipée de capteurs de pression : si une collision provoque un trou à un endroit, on peut isoler un des modules de la station en fermant les sas. Et réparer ensuite les fuites. Après, si les débris impactent un réservoir, là c’est grave et ça peut exploser. »

Le ministère Russe a vite dénoncé les accusations « hypocrites » de Washington quant au danger que représenteraient les débris. « Les Etats-Unis savent pertinemment que ces fragments (…) ne présenteront aucune menace », a-t-il soutenu dans un communiqué. La veille, le patron de la Nasa, Bill Nelson, s’est pourtant dit « scandalisé » par une action « déstabilisatrice » faisant également peser des risques sur la station chinoise.

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Le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, a quant à lui affirmé que ce champ de débris créé par le tir d’un missile russe allait menacer les activités spatiales « pour des décennies ». Il a aussi promis que son pays allait « travailler » avec ses alliés pour répondre à « cet acte irresponsable ». « L’Espace est un bien commun (…). Les saccageurs de l’Espace ont une responsabilité accablante en générant des débris qui polluent et mettent nos astronautes et satellites en danger », a pour sa part réagi la ministre française des Armées Florence Parly.

Il suffit d’un gros boulon pour créer des dégâts qui pourraient s’avérer catastrophiques à cause de l’effet cascade que produisent les collisions dans l’espace. Selon les modèles statistiques cités par l’Agence spatiale européenne, on estime qu’il y aurait environ 900 000 débris plus gros qu’une bille en orbite autour de la Terre. L’Agence dénombre environ 34 000 objets de plus de 10 cm en circulation. L’espace est loin d’être vide. Il y pleut même des boulons.

Embouteillage de débris incontrôlables

Le tir Russe a fait exploser le satellite visé, générant plusieurs milliers de débris qui virevoltent désormais dans l’espace à des vitesses vertigineuses et viennent grossir volume considérable de débris déjà présents au-dessus de nos têtes. Jonathan McDowell, astrophysicien au Harvard-Smithsonian Center for Astrophysics, a déclaré au Guardian qu’il y avait environ 4 000 satellites actifs et, depuis le test russe, pas moins de 19 000 débris spatiaux en orbite terrestre basse. Il s’agit de la région de l’espace qui s’étend de 200 km à 2 000 km au-dessus de la Terre.

Selon lui, l’essai aurait généré d’autres éclats, trop petits pour être détectés par les radars, qui pourraient se compter par centaines de milliers. Au total, l’explosion a probablement augmenté le nombre de débris d’environ 10 %. « Ce n’est pas une augmentation énorme, mais c’est inquiétant. Nous avons un problème avec les débris spatiaux. Il ne faut donc pas en créer délibérément davantage », a-t-il déclaré.

L’inquiétude vient du fait que les débris volants peuvent entrer en collision avec l’ISS ou un satellite, ce dernier contribuant à toute une série de fonctions, du relais Internet aux services météorologiques, en passant par l’imagerie, l’étude du changement climatique et l’espionnage. À la vitesse à laquelle les débris se déplacent, M. McDowell a déclaré qu’ils « pulvériseraient instantanément un satellite et le détruiraient complètement ».

Dans le pire des cas, les collisions pourraient être si nombreuses que l’orbite terrestre basse deviendrait trop encombrée de débris pour que les satellites puissent fonctionner. M. McDowell a déclaré que, bien que cela constitue un « danger », ce n’est pas quelque chose qui se produirait immédiatement. « C’est comme la plupart des problèmes environnementaux, ce n’est pas comme si les océans étaient merveilleusement clairs et puis un jour ils sont pleins de plastique. Les choses se dégradent lentement et de plus en plus. »

L’astrophysicien a déclaré que le nombre de quasi-accidents dans l’espace augmente, et que le nombre de collisions – bien qu’encore rares – augmente également. En mars, un débris russe a heurté un satellite chinois, générant une gerbe de nouveaux débris. Le suivi des débris peut aider à éviter les mésaventures, mais à terme, certains d’entre eux devront être retirés. Ses inquiétudes sont renforcées par la montée en flèche de l’activité commerciale dans l’espace qui, selon M. McDowell, a commencé à dominer l’activité gouvernementale ces dernières années. Plusieurs milliers de nouveaux satellites ont été lancés et jusqu’à 100 000 pourraient s’ajouter dans les prochaines années.

« Il y a une réelle inquiétude quant à l’apparition d’un véritable problème environnemental dans l’espace. L’activité commerciale n’est pas réglementée de manière adéquate… elle se déroule plus vite que la réglementation », a-t-il déclaré.  » C’est un peu le Far-West là-bas ». 

Militarisation de l’espace

L’incident a en outre relancé les craintes de voir l’espace se transformer en un champ de bataille entre les grandes puissances, avides d’expérimenter de nouvelles technologies militaires. Le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, a dénoncé « un acte irresponsable », qui démontre, par surcroît, que la Russie met au point de nouveaux armements capables de détruire dans l’espace des systèmes de communication et de navigation terrestres ou encore d’alerte antimissiles.

Des tirs d’essai contre des satellites n’avaient été effectués jusqu’ici que par une poignée de nations -Etats-Unis, Chine, Inde- , Moscou ayant sans cesse proclamé lutter contre toute tentative de militariser l’espace. Droit dans ses bottes, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a accusé mardi les Américains d’ignorer « les propositions de la Russie et de la Chine en vue d’un accord international pour empêcher une course aux armements dans l’espace ». « En 2020, ils ont créé un commandement spatial et adopté une stratégie dont l’un des buts est d’instaurer une domination militaire dans le cosmos », a-t-il dit, accusant le Pentagone de préparer la mise sur orbite de systèmes antimissiles.

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Selon l’expert militaire russe Pavel Felgenhauer interrogé par l’AFP, Moscou n’a toutefois jamais caché disposer de systèmes pouvant atteindre l’espace à partir de la Terre, citant notamment les systèmes de défense S-500 et S-550. « La Russie a toujours dit qu’elle était contre le déploiement d’armes dans l’espace, mais pas qu’elle était contre l’utilisation d’armes dans l’espace », nuance l’expert du journal Novaïa Gazeta. Détruire des satellites d’autres pays ou mener des offensives de l’espace peut se révéler être un atout militaire stratégique, mais le développement de telles capacités risque d’entraîner une course aux armements aux conséquences imprévisibles.

Le domaine spatial civil est l’un des ultimes secteurs où Américains et Russes, vivement opposés dans de nombreux dossiers internationaux, entretiennent une coopération relativement apaisée. Ces dernières années, des tensions sont néanmoins apparues, conséquences des dynamiques géopolitiques sur Terre, Moscou et Pékin disant vouloir approfondir leur collaboration spatiale face à un axe de puissances occidentales. Au milieu de ces tensions, l’agence spatiale russe a dit mardi toujours caresser l’espoir d' »efforts communs de toutes les puissances spatiales » pour « assurer une coexistence aussi sûre que possible » dans l’espace.

Des enjeux géostratégiques majeurs

Pourtant l’espace, depuis 1967 déjà, est protégé par un traité international, initié en pleine guerre froide par John Kennedy. Ce texte établit le principe de non-appropriation et d’interdiction des armes de destruction massive en orbite. D’autres traités, cinq au total, ont depuis suivi. Mais aucun n’envisage l’utilisation de méthodes offensives visant à provoquer des destructions ou des interférences par le biais de satellites. Aucun texte n’a imaginé ce qu’il est possible de faire aujourd’hui dans le domaine de la guerre spatiale. Le professeur Dale Stephens, l’un des grands spécialistes de la question, évoque à cet égard «les missiles anti-satellite, les armes à énergie dirigée (y compris les lasers), la guerre électronique (exploitation des émissions radioélectriques d’un adversaire), la cyberguerre et certaines technologies à usage dual, telles que les infrastructures en orbite destinées à la maintenance des satellites. »

Les dégâts causés par de telles interventions militaires pourraient être gravissimes pour l’économie et le fonctionnement des États visés. Un seul chiffre illustre cette dépendance aux technologies de l’espace : 6 à 7 % du PIB des pays occidentaux dépend aujourd’hui de la navigation GPS par satellite.

Alors, quand la Russie se prend de détruire l’un de ses vieux satellites à l’aide d’un missile intercepteur tiré depuis le sol, les militaires du monde entier frémissent. C’était déjà le cas quand la Russie a lancé en 2014, dans le plus grand secret, son satellite Kosmos 2499. Celui-ci avait la particularité de se déplacer sur son orbite pour se rapprocher d’un débris d’une fusée à la dérive. De là à alimenter le soupçon de l’expérimentation d’un « tueur de satellite », il n’y avait qu’un pas.

Dans le champ de bataille de l’espace, les enjeux militaires sont immenses mais ils sont aussi économiques. Ils touchent à la question des ressources minières et risquent de faire de l’espace un paysage de Far-West. Notre système solaire est en effet rempli de millions d’astéroïdes, des mondes rocheux dont la taille varie de quelques mètres à des centaines de kilomètres de diamètre. La majorité des astéroïdes se trouve dans ce que les astronomes appellent la Ceinture d’astéroïdes, située entre les planètes Mars et Jupiter. Ces objets sont, pour beaucoup, des restes de la formation précoce du système solaire. Les astéroïdes regorgent pour certains de métaux rares et précieux. On y trouve du fer en abondance mais aussi des minerais rares dont l’industrie des hautes technologies est particulièrement friande : du cobalt, du titane, de l’antimoine, du tungstène, du thorium, du silicium…Et puis fantasme absolu, on y trouve de l’or.

Face à ces enjeux et ces dangers, l’hypothèse de guerres de l’espace n’est plus un sujet de science-fiction. Les gouvernements du monde s’en inquiètent. C’est le minimum face à la perspective de voir l’orbite terrestre se transformer en zone de guerre.

Avec AFP, The Guardian

Image d’en-tête : image tirée du film Gravity d’Alfonso Cuarón (2013)

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