L’opposition entre villes et campagnes serait dépassée. La revanche des villages ?

Locronan
La crise des Gilets jaunes a fait apparaître en pleine lumière un clivage profond entre villes et campagne. Les habitants des villes s’opposeraient aux habitants des champs par des modes de vie et des niveaux socio-économiques différents voire antagonistes. Mais ce clivage correspond-t-il à une réalité ? Pour Eric Charmes, sociologue spécialisé sur la question des espaces publics, la territorialisation, les modes de vie urbains et ruraux, l’opposition entre villes et campagnes est dépassée. Attirés par le rêve de « la ville à la campagne », les périurbains représentent aujourd’hui un quart de la population française. Cette évolution silencieuse transforme les paysages des campagnes ainsi que la géographie sociale de la France. Son dernier livre La revanche des villages vient de paraître au Seuil ; nous en publions ici les bonnes feuilles de l’introduction.
 
Il faut aujourd’hui prendre au sérieux la boutade prêtée à Alphonse Allais, qui recommandait de « construire les villes à la campagne, car l’air y est plus pur ». Au cours des dernières décennies, de nombreux citadins sont partis s’installer à la campagne. Ce faisant, ils ne sont pas entièrement devenus des campagnards : ls sont resté des urbains. La question de l’emploi le montre bien. Qu’est-ce qui identifie mieux les campagnes, dans l’imaginaire collectif, que l’agriculture ? De nos jours pourtant cette dernière n’y constitue plus que quelques pourcents de l’emploi total, et encore, en incluant l’industrie agro-alimentaire. Dans de nombreux villages, la majorité des actifs travaillent en ville.
 
La distribution des revenus ne permet pas mieux de distinguer villes et campagnes. Régulièrement, des reportages montrent la pauvreté d’une France des campagnes devenue « périphérique », par rapport à la France des villes où se rassembleraient les « bobos » (1). Ce n’est cependant là qu’une partie de la réalité. Les hauts revenus ne sont pas concentrés dans les villes en général, mais dans un type bien particulier d’espace : les centres et les banlieues aisées d »’une douzaine de grandes métropoles. Or celles-ci sont loin de représenter l’ensemble des villes.
[…]
Ces brouillages résultent de mutations massives. Pour les résumer en une formule, la vieille opposition entre villes et campagnes est dépassée. Ce constat, pour provocateur qu’il paraisse est cependant ancien. Dès 1970, Henri Lefebvre, figure majeure des débats sur la ville, théorisait ce dépassement et l’extension de l’urbain hors des villes, dans les campagnes (2). Certes, les villes, comme lieux où se concentrent bâtiments et êtres humains, se distinguent toujours formellement des campagnes, avec leurs villages entourés de champs. C’est pourquoi ces termes peuvent continuer à être employés. Mais, aujourd’hui, ils désignent avant tout des paysages.
 

Le périurbain ou quand les villes viennent à la campagne

Une erreur encore trop commune consiste à lier ces paysages aux formes de vie qui leur étaient autrefois associées. Comme l’annonçait Henri Lefebvre, l’urbanisation a bouleversé les vieilles divisions économiques, sociales et politiques entre les villes et les campagnes.  […]
 
L’extension de l’urbain hors des villes n’est peut-être nulle part plus manifeste que dans le périurbain. Là s’expriment les transformations majeures de notre société. Une telle attention est d’autant plus nécessaire que le périurbain n’a pas bonne presse (3). Quand il n’est pas renvoyé à sa laideur, à l’aliénation consumériste ou à l’entre-soi, il est présenté comme une terre de relégation, le cœur de la « France périphérique » (4) et le haut lieu du vote « protestataire ». Ces images ne sont pas sans fondement, mais elles donnent une vision trop partielle de la réalité, à tel point qu’elles deviennent caricaturales.
 
Derrière la périurbanisation se trouve un vieux rêve, comme dans la plaisanterie d’Alphonse Allais : marier les avantages de la ville avec ceux de la campagne. À la faveur du développement des moyens de transports et de communication à distance, ce rêve est devenu pour beaucoup une réalité : il est possible de vivre à la campagne, tout en se rendant régulièrement dans une ville. Cela requiert parfois des trajets d’une heure ou plus pour aller travailler, mais cette contrainte parait acceptable aux ménages qui, année après année, s’installent dans les bourgs et les villages entourant les villes.
 
C’est par un tel processus que les villes viennent à la campagne. La périurbanisation, définie comme l’intégration de campagnes dans l’orbite des villes, est l’une des manifestations les plus fortes de ce mouvement. Engagée en France depuis plus de cinquante ans, elle a progressivement, à bas bruit, bouleversé les territoires et les modes de vie. Au fil des années, le périurbain a ainsi séduit, selon l’INSEE, près du quart de la population française. Ce bouleversement reste cependant mal perçu et mal compris.
[…]
 

À l’encontre d’idées reçues

Les installations de citoyens à la campagne tendent à être comprises comme un rejet de la ville, de sa pollution, de ses foules oppressantes, de son insécurité, de ses loyers trop élevés. Dans cette perspective, la presse met régulièrement en scène des jeunes ménages qui quittent « l’enfer des villes » pour vivre une idylle rurale. Les géographes ne sont pas en reste, certains n’hésitant pas à parler d’ « exode urbain ». Pourtant, peut-on vraiment parler d’exode urbain quand les campagnes les plus attractives se trouvent à proximité de grandes villes ?
Les ménages qui s’installent dans des maisons individuelles sont souvent accusés de provoquer une urbanisation excessive des sols, au détriment de l’agriculture et des espaces naturels. En outre, dépendants de l’automobile, ils polluent et consomment beaucoup d’énergie.
 
Face à ces périls, les centres des villes les plus denses apparaissent bien plus favorables à la transition écologique. On s’y déplace, en effet, plus souvent à vélo, on y utilise d’avantage les transports en commun, et la chaleur qui traverse le mur des appartements chauffe les voisins plutôt que l’atmosphère. Ainsi s’est imposée l’idée que l’écologiste, s’il est conséquent, se doit d’’habiter au cœur des grandes villes. Cette idée laisse perplexe : faut-il vraiment s’éloigner de la nature pour la protéger ? Faut-il vraiment condamner ceux qui, en s’installant dans une maison individuelle, participent à la revitalisation des campagnes proches des métropoles ?
 
Dans certains villages, particulièrement autour des grandes villes, on vote beaucoup pour le Rassemblement national (Front national), alors qu’au centre de ces villes, on privilégie des partis réputés favorables aux échange culturels et internationaux. Beaucoup d’intellectuels considèrent que ce n’est pas un hasard si les électeurs qui se montrent les plus ouverts sur le monde habitent au cœur des villes, précisément là où la diversité des populations et des activités est à son maximum et où l’urbanité est la plus forte.
 
Une telle explication est séduisante, mais elle rappelle trop fortement les anciens stéréotypes des villes tournées vers l’avenir et des campagnes à la traîne, peuplés de paysans bornés. Le vote pour le Front national est-il vraiment affaire d’urbanité ? Ne faut-il pas plutôt le comprendre comme l’expression de l(inégale distribution des bénéfices de la mondialisation, distribution qui favorise les cœurs des grandes métropoles ? Les élus des villages et des campagnes se plaignent régulièrement d’être oubliés, de ne plus avoir suffisamment de moyens financiers, d’être progressivement dépossédés de leurs prérogatives. Il est vrai que les évolutions récentes de l’action publique favorisent les métropoles.
 
Les campagnes ont cependant encore de beaux restes. Il leur arrive même de dominer les villes. En même temps que les citadins partent à la campagne, les villages captent une part des ressources des villes. Cette concurrence met certaines d’entre elles en crise, avec des rues commerçantes en déshérence, une pauvreté qui s’accentue, une population en déclin. Parfois, le poids démographique et politique des campagnes voisines des villes est tel qu’elles ont pris le pouvoir sur les villes. Dans ces situations, certes encore peu nombreuses, la revanche des villages est complète.
 
Eric Charmes, La revanche des villages. Essai sur la France périurbaine, Éditions Le Seuil, La République des idées, janvier 2019, 107 p.
 

LIRE AUSSI DANS UP’ : Comment faire revivre nos villages et centres-bourgs ?

 
(1) Cette opposition s’est installée dans le débat public à la suite des travaux de Christophe Guilluy.
(2) La révolution urbaine, Gallimard, 1970
(3) Gérald Billard et Arnaud Brennetot, Le périurbain a-t-il mauvaise presse ? Analyse géoéthique du discours médiatique à propos de l’espace périurbain en France. Articulo, n°5, 2009
(4) Christophe Guilluy considère lui-même que cette assimilation du périurbain et de la France périphérique est une approximation trompeuse (voir Le crépuscule de la France d’en-haut, Flammarion, 2016)
 
Photo d’entête : Village de Locronan – Finistère(29) France

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