En 2026, à Marseille, quelque chose palpite derrière les murs du [mac] : une rumeur douce, faite d’images, de gestes et de regards. Les Musées de Marseille et l’ADIAF y tissent ensemble la huitième édition de « De leur temps », comme on ouvre un carnet sensible sur l’époque. Depuis plus de vingt ans, la Triennale capte ce qui affleure dans l’ombre des ateliers et dans l’élan des collectionneurs : une matière vive, fragile et audacieuse, qui raconte notre présent mieux que tout discours. Avec La vie climatique, plus de cent trente œuvres venues de collections privées dessinent un paysage mouvant, traversé de voix multiples. Peintures, vidéos, sculptures, performances et installations s’y répondent, comme autant de fragments d’un monde en transformation. À travers elles, se lisent les engagements conjoints des institutions, des mécènes et des collectionneurs, mais aussi une volonté partagée : faire circuler l’art, l’ouvrir, l’ancrer dans le réel.
Portée par des regards venus de la Méditerranée et au-delà, cette édition élargit les récits, décentre les histoires et laisse entrer d’autres souffles. Elle interroge, en filigrane, ce « climat idéal » que les musées s’efforcent de préserver — stabilité, contrôle, mémoire — face aux secousses d’un monde instable. Et peu à peu, la collection cesse d’être un simple réservoir d’œuvres : elle devient un organisme vivant, traversé de liens invisibles entre les êtres, les formes et les milieux.
Depuis les rives méditerranéennes, La vie climatique esquisse ainsi une écologie du sensible. Une manière d’habiter ensemble l’incertitude, de faire de l’art un espace de relation — un lieu où, malgré la chaleur et les fractures du temps, quelque chose continue de circuler, de respirer, de relier.
Conçue par l’historienne de l’art Sandra Delacourt et Stéphanie Airaud, conservatrice et directrice du [mac], cette 8e Triennale interroge le « climat idéal » des musées – cet environnement stable et contrôlé – face aux bouleversements écologiques, politiques et sociaux du monde contemporain. Réunissant plusieurs générations d’artistes internationaux, l’exposition explore la collection comme un véritable écosystème vivant.
Les oeuvres révèlent des circulations invisibles entre les êtres, les “choses” et les milieux, et invitent à repenser les relations entre conservation et transformation, mémoire et émancipation. La vie climatique esquisse, depuis la Méditerranée, une écologie du lien : une manière d’habiter ensemble le monde, par temps chaud.
Parmi les artistes présentés : Belkis Ayón, Mercedes Azpilicueta, Abdelkader Benchamma, Cathryn Boch, Bianca Bondi, Mohamed Bourouissa, Julien Charrière, Gaëlle Choisne, Tacita Dean, Noémie Goudal, Bouchra Khalili, Tarik Kiswanson, Kapwani Kiwanga, Tarek Lakhrissi, Xie Lei, Jochen Lempert, Roméo Mivekannin, Zanele Muholi, Françoise Pétrovitch, Sara Sadik, SMITH, Moffat Takadiwa, Dario Villalba.
Encourager, collectionner, transmettre : des ambitions partagées
« En 1994, la Ville de Marseille s’est dotée d’un nouvel équipement culturel, le [mac], dédié à la création contemporaine des années 1960 à nos jours et installé dans un bâtiment légué à la municipalité par le Dr Gustav Rau. À la fin des années 1970, cet amateur et mécène fit construire un cadre unique pour abriter les œuvres de sa collection. Pour célébrer ce nouveau musée, qui allait trouver sa place dans le paysage muséal français et international, l’exposition « Ils collectionnent, le retour » en 1994 mit en évidence le caractère ontologique du lien qui existe entre les pouvoirs publics et la société civile dans leur soutien commun à la création et à sa diffusion.
En 2026, les Musées de la Ville de Marseille et l’ADIAF, Association pour la diffusion internationale de l’art français, se rejoignent pour organiser la huitième édition de la triennale « De leur temps » au [mac]. Depuis 2004, cet événement met en lumière des œuvres acquises au cours des trois dernières années par des collectionneurs engagés dans la création artistique contemporaine. Ainsi, les œuvres, souvent présentées au public pour la première fois et issues de plus de soixante-dix collections privées, prennent place sur les murs du musée, engageant un dialogue avec les
collections contemporaines des Musées de Marseille.
L’exposition La vie climatique. Histoires sensibles des collections privées offre au [mac] l’occasion de mettre en avant l’art contemporain le plus actuel dans une dynamique prospective portée par le musée depuis sa création. Ce projet célèbre l’engagement commun, passé et présent, des institutions publiques, des mécènes et des collectionneurs, grâce auxquels les collections des musées de Marseille se sont enrichies au fil des siècles. En encourageant, par ailleurs, la participation des acteurs du secteur privé de la région, l’exposition a pour ambition également à contribuer à la consolidation d’une dynamique visant à ouvrir et à diffuser au plus large public possible un patrimoine culturel contemporain souvent méconnu. Cette édition marseillaise de la triennale « De leur temps », accompagnée par l’historienne de l’art Sandra Delacourt, co-commissaire de l’exposition, accorde une attention particulière aux œuvres d’artistes femmes et d’artistes non occidentaux issus du bassin méditerranéen, et au-delà, dont le travail offre de nouveaux récits de l’histoire de l’art et éclaire la nature complexe de nos relations au(x) vivant(s). »
Nicolas Misery, Directeur des Musées de Marseille
Stéphanie Airaud, Directrice du [mac] musée d’art contemporain – Co-commissaire de l’exposition
« À l’abri de l’architecture moderniste du [mac], l’air est étonnamment frais. La lumière est douce et le souffle du mistral n’est qu’un lointain écho. Ici, comme ailleurs dans l’espace globalisé de l’art contemporain, la vie des collections s’écoule dans un environnement minutieusement régulé. Température, luminosité, humidité, qualité de l’air et proximité entre les œuvres ne connaissent que de faibles variations. Cette bulle climatique définit un paysage et des sociabilités spécifiques. Elle veille aux conditions d’une coexistence harmonieuse entre des œuvres d’art et des vivants.
Ainsi, boutons de rose, oiseau-moqueur et mygale velue se tiennent sagement immobiles sur les cimaises. Gardiens et gardiennes les surveillent. Pendant ce temps, « à l’extérieur », les températures entament une ascension dont la course n’a pas d’antécédent connu dans l’histoire humaine. Et l’imaginaire des collections d’art comme un milieu paisible et « confiné » craquèle de toute part.
De manière internationale, les artistes, les institutions et les collectionneurs ne cessent aujourd’hui de bousculer ce régime microclimatique conçu en Europe pour l’art. Qu’il s’agisse d’« environnementaliser » les collections, d’en développer une approche « écologique » ou « métabolique », les frontières admises entre le dedans et le dehors, l’endémique et l’exogène, les matières mortes et les vivants se font moins certaines. Dès 1976, Sarkis était frappé par les conditions d’existence des artefacts placés sous verre au Museum für Völkerkunde. Objets inuits et africains
avaient été « arrachés » à leurs latitudes polaires et tropicales pour être réunis, à Berlin Ouest, dans une vitrine au climat artificiellement tempéré. Le trouble provoqué par ce dispositif d’acclimatation à un milieu clos et stérile amène l’artiste à développer pour ces objets des processus d’évasion, donnant ainsi naissance à ses premiers Kriegsschatz (trésors de guerre).
Quelques 40 ans plus tard, Sandra Gamarra Heshiki montre, dans son Musée de l’ostracisme (2018), combien ces problématiques de dépaysement d’un milieu à un autre demeurent d’actualité. En ce début de XXIe siècle, il paraît essentiel de se pencher sur l’écosystème des collections alors que les œuvres d’art proviennent de tout point des deux hémisphères mais sont majoritaires conservées en Europe et aux États-Unis. Aussi, l’idéal d’un climat universellement tempéré pour l’art est-il scrupuleusement disséqué par les artistes qui, tels Cristina Garrido, soulignent combien « le temps qu’il fait » relève de phénomènes atmosphériques autant que de constructions esthétiques, politiques et identitaires.
Aujourd’hui, la tentation est grande de lever la cloche de verre pour reconsidérer les relations non-dites entre les « vivants » et les « choses », entre les existences de droit et les vies objectivées. D’autres capteurs sensibles s’inventent pour percevoir ce qui « s’échappe et disjoint les vitrines muséales et les classifications taxinomiques. » De nouvelles narrations, technologies de l’image, formes de représentation et de mises en présence s’élaborent. À l’antipode du climat idéel que nous avons fabriqué pour elles, les œuvres fomentent une écologie relationnelle qui, en ces temps de dérèglement climatique, nous offre l’opportunité de repenser les formes d’organisation sociales et poétiques de nos propres vies. »
Sandra Delacourt, Co-commissaire de l’exposition
La collection, un écosystème
L’imaginaire des collections comme un milieu clos et paisible est, aujourd’hui, internationalement chahuté. Parmi les premiers, les artistes ont questionné le microclimat fabriqué pour l’art à grand renfort d’ingénierie climatique, de vitrines et de cloches de verre. À l’aide d’insectes téméraires, d’élixirs végétaux, de poussières et autres substances volatiles, ils nous incitent à aiguiser nos sens pour observer ce qui, au sein des collections, est déclaré dérisoire ou n’ayant pas droit de cité. Surgissent ainsi des vies minuscules et des interdépendances insoupçonnées qui d’ordinaire se trament hors de notre vue. Peu à peu, les frontières entre le dedans et le dehors, entre l’inerte et l’inanimé, se font moins certaines. Êtres vivants, choses et « natures mortes » se révèlent comme des classifications scientifiques, tout autant que comme un terrain de jeu, voire un champ de bataille. À travers des présences immatérielles ou fantomatiques, les œuvres racontent ici des stratégies de résistance et, parfois, elles entendent faire réparation. Ensemble, elles aspirent à nous faire ressentir ce qui est juste là : une respiration commune traversant vitrines et fenêtres closes, un souffle liant imperceptiblement nos vies à celles que nous pensons simplement regarder.
Les artistes présentés dans cette section :
Majd ABDEL HAMID
Kwaku Osei Owusu ACHIM
Assoukrou AKÉ
Wilfrid ALMENDRA
Belkis AYÓN
Béatrice BALCOU
Joachim BANDAU
Abdelkader BENCHAMMA
Christophe BERDAGUER & Marie PÉJUS
Mireille BLANC
Cathryn BOCH
Alkis BOUTLIS
Julian CHARRIÈRE
Stéphane COUTURIER
Salvador DALÍ
Nicolas DAUBANES
Sophie DUPONT
Cedrick EYMENIER
Sandra GAMARRA
Noémie GOUDAL
Julieta HANONO
Kapwani KIWANGA
Tarik KISWANSON
Jochen LEMPERT
Benoît MAIRE
Kristin MCKIRDY
Roméo MIVEKANNIN
MOUNTAINCUTTERS
Armineh NEGAHDARI
Shueng Chuen PAK
Françoise PÉTROVITCH
Gilles POURTIER
Stéphanie SAADÉ
SARKIS
Jean-Vladimir SKODA
Michèle SYLVANDER
Morgane TSCHIEMBER
Nobuko TSUCHIYA
Oriol VILANOVA
Dario VILLALBA
Justin WEILER
Loïs WEINBERGER
Vers une écologie des relations
À l’antipode du climat idéal conçu pour elles, les collections fomentent une écologie relationnelle qui, en ces temps de dérèglement climatique, nous offre l’opportunité de repenser les formes d’organisation sociales et poétiques de nos propres vies. En ce début du XXIe siècle, l’art s’amuse des innombrables tentatives mises en œuvre par les humains pour se connecter entre eux, dans un environnement planétaire lui aussi thermiquement contrôlé. Les œuvres nous donnent à voir comment des individus se tiennent en équilibre précaire entre des mondes sans attache connue. Elles scrutent comment ils se nouent les uns aux autres, ou comment ils s’entravent, pour tenter de trouver leur place dans un environnement fragmenté. À la constance d’un climat mis sous cloche, déployé dans la première partie de l’exposition, les artistes opposent ici un écosystème traversé par des écarts spectaculaires de température.
Au mur, les corps s’échauffent, brûlent d’un désir ardent. Des caméras thermiques enregistrent la chaleur générée par l’ensemble des êtres et des « choses ». Elles questionnent nos représentations des savoirs « froids », des quartiers « chauds » et des comportements « incendiaires ». Sous la forme de chants d’amour ou de promesses de métamorphose, les œuvres narrent ici cette fluidité des corps, des identités et des territoires, dans des histoires sensorielles qui n’avaient jusqu’alors que peu d’oreilles pour les écouter.

Courtesy de l’artiste et de la Galerie Christophe Gaillard © Tous droits réservés à l’artiste
Les artistes présentés dans cette section :
Kwaku ACHIM
Lounis BAOUCHE
Moufouli BELLO
Mohamed BOUROUISSA
Nelson BOURREC CARTER
Sacha CAMBIEN DE MONTRAVEL
Julian CHARRIERE
Jean CLARACQ
Edi DUBIEN
Soufia ERFANIAN
Omer FAST
Amine HABKI
Tirdad HASHEMI
David HORVITZ
Jesper JUST
Tarek LAKHRISSI
Xie Lei
Ella LITTWITZ
Liz MARKUS
Zanele MUHOLI
Emilie PITOISET
Sara SADIK
SMITH
Duncan WYLIE
Imaginaires et politiques climatiques
L’histoire de l’art européen regorge de ciels ensoleillés qui, depuis les colonisations modernes, désignent la tempérance du climat comme un horizon universellement désiré. Pourtant, nombre d’artistes pointent aujourd’hui l’ambivalence du « ravissement » provoqué par la contemplation de ces atmosphères stables et tranquilles. Avec poésie ou ironie, leurs œuvres s’attachent à trahir l’apparente innocence des découpages climatiques du ciel, qui ont accompagné la conquête de territoires lointains et ses préoccupations nouvelles d’acclimatation des êtres et des ressources. L’art de notre temps nous rappelle combien « le temps qu’il fait » relève de phénomènes atmosphériques autant que de constructions esthétiques, politiques et technologiques. En rejouant des
palettes chromatiques héritées des beaux-arts, des cartes postales ou du cinéma, il manifeste l’emprise directe du climat et de ses représentations sur nos corps. Dans des abstractions colorées ou de subtiles constructions photographiques, les artistes évoquent ici les usages normatifs ou coercitifs qui ont été faits du ciel pour administrer d’une main ferme la coexistence des vivants. Enfin, s’éloignant de ces climats artificiels, les artistes présentés en fin de parcours, ouvrent de nouveaux imaginaires, où l’écosystème des collections laisse entrevoir des manières émancipatrices
d’habiter collectivement le présent, et de penser la parenté des Nords et des Suds.

Collection Oanh DO KHAC © ADAGP, Paris, 2026
Les artistes présentés dans cette section :
Majd ABDEL HAMID
Gilles BARBIER
Djabril BOUKHENAÏSSI
BROGNON-ROLLIN
Kaï-Chun CHANG
Fabio COLAÇO
Tacita DEAN
David DOUARD
Victoire EOUZAN
Cristina ESCOBAR
Cristina GARRIDO
Bouchra KHALILI
Ella LITTWITZ
Eric MAILLET
Armineh NEGAHDARI
Eva NIELSEN
Jean-Christophe NORMAN
Josèfa NTJAM
Benoît PIÉRON
Gilles POURTIER
Laurent PROUX
Christine SAFA
Victoire THIERRÉE
Thu-Van TRAN
Kendra WALLACE
Iwan WARNET
Hannah WEINBERGER
Exposition « La vie climatique. Histoires sensibles des collections privées », du 4 avril au 20 septembre 2026 – [mac] musée d’art contemporain, 69 Av. d’Haifa, 13008 Marseille
Photo d’en-tête : D’après Stéphane Couturier « Villa Eileen Gray » – #8, Série E-1027+123, 2021-2022. Avec l’aimable autorisation de l’artiste/ Galerie Christophe Gaillard /Centre des Monuments nationaux / Fondation Le Corbusier






