Longtemps considérées comme des menaces cantonnées aux régions tropicales, les maladies transmises par les moustiques et les tiques s’installent désormais au cœur des territoires européens, même si l’on sait à ce jour que sur 3 500 espèces de moustiques recensées dans le monde, seulement 3 à 6% nuisent à l’être humain (1). Sous l’effet combiné du changement climatique, de l’urbanisation et de la mondialisation des échanges, ces vecteurs étendent leur aire de répartition et favorisent l’émergence de nouvelles épidémies. À l’Institut Pasteur, chercheurs et entomologistes tentent de comprendre les mécanismes de cette expansion afin d’anticiper les crises sanitaires de demain.
La plupart des maladies infectieuses se transmettent directement d’un individu à un autre. D’autres empruntent une voie plus discrète, mais souvent plus difficile à contrôler : celle des vecteurs biologiques. Moustiques, tiques ou encore phlébotomes servent d’intermédiaires à des virus, bactéries ou parasites qui profitent de leurs piqûres pour atteindre l’être humain. Dengue, chikungunya, Zika, maladie de Lyme, paludisme (600 000 morts par an) ou leishmaniose appartiennent à cette vaste famille des maladies vectorielles, responsables de centaines de milliers de décès chaque année dans le monde.
Pendant longtemps, ces pathologies ont été associées aux régions tropicales. Pourtant, la situation évolue rapidement. En France métropolitaine, le moustique-tigre est désormais présent dans la majorité des départements et les cas de transmission locale de dengue ou de chikungunya se multiplient. Dans le même temps, certaines espèces de tiques colonisent de nouveaux territoires. Face à cette menace en pleine mutation, les chercheurs développent de nouvelles approches pour comprendre les vecteurs, surveiller leur progression et imaginer des stratégies de lutte innovantes.
Des vecteurs minuscules aux conséquences majeures
Les moustiques et les tiques sont devenus des acteurs majeurs de la santé mondiale. Leur dangerosité ne tient pas à leur taille mais à leur capacité à héberger et transmettre des agents pathogènes particulièrement redoutables. Lorsqu’ils se nourrissent du sang d’un animal ou d’un humain infecté, ils peuvent acquérir un virus, une bactérie ou un parasite, puis le transmettre à une nouvelle victime lors d’une piqûre ultérieure.
Parmi les milliers d’espèces de moustiques recensées dans le monde, seule une minorité représente une menace pour l’être humain. En France, le moustique-tigre, Aedes albopictus, est devenu le symbole de cette évolution sanitaire. Introduit dans les Alpes-Maritimes en 2004, il a progressivement colonisé une grande partie du territoire. Son succès repose sur une remarquable capacité d’adaptation. Ses œufs peuvent survivre aux périodes froides grâce à un mécanisme de diapause qui leur permet d’attendre des conditions plus favorables pour éclore.
Cette espèce est aujourd’hui capable de transmettre la dengue, le chikungunya et le virus Zika. Le moustique commun, Culex pipiens, constitue une autre menace souvent moins visible. Il est notamment vecteur du virus du Nil occidental, susceptible de provoquer des atteintes neurologiques parfois graves.
Les tiques représentent un danger différent. Contrairement aux moustiques qui piquent rapidement, elles restent accrochées plusieurs jours à leur hôte. Cette proximité prolongée facilite la transmission de certains agents infectieux. La tique commune, Ixodes ricinus, est notamment responsable de la transmission de la maladie de Lyme et de l’encéphalite à tiques. Plus préoccupante encore, la tique géante Hyalomma marginatum progresse dans le sud de la France. Elle est capable de transmettre le virus de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo, une maladie dont la létalité peut atteindre des niveaux particulièrement élevés.
Quand le changement climatique favorise les épidémies
Les maladies vectorielles connaissent aujourd’hui une expansion sans précédent. Selon les estimations internationales, près de 80 % de la population mondiale vit désormais dans des zones exposées à au moins une maladie transmise par des arthropodes vecteurs. L’expansion des maladies vectorielles ne relève pas du hasard. Elle résulte d’une combinaison de facteurs environnementaux qui modifient profondément les écosystèmes. Longtemps perçue comme relativement épargnée, l’Europe n’échappe plus à cette dynamique, et la France métropolitaine en offre une illustration particulièrement frappante.
L’année 2025 a marqué un tournant. Alors que les cas autochtones de dengue ou de chikungunya demeuraient exceptionnels il y a encore quelques années – rarement plus de quelques cas recensés chaque année avant 2022 –, les transmissions locales ont connu une accélération spectaculaire. Le moustique-tigre, est désormais implanté dans 81 départements français et constitue le principal moteur de cette évolution. Chaque voyageur revenant d’une zone d’endémie peut potentiellement introduire un virus susceptible d’être relayé localement par les populations de moustiques déjà installées.
Cette progression ne concerne pas uniquement les arbovirus tropicaux. Le virus du Nil occidental, transmis par le moustique commun Culex pipiens, étend lui aussi son territoire. Historiquement concentré dans le bassin méditerranéen, il a récemment été détecté dans des régions jusqu’alors épargnées comme l’Île-de-France, la Normandie ou l’Auvergne-Rhône-Alpes. Ce déplacement vers le nord témoigne de la profonde recomposition des écosystèmes favorables aux vecteurs.
Les tiques suivent une trajectoire comparable. Chaque année, près de 50 000 cas de maladie de Lyme sont diagnostiqués en France, principalement dans le Grand-Est, le Centre-Val de Loire et les régions septentrionales. Les chercheurs anticipent désormais une progression de la tique commune Ixodes ricinus vers les zones de moyenne et haute altitude, notamment dans les Vosges, le Jura et les Alpes. Des territoires longtemps protégés par des températures plus fraîches deviennent progressivement favorables à son installation.
Cette expansion résulte d’un faisceau de facteurs environnementaux étroitement liés. Les hivers plus doux augmentent la survie des vecteurs tandis que les épisodes de chaleur prolongent leur période d’activité et accélèrent leur reproduction. L’urbanisation contribue également à cette dynamique : la multiplication des gîtes larvaires – récupérateurs d’eau, gouttières, soucoupes ou récipients abandonnés – offre au moustique-tigre des conditions idéales pour se développer. Dans les espaces périurbains et forestiers, la végétalisation des paysages et l’évolution des populations animales favorisent au contraire la prolifération des tiques. Autrement dit, le changement climatique agit comme un accélérateur d’un déséquilibre écologique plus vaste qui redessine progressivement la géographie mondiale des maladies infectieuses. Le risque de voir certaines maladies s’installer durablement dans l’Hexagone est désormais pris très au sérieux par les chercheurs.
Des virus qui s’adaptent eux aussi
le risque n’est pas seulement climatique ou écologique, mais aussi évolutif. L’expansion des maladies vectorielles ne s’explique pas uniquement par la prolifération des moustiques ou l’extension de leur aire géographique. Les virus qu’ils transportent évoluent eux aussi, parfois de manière spectaculaire. C’est l’un des enseignements majeurs des travaux menés à l’Institut Pasteur par l’équipe de Louis Lambrechts. Longtemps, les chercheurs ont considéré que la température constituait l’un des principaux freins à la transmission des arbovirus. Or des études récentes montrent que le virus du chikungunya est aujourd’hui transmis par le moustique-tigre avec une efficacité comparable à 20 °C et à 28 °C. Cette capacité d’adaptation modifie profondément les cartes du risque sanitaire : des régions autrefois jugées peu propices à la circulation du virus pourraient désormais devenir favorables à son implantation.
Plus surprenant encore, certains virus semblent capables de modifier le comportement de leur propre vecteur afin d’optimiser leur diffusion. Les recherches de l’Institut Pasteur ont ainsi révélé que le virus de la dengue influence la manière dont le moustique se nourrit. Un moustique infecté effectue des repas sanguins plus courts mais plus fréquents. En multipliant les piqûres sur plusieurs individus, il augmente mécaniquement les possibilités de transmission du virus. Ce phénomène illustre la sophistication des interactions qui se sont construites au fil de l’évolution entre les agents pathogènes et leurs vecteurs.
Cette capacité d’adaptation nourrit les inquiétudes des épidémiologistes. Jusqu’à présent, les épisodes de transmission locale observés en France métropolitaine demeurent limités dans l’espace et dans le temps grâce aux dispositifs de surveillance et aux opérations de démoustication déclenchées autour des cas détectés. Mais l’augmentation constante des cas importés, conjuguée à la présence désormais généralisée du moustique-tigre sur le territoire, accroît le risque de voir certains arbovirus s’installer durablement dans l’Hexagone. La question n’est plus seulement de savoir si des transmissions locales peuvent survenir, mais si les conditions nécessaires à une circulation pérenne de virus comme la dengue ou le chikungunya sont en train de se mettre en place.
Les chercheurs s’intéressent également de près au virus Zika, dont certaines souches africaines présentent des caractéristiques biologiques différentes de celles qui ont provoqué les grandes épidémies observées ces dernières années. Des travaux récents suggèrent qu’elles pourraient être plus transmissibles et plus virulentes. Comprendre les mécanismes génétiques qui sous-tendent ces différences est devenu un enjeu crucial pour anticiper l’émergence de nouvelles menaces. Car dans cette course permanente entre les humains, les moustiques et les virus, l’évolution biologique reste l’un des moteurs les plus puissants – et les plus imprévisibles – des futures crises sanitaires.
Dans les laboratoires, comprendre pour mieux agir
Face à cette progression, l’Institut Pasteur multiplie les travaux destinés à mieux comprendre les interactions complexes entre les vecteurs et les agents infectieux.
L’une des infrastructures les plus remarquables est la plateforme CEPIA, spécialisée dans l’élevage d’anophèles, les moustiques responsables de la transmission du paludisme. Véritable nurserie scientifique, créée par Catherine Bourgoin dans l’unité de Biologie et Génétique du Paludisme (dirigée par Robert Menard), cette structure fournit aux chercheurs des colonies de moustiques et des parasites cultivés dans des conditions strictement contrôlées. Les équipes y reproduisent minutieusement les conditions tropicales nécessaires à la survie des insectes afin de mener des recherches fondamentales sur les mécanismes de transmission.
Une autre piste de recherche particulièrement prometteuse concerne l’étude de l’estomac du moustique. Longtemps moins étudié que les glandes salivaires, cet organe joue pourtant un rôle décisif dans l’installation des virus. Les chercheurs cherchent à comprendre pourquoi certains moustiques résistent naturellement à l’infection tandis que d’autres deviennent d’excellents vecteurs. Grâce aux technologies de séquençage cellulaire et à l’imagerie tridimensionnelle, ils identifient progressivement les mécanismes moléculaires impliqués dans cette résistance.
L’objectif à long terme est ambitieux : développer des populations de moustiques incapables de transmettre les virus. Une telle stratégie pourrait compléter les moyens traditionnels de lutte, dont l’efficacité tend à diminuer sous l’effet de la résistance croissante aux insecticides.
Une enquête vertigineuse au cœur du monde viral
Au sein de l’Institut Pasteur, la virologue Cassandra Koh explore un continent scientifique encore largement inexploré : le virome des moustiques. Derrière cet intitulé technique se cache une réalité fascinante. Chaque moustique héberge une multitude de virus, dont la grande majorité demeure inconnue. Grâce aux progrès fulgurants du séquençage métagénomique, les chercheurs peuvent désormais analyser l’ensemble du matériel génétique contenu dans un insecte en quelques jours seulement. Cette révolution technologique a bouleversé la vision que les scientifiques avaient jusqu’alors des moustiques : loin d’être de simples vecteurs transportant quelques agents pathogènes bien identifiés, ils apparaissent désormais comme de véritables écosystèmes viraux.
Les travaux de Cassandra Koh trouvent leur origine dans une question fondamentale : pourquoi certains moustiques transmettent-ils efficacement des virus comme la dengue, tandis que d’autres y parviennent beaucoup moins bien ? Au fil de ses recherches, cette interrogation initiale a ouvert la porte sur un univers d’une complexité insoupçonnée. Les analyses révèlent aujourd’hui l’existence de milliards de séquences virales au sein des populations de moustiques, dont seule une infime partie a été caractérisée, obligeant les chercheurs à repenser les relations entre les insectes, les virus et les maladies humaines.
Pour avancer dans cette cartographie du vivant invisible, les équipes de Pasteur collectent des moustiques dans différents environnements naturels afin d’identifier les virus qu’ils hébergent et de comprendre pourquoi certaines communautés virales se développent plutôt que d’autres. Deux grandes catégories émergent. La première regroupe les arbovirus, comme ceux de la dengue, du Zika ou du Nil occidental, capables d’infecter les vertébrés et l’être humain. La seconde rassemble les virus dits « spécifiques aux moustiques », transmis de génération en génération au sein des insectes sans jamais franchir, semble-t-il, la barrière des espèces. Or ce sont précisément ces virus méconnus qui suscitent aujourd’hui le plus grand intérêt.
L’une des hypothèses explorées par Cassandra Koh pourrait avoir des conséquences majeures pour la santé publique. Et si certains de ces virus invisibles étaient bénéfiques aux moustiques ? S’ils amélioraient leur survie, leur reproduction ou leur résistance aux contraintes environnementales, notamment dans un contexte de changement climatique, ils pourraient indirectement accroître la capacité des moustiques à transmettre des maladies. Un moustique plus robuste pourrait en effet devenir un vecteur plus efficace, favorisant la circulation de virus pathogènes pour l’homme.
Au-delà de cette question écologique, les recherches touchent également aux mécanismes mêmes de l’émergence épidémique. Des analyses génomiques suggèrent que les ancêtres des arbovirus actuels étaient probablement, à l’origine, de simples virus spécifiques aux moustiques. Au cours de leur évolution, certains auraient acquis la capacité de franchir la barrière des espèces et d’infecter les vertébrés. Comprendre ce processus évolutif revient donc à remonter aux origines des futures pandémies potentielles. En retraçant le chemin parcouru par ces virus, les chercheurs espèrent identifier les signaux précurseurs qui annoncent l’apparition de nouveaux agents infectieux avant même qu’ils ne deviennent une menace pour l’humanité.
Cette recherche s’inscrit dans une approche globale dite « One Health », qui considère la santé humaine, animale et environnementale comme indissociables. Soutenu par un financement du Conseil européen de la recherche, le programme MULTITUDES dirigé par Cassandra Koh vise ainsi à décrypter les interactions complexes entre les moustiques, leurs virus et leur environnement. L’objectif n’est plus seulement de comprendre les maladies existantes, mais d’anticiper celles qui pourraient émerger demain. Dans un monde où les changements climatiques, les déplacements humains et les perturbations écologiques favorisent l’apparition de nouvelles infections, cette exploration du monde viral des moustiques semble constituer l’une des frontières les plus prometteuses de la recherche biomédicale contemporaine.
Prévenir plutôt que subir
Face à des vecteurs en constante évolution, la prévention apparaît comme l’arme la plus efficace. Les dispositifs de surveillance se renforcent afin de détecter rapidement les nouveaux foyers de transmission. Les opérations de démoustication ciblées permettent encore de limiter la diffusion locale des virus lorsqu’un cas est identifié.
Mais les chercheurs soulignent que la lutte contre les maladies vectorielles ne pourra reposer sur une seule solution. Elle nécessitera une approche intégrée associant surveillance épidémiologique, recherche fondamentale, innovations technologiques, protection individuelle et adaptation des territoires aux nouvelles réalités climatiques.
Car les moustiques et les tiques ne sont plus seulement des nuisances estivales. Ils incarnent désormais l’un des visages les plus visibles des transformations environnementales en cours. Comprendre leur biologie, anticiper leurs déplacements et limiter leur impact constitue un défi majeur pour la santé publique du XXIe siècle.
Quel monde fabriquons-nous pour les virus ?
Une question se pose : moustiques et tiques ne sont-ils que des vecteurs de maladies ? Ils sont aussi les révélateurs silencieux des transformations profondes que les sociétés humaines imposent à leur environnement. Leur progression raconte celle d’un monde plus chaud, plus urbanisé, plus mobile et plus interconnecté. Chaque voyage intercontinental, chaque modification des paysages, chaque déplacement d’espèces animales contribue à remodeler les équilibres écologiques dont dépend la circulation des agents infectieux.
Les chercheurs de l’Institut Pasteur montrent ainsi que la question n’est pas seulement médicale. Elle est également climatique, environnementale, économique et sociale. Comprendre pourquoi un moustique-tigre prospère aujourd’hui à plusieurs centaines de kilomètres de son aire d’origine, pourquoi une tique colonise de nouveaux massifs montagneux ou comment un virus acquiert la capacité d’infecter une nouvelle espèce revient finalement à interroger les conséquences biologiques de nos propres modes de développement.
Dans ce contexte, les moustiques et les tiques apparaissent comme les sentinelles d’un monde en mutation. Les observer, les comprendre et anticiper leur évolution ne consiste pas seulement à prévenir les prochaines épidémies. C’est aussi apprendre à lire les signaux faibles d’une planète dont les équilibres se recomposent sous nos yeux.
(1) https://www.pasteur.fr/fr/journal-recherche/dossiers/serial-piqueurs-risque-invisible
Source : dossier « Serial piqueurs, le risque invisible », entretien sur les risques de chikungunya, dengue et Zika dans l’Hexagone, et portrait de la chercheuse Cassandra Koh publiés par l’Institut Pasteur.
Pour aller plus loin :
- Article « Qui sont les moustiques dangereux ? Espèces, maladies principales et zones à risques » – Institut Pasteur, juin 2026






