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Sur les plages de l'Atlantique, l'érosion côtière révèle les lacunes juridiques françaises

Sur les plages de l’Atlantique, l’érosion côtière révèle les lacunes juridiques françaises

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Conséquence du réchauffement climatique et de la fonte des glaces, l’élévation du niveau de la mer affecte les zones côtières quatre fois plus vite que ne le pensaient les scientifiques. Mais cette observation ignore un phénomène encore plus inquiétant : la montée des eaux va de pair avec un affaissement du littoral. Un phénomène observé partout dans le monde et particulièrement en France. Sur les plages de l’océan Atlantique, les dunes sont emportées par les vagues et les tempêtes, et menacent les propriétés en bord de mer, mettant en évidence l’impréparation du système juridique français.

« Très tôt, j’avais compris que cette affaire finirait mal », confie Jean-José Guichet. Il se souvient du jour où il a dû vider son précieux appartement de vacances à la plage de Soulac-Sur-Mer, en Gironde. « Pendant 40 ans, j’ai pu constater que les dunes disparaissaient une à une, à mesure que la mer avançait », se souvient cet homme de 87 ans.

Perché de façon précaire au sommet d’une dune de sable, le bâtiment Le Signal est devenu un symbole de l’érosion côtière du pays. En 1978, lorsque M. Guichet a acheté son appartement du premier étage, il ne pouvait même pas voir l’océan, caché par les dunes à plus de 200 mètres. Aujourd’hui, la carcasse du Signal se dresse à moins de dix mètres des vagues. Ses habitants ont été évacués de force en 2014. Commence alors une bataille de sept ans pour réclamer une indemnisation à l’État.

Bien qu’elle fasse partie des pays européens les plus menacés par la hausse du niveau des mers, la France est à la traîne dans la lutte contre l’érosion côtière, un phénomène naturel exacerbé par le changement climatique. Alors que les Pays-Bas voisins font figure de pionniers dans la prévention des inondations et de l’érosion, les scientifiques et les politiques s’inquiètent de l’absence de plan national en France pour atténuer la disparition de ses plages de sable.

Dans la région Nouvelle-Aquitaine, une étude de 2016 a révélé que le littoral sableux disparaissait à un rythme allant jusqu’à 2,5 mètres par an.  Selon l’Observatoire de la Côte Aquitaine, le littoral pourrait perdre l’équivalent de plus de 1 800 terrains de football d’ici 2050. Pourtant, l’érosion côtière reste largement ignorée par la loi. Et avec elle, la question de la responsabilité : qui, parmi l’Etat, les assurances, les propriétaires privés ou les collectivités, supportera les coûts ?

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Un vide législatif

Il a fallu sept ans aux copropriétaires du Signal pour obtenir une compensation financière pour les appartements qu’ils ont laissés derrière eux. L’érosion côtière n’est pas reconnue comme un risque naturel par le Fonds Barnier, le fonds de solidarité national mis en place pour indemniser les victimes de risques naturels. Finalement, le 21 janvier, il a été annoncé que 7 millions d’euros seraient répartis entre les 92 propriétaires. Cependant, cette compensation serait exceptionnelle, accordée pour ce bâtiment seulement, après des années de lobbying et de pression politique.

« L’érosion côtière doit être reconnue légalement », souligne la députée Pascale Got. En 2017, elle a élaboré un projet de loi sur l’érosion côtière et l’adaptation au changement climatique. « Le projet de loi a présenté quelques premiers outils juridiques pour commencer à établir des stratégies locales, régionales et nationales pour ces questions », explique-t-elle. Voyant dans le cas du Signal « un symbole du vide juridique qui nous conduit à ne prendre des décisions que dans l’urgence », Pascale Got a fait pression pour une approche anticipative de la crise climatique. L’un des premiers articles de la proposition de loi visait à intégrer l’érosion côtière dans le fonds d’indemnisation Barnier. Mais le projet de loi est resté bloqué au Sénat, et est resté enfermé au placard avec les élections présidentielles de 2017.

Depuis, aucune avancée majeure n’a été enregistrée – une lenteur qui alarme Pascale Got. « Les rythmes politiques et administratifs ne sont pas au diapason du changement climatique », dit-elle : « À un moment donné, [quelqu’un] devra payer. »

Une digue protège les maisons du bord de mer à Biscarosse-plage, en Nouvelle-Aquitaine. Photo : Observatoire de la Côte Aquitaine

Redéfinir la solidarité

Mais dans un pays historiquement attaché à son puissant État-providence, l’érosion côtière remet en question la solidarité nationale. « Qui paiera pour qui ? », s’interroge Marie-Laure Lambert, professeur et chercheur en droit de l’environnement. Dans des régions où les maisons en bord de mer peuvent être vendues pour plusieurs millions, beaucoup s’inquiètent du coût pour le contribuable.

« Si quelqu’un a déjà une maison, pourquoi rembourserions-nous sa maison de vacances ? », demande Marie-Laure Lambert en plaisantant. « Dans un contexte de changement climatique, je pense qu’il n’y a pas d’urgence à créer de la solidarité pour ceux qui n’en ont pas forcément besoin. Il faut que l’argent aille aux bonnes personnes », ajoute-t-elle.

Les solutions créatives abondent au niveau local. L’avant-projet de loi de Pascale Got propose une rénovation du concept de propriété privée par le biais de constructions temporaires ou de baux immobiliers qui expireraient lorsque le risque deviendrait trop élevé. À quelques kilomètres au sud de Soulac-Sur-Mer, la ville de Lacanau a envisagé de déplacer une partie de son espace balnéaire plus loin vers la côte et de démolir les bâtiments à risque.

Mais la France ne dispose pas des outils législatifs pour soutenir ces initiatives. À Lacanau, l’idée de relocalisation est freinée par le manque de directives légales. « On ne sait pas comment détruire préventivement les biens menacés par l’érosion », peut-on lire sur le site du GIP Littoral, une institution chargée de concevoir des stratégies d’adaptation du littoral : « Il n’existe ni d’obligation pour le propriétaire de le faire, ni de dispositif pour les pouvoirs publics ».

« Nous nous retrouvons dans des situations impossibles, car rien n’a été prévu par le législateur », déplore le conseiller régional Vital Baude. En attendant, les décideurs locaux se concentrent sur la sensibilisation d’une population en constante augmentation : « Il vaut mieux prévenir les gens que dans 30 ans, leur maison pourrait ne plus leur appartenir. Ils ne la transmettront pas à leurs enfants ».

Pour Jean-José Guichet, ces projections sont déjà devenues une réalité. Lorsqu’il a quitté son appartement du Signal en 2014, il a demandé à ses filles, petites-filles et arrière-petits-enfants d’être présents. Il souhaitait marquer « la fin d’une époque ».

Julie Bourdin, climatetracker.org

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