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Main-basse des grands groupes sur l’université

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Le groupe Total prévoit d’installer sa direction recherche & innovation en plein cœur de Polytechnique, école sous la tutelle du ministère des armées. Les étudiants s’insurgent et dénoncent l’affaire ne voulant pas associer l’image de l’Ecole à la multinationale pétrolière et gazière. Malgré les tutelles de l’Etat, la grande Ecole s’ouvre-t-elle aux logiques de marché, et peut-elle garder autonomie et visibilité éthique dans sa mission de formation au service de l’intérêt général ?

UP’ en parlait déjà en mars 2019 : étudiants, futurs diplômés et jeunes travailleurs sont sur le qui-vive et déjà en avril 2018, des étudiants de Science Po avaient appelé leur école à mettre fin au partenariat qui la liait à Total. « Soutenir l’industrie fossile apparaît comme une claire contradiction avec les missions de l’école. Sciences Po n’accepte plus les partenariats avec l’industrie des armes et du tabac. Pourquoi alors légitimer les choix industriels et l’influence politique destructrice de Total en acceptant un partenariat stratégique ? », dénonçait alors l’association Science Po Zéro Fossile.

A l’automne 2018 déjà, 30 000 étudiants signaient un Manifeste appelé « Manifeste étudiant pour le réveil écologique », porté par les Grandes Ecoles (Polytechnique, HEC, ENS, AgroParisTech, Centrale-Supelec, Sciences Po et l’ESCP…) à l’initiative de Corentin Bisot : « Nous voulons pousser les étudiants à repenser la relation aux entreprises. Notre manifeste est un vrai levier pour faire évoluer les mentalités et les pratiques en profondeur ».

Un groupe privé au sein d’un enseignement public

Total va installer sa direction Recherche et innovation ainsi que deux de ses laboratoires de recherche privée au cœur du campus de l’École polytechnique, et va financer une chaire d’enseignement, au mépris de la mission de l’école, qui est de former des ingénieurs au service de l’intérêt général. Historiquement, l’école fut créée pour former les haut fonctionnaires et cadres militaires de la Nation. 45 ingénieurs des corps sont issus chaque année du cursus polytechnicien et beaucoup sont voués à travailler pour les grandes entreprises françaises. La formation, payée par l’Etat et destinée à le servir, ne doit pas être menacée par des intérêts privés.
Les élèves et le corps professoral découvrent l’information en décembre 2019. Depuis, la contestation s’organise contre ce projet qui donnerait lieu dès avril 2020 à la construction d’un bâtiment de 10 000 m² sur le campus, pouvant accueillir jusqu’à 400 employés de Total.
Lors d’un vote organisé par le bureau des élèves, 63% des votes s’expriment contre le projet. En soutien aux élèves, une pétition est lancée il y a dix jours par 350.org et recueille déjà presque 6500 signatures. Elle exige la fin des liens noués avec Total au nom de l’urgence climatique.

Ce jeudi 30 janvier, un soutien de plus s’est fait entendre. Nicolas Hulot est reçu à Polytechnique où il donne une conférence. Retransmise en direct et mise en ligne sur Youtube, cet échange filmé est visible ici : 

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Les propos de Nicolas Hulot ont en effet de quoi déranger l’école (vidéo à 1.02.20). On y voit un étudiant interroger l’ancien ministre sur l’arrivée de Total sur le campus : “ Comme vous le savez peut-être, Total prévoit d’installer sa direction recherche & innovation sur le campus. Est-ce que vous croyez que c’est une bonne chose d’avoir des intérêts privés au milieu d’une école publique et nous ou ça peut être dangereux et compromettre l’indépendance de la recherche ?
L’élève est applaudi. A Nicolas Hulot alors de répondre : “Là, vous avez la réponse dans la salle. Je le dis sans polémiquer : pour moi c’est antinomique, ce n’est pas conforme au statut d’une école comme la vôtre d’avoir cette proximité et ce lien. Voilà.

Comme le rappelle la pétition : la dynamique pour contrer le pouvoir et l’influence de l’industrie fossile n’a jamais été aussi forte. Acculé de toute part par l’opinion publique, le PDG de Total, Patrick Pouyanné (nommé dans la foulée au conseil d’administration de Polytechnique), multiplie les déclarations témoignant de l’implication de Total dans la transition énergétique, tout en regrettant que le débat soit « trop manichéen ».

Pourtant, comme le rappelle la pétition adressée au Président de l’école Polytechnique, Total a financé la production d’hydrocarbures pour 9,2 milliards de dollars en 2018 en investissements contre seulement 0,5 milliards dans le secteur décrit comme “bas carbone” à savoir gaz et renouvelables.

Liaisons dangereuses ?

Total n’est pas le seul groupe à jouer aux relations dangereuses avec l’université. Rappelons que des banques, comme BNP Paribas notamment, présentant une image écornée en raison de leurs pratiques financières ou de leur mépris des impératifs écologiques, ont la tentation de se racheter une vertu en signant des partenariats avec les universités. Gunther Capelle-Blanchard, professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne jetait un pavé dans la mare, dans une tribune publiée en mars 2019.

Selon lui, la crainte de voir utilisée l’indépendance des universitaires pour satisfaire aux plans de communication et de marketing des grands groupes n’est pas une illusion : en décembre 2018, l’université Paris Sciences et Lettres (PSL) – qui regroupe notamment Dauphine et l’École normale supérieure – et la banque BNP Paribas ont annoncé le lancement d’un nouveau programme de licence pour la rentrée 2019 : la School of Positive Impact (ou L’École de l’impact positif). L’ambition affichée de cette formation pluridisciplinaire est « de former une nouvelle génération de décideurs aux enjeux de transition écologique, économique et sociale ». L’objectif est évidemment louable. On peut toutefois s’interroger sur l’opportunité du partenariat avec BNP Paribas.

Les débats sur la place des entreprises dans l’enseignement supérieur sont fréquents, souvent vifs, et, pour Gunther Capelle-Blanchard, il ne s’agit pas de condamner aveuglément les chaires. En France, elles sont rarement associées à un poste de professeur, conférant à son titulaire une reconnaissance académique, comme c’est le cas dans les pays anglo-saxons.
Elles se présentent plutôt sous la forme de mécénats d’entreprises (enseignement sponsorisés, soutien à des équipes de recherche, etc.). Les réticences sont traditionnellement plutôt fortes en France et les chaires se sont développées lentement. Malgré tout, elles transforment en profondeur le fonctionnement de l’enseignement supérieur et ses missions.

Pour certains, elles représentent un formidable levier d’action, comme le défend par exemple Gilles Gleyze. À condition toutefois d’éviter deux écueils : que cela se transforme en pure opération de communication pour l’entreprise, avec la caution de la communauté scientifique, et que cela nuise à l’indépendance de la recherche. Que BNP Paribas ait une chaire de finance quantitative avec l’École centrale de Paris, de finance d’entreprise avec HEC, ou de disruption digitale avec l’ESSEC, cela peut se comprendre. Mais lorsque BNP Paribas crée une chaire sur les stress test avec l’École polytechnique, dont l’objectif affiché est de « concevoir des solutions répondant aux attentes des régulateurs bancaires », on peut légitimement s’inquiéter de l’indépendance des recherches qui y sont menées. 
Exemple avec le Programme TREND-X de Polytechnique en « partenariat » avec Total.  Le 18 décembre 2018 a été lancée la Chaire « Défis Technologiques pour une Énergie Responsable » entre l’X et Total. Objectif : offrir un socle d’innovation multidisciplinaire permettant de répondre aux enjeux du changement climatique, et d’irriguer les formations de techniciens, ingénieurs, et décideurs de demain, notamment en matière de technologies pour appuyer la transition énergétique. 

Autre vision, celle d’André Cayol, ingénieur issu de l’IUT de Compiègne, explique dans un papier publié dans UP’, que les universités françaises n’ont jamais été très favorables, par tradition, à la collaboration avec des industriels… Après mai 1968 certains professeurs en Sorbonne auraient eu l’impression d’y perdre leur âme. Mais l’industrie et la France vont mal, les chômeurs sont plus de 8 millions (chiffre octobre 2019), et il faut à tout prix que les grandes entreprises innovent, créent des spin-off et se lancent sur de nouveaux marchés, toutes les compétences étant les bienvenues. Il faut aussi que des startups soient créées autour des universités… Il précise néanmoins que les universités françaises ne doivent pas devenir des sociétés de service, ce n’est pas leur rôle, mais dans certaines universités ou écoles d’ingénieurs et non des moindres on a créé des sociétés ou associations de chercheurs qui passent des contrats et assistent les chercheurs pour formuler une proposition de recherche qui puisse faire avancer la discipline et répondre concrètement aux industriels et néanmoins à de vrais problématiques de recherche.

Pour André Cayol, le ministère de la recherche doit revoir les méthodes d’évaluations des chercheurs pour les inciter à travailler pour des industriels. Souvent, les chercheurs préfèrent travailler sur des problèmes permettant de publier même s’ils se doutent qu’il n’y aura pas d’applications industrielles ensuite.
Donc il est préférable pour l’évolution de l’innovation que les chercheurs travaillent alternativement avec les industriels et avec leur groupe de recherche. Et les commissions d’évaluations doivent être composées en introduisant toujours une certaine dose de pluridisciplinarité. Mais il met aussi en garde : Il est important d’avoir des commissions d’évaluation regroupant des chercheurs de plusieurs disciplines pour éviter le sectarisme des défenseurs des concepts dominants et à l’intérieur d’une université, l’orthodoxie des disciplines qui peut facilement devenir doctrinaire et scléroser la créativité.

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L’éthique comme boussole

Deux philosophes ayant participé aux réflexions sur la recherche et l’innovation responsables initiées par la Commission européenne, Sophie Pellé (1) et Bernard Reber (2), ont publié en 2016 un ouvrage « Éthique de la recherche et innovation responsable » (ISTE Editions). Les questions posées s’articulent autour du thème innovation et responsabilité : Comment intégrer les questions éthiques dès la conception des projets de recherche ? Que signifie le mot d’ordre consistant à impliquer les « acteurs sociétaux » : faut-il privilégier la participation des citoyens ou impliquer les porteurs d’intérêts ?

Les bouleversements scientifiques et technologiques du XXe siècle et les questions et difficultés qui les ont accompagnés (changement climatique, énergie nucléaire, OGM…) ont accru la nécessité de penser et d’encadrer le progrès technoscientifique et ses conséquences.La responsabilité doit être plus largement partagée, tant au sein de la société que dans la conduite des projets de recherche et d’innovation.
Cet ouvrage fait preuve d’innovation morale. Il analyse de nombreux cas et propose des perspectives rarement abordées dans ce domaine émergent (pratiques actuelles d’évaluation éthique, souci de l’intégrité dans la recherche, dispositifs d’évaluation technologique participative…), pour tenter de reconfigurer les relations entre sciences, innovation et société.

L’écologie au cœur des enseignements, comme enjeu crucial du XXIe siècle

Les étudiants des grandes écoles ont une nouvelle cible : mettre l’écologie au cœur des enseignements.

Déjà en 2011, Maeva Tordo, élève de l’ESCP Europe, avait lancé des cours alternatifs face au constat de contenus inadaptés aux urgences écologiques. Elle a fondé The Noise, association étudiante, véritable observatoire de l’innovation sociale et environnementale.

D’autres initiatives apparaissent au sein d’autres grandes écoles, comme celle de Cécile Renouard, professeur de philosophie et d’éthique des entreprises à l’ESSEC et à l’Ecole des Mines, qui s’est exilée dans l’Yonne pour créer le Campus de la transition. Il s’agit de proposer des itinéraires cohérents adressant les défis écologiques et sociaux. A l’image du Schumacher Collège en Grande Bretagne, le site de Forges allie l’expérience d’un éco-lieu en transition, un laboratoire académique et d’enseignement, et l’accompagnement des entreprises ou des institutions.

Autre initiative : l’association Ecocampus de l’ENS invite des penseurs du futur, comme l’auteur du thriller écologique visionnaire Siècle bleu, Jean-Pierre Goux (Edition La Mer Salée – Collection Alternité, novembre 2018)…

Ces initiatives utiles sont pourtant loin de suffire à structurer auprès des futurs dirigeants, une compréhension des enjeux dans le « monde d’après ». Et les enseignants restent très frileux.
En fait, le malaise est immense : les ingénieurs sont très peu formés à leurs responsabilités pour intégrer les dimensions écosystémiques dans les activités industrielles. « Il faut que toutes les formations pour les métiers d’ingénieurs de commerciaux, de stratégies, de marketing ou de design consentent à donner le bagage de connaissances sur la biosphère permettant de savoir dans quel cadre et dans quelles limites physiques nous agissons » expliquait Benoit Halgand, élève ingénieur à Polytechnique, dans notre papier de mars 2019.

La force du mouvement étudiant est qu’il se veut réaliste et concret, malgré une immersion dans l’inquiétude de l’effondrement. Paradoxalement, les étudiants vivent dans une frénésie technophile mais ne sont pas dupes. Ils cherchent donc à inventer un passage entre déclinistes et technofascinés qui passe par la conversion radicale des modes d’innovation. C’en est fini des ajustements à la marge, tout projet doit faire sens et respecter l’habitabilité de la terre…

(1) Sophie Pellé est docteur en épistémologie économique (université Panthéon-Sorbonne). Depuis 2010, elle se consacre à l’éthique et la gouvernance des nouvelles technologies (projet ANR Nano2e et projet Européen GREAT), ainsi qu’à la conception et la mise en œuvre de l’innovation responsable. Son dernier ouvrage paru est Business, Innovation and Responsibility, 2017, édition ISTE/Wiley.
(2) Bernard Reber est philosophe, directeur de recherches au CNRS, membre du Centre de recherches politiques de Sciences Po depuis 2014. Avant cela, il était au Centre de recherches Sens, Ethique, Société (CNRS-Université Paris Descartes). Il est docteur en recherches politiques (EHESS) et HDR en philosophie (université Paris Sorbonne), après avoir suivi un parcours complet de théologie (spécialisé en théologie politique et dialogue interreligieux).
Il a produit plus de 150 publications scientifiques. Son dernier ouvrage s’intitule Precautionary Principle, Pluralism, Deliberation. Science and Ethics, Londres, ISTE-international et New York, Wiley, 2016, 247 pages. Publié également en français, La Délibération des meilleurs des mondes. Entre précaution et pluralisme, 2017, 311 pages.  Il codirige la série Innovation responsable (Londres, ISTE et New York, Wiley) au sein de la collection « Interdisciplinarité, Sciences et Humanités » dont il est responsable, publiée en français et en anglais (21 ouvrages). Chez les mêmes éditeurs il est responsable du domaine Epistémologie (40 ouvrages) au sein du projet Sciences. Ses travaux portent sur des sujets de philosophie morale (responsabilité, pluralisme, valeurs, théories morales), politique (démocratie délibérative, démocratie responsable), à l’interface des sciences sociales (citoyenneté critique, sociologie morale) ou en interaction avec les sciences de la nature et de l’ingénieur (éthique et gouvernance du climat, principe de précaution, humanités numériques, évaluation technologique participative).

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En Amérique Latine il existe un mouvement croissant de Responsabilité Sociale Universitaire qui, centré sur l’apprentissage relié à la solution de problèmes sociaux, la recherche dans et avec la communauté, tente

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de donner un sens citoyen à l’université. On pourra par exemple voir les travaux de l’Union de Responsabilité Sociale Universitaire Latino-Américaine (URSULA.ORG)

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de donner un sens citoyen à l’université. On pourra par exemple voir les travaux de l’Union de Responsabilité Sociale Universitaire Latino-Américaine (URSULA.ORG)

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