Mutations sociales et nouvelles solidarités

La BubbleBox : pour aider les migrants à rester propres et dignes

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En ce début d’année 2018, un projet nommé “Bubble Box” remportait le premier prix de l’appel à projets Talents #2024 de la Ville de Paris. Ce module d’hygiène mobile et autonome pour les migrants, les réfugiés et les sans-abris a été élaboré par quatre étudiants de l’École d’Affaires publiques de Sciences Po et de Harvard, pour aider les autorités publiques et les ONG dans la gestion de crises humanitaires et de catastrophes naturelles. Explications avec Pierre Noro, un des étudiants créateurs du projet.
 
Deux décennies après la déclaration universelle des droits de l’homme (1948), l’encyclique Gaudium et Spes (1965), l’un des principaux documents résultant du concile Vatican II, proclamait fermement la dignité de toute personne humaine. Adopté au lendemain de la guerre comme fondement de l’éthique valable pour l’humanité entière, ce principe issu de la philosophie morale des Lumières fut ainsi placé au cœur de l’éthique chrétienne. Plus de cinquante ans après la publication de ce texte, alors que l’unanimité est réelle autour de la défense de la dignité humaine, il existe pourtant de grandes divergences sur ses implications concrètes. La dignité de la personne est-elle une valeur universelle ? N’est-ce pas à la dignité des personnes que nous portons atteinte lorsque nous fermons nos frontières, pour des raisons économiques ou politiques, à des millions de personnes ne disposant plus dans leurs pays de conditions de vie dignes ? Ou que nous ne leur apportons pas l’aide nécessaire, de base, quand nous les accueillons dans nos pays dits « civilisés » ? 
Une épidémie de gale a refait surface en 2017 parmi les réfugiés en attente de prise en charge, aux abords du centre humanitaire de la porte de la Chapelle à Paris dans le XVIIIe arrondissement. Ce n’est pas la première fois : déjà en 2015 et 2016 les migrants étaient victimes de cette épidémie particulièrement contagieuse. Outre le traitement, l’hygiène est indispensable à la guérison…
 
Pouvez-vous nous expliquer le concept de Bubble Box ?
 
Pierre Noro : Concrètement, Bubble Box vise à apporter gratuitement l’hygiène dans les campements « improvisés » de migrants et de réfugiés, où les conditions sanitaires sont extrêmement précaires, afin d’améliorer la vie quotidienne et de restaurer la dignité de ces personnes.
Nous l’avons imaginé comme un module d’hygiène mobile et autonome. L’utilisation d’un système de filtration "Showerloop", inspiré de celui de la Station spatiale internationale, de batteries et de panneaux solaires, permettent au module de fonctionner pendant plusieurs jours sans être relié au réseau hydroélectrique. Construite dans un conteneur, Bubble Box est aussi très mobile : cela permet de déplacer l’installation facilement, de la laisser au sol pour le long terme, tout en pouvant la retirer afin de respecter les impératifs de politique urbaine et de sécurité.
 
Comment vous est venue cette idée pour améliorer la vie des migrants et des réfugiés ? 
 
PN : Ce projet est né pendant la Summer School for Social Innovation 2017, organisée en partenariat avec l’École d’Affaires publiques, Harvard et le Centre de Recherche Interdisciplinaire (CRI). Notre groupe de quatre étudiants était chargé de travailler sur le quartier de la Porte de Clignancourt à Paris. J’ai proposé à mes camarades d’aller observer les campements de Roms installés sur la zone de la “Petite Ceinture”, puis de continuer vers le centre d’accueil d’urgence de la Chapelle. C’est là que le déclic a eu lieu. Plusieurs milliers d’êtres humains se partageaient quatre robinets installés par la mairie comme seul point d’accès à l’eau.
Après avoir mené plusieurs entretiens avec les ONG présentes sur place, il est devenu clair que le manque d’accès à l’hygiène relevait d’un dilemme de politique publique. D’une part, les camps improvisés sont éloignés de structures comme les bains-douches municipaux, qui ne sont pas préparées à gérer un tel flux d’utilisateurs, et les solutions individuelles (douches portables, kits d’hygiène personnelle) ont un impact très limité et risquent de faire l’objet de vols. D’autre part, l’installation de structures permanentes est impossible, puisque les campements se déplacent régulièrement, mais surtout parce que de telles installations pérenniseraient et légitimeraient ces camps, au détriment des actions sociales et humanitaires entreprises conjointement par la Ville de Paris et les ONG.
Bubble Box est donc apparu comme une évidence. Ce projet a été l’occasion pour nous de sortir de la passivité face à la détresse de plusieurs milliers d’êtres humains vivant à tout juste 20 minutes du cœur de Paris.
 
 
Votre équipe rassemble des étudiants d’Harvard et de Sciences Po de différentes nationalités et cultures : une « dream team » répartie sur deux continents.  Quelle organisation ! Quel est votre secret ?
 
PN : Organiser des réunions qui correspondent à trois fuseaux horaires distincts et traduire tous nos documents en français et en anglais peuvent être de vrais casse-têtes, mais la diversité de l’équipe a toujours été notre plus grande richesse. Parmi les quatre co-fondateurs, aucun d’entre nous n’est né dans le même pays ou n’a la même langue maternelle. Avoir une grande variété de talents, de cultures et même d’âges au sein de l’équipe est essentiel à la compréhension de la diversité des attentes et des besoins des personnes que nous essayons d’aider avec Bubble Box, et donc la réussite du projet lui-même.
L’équipe a depuis été renforcée par l’arrivée de Hoyoung Lee, un autre étudiant de Harvard, en ingénierie, et de Juno Grace Lee, notre designer, qui a étudié l’Histoire de l’Art à l’Université de Californie. Enfin, Alain Latour, ingénieur senior passé par Areva et Onet Technology, nous a rejoint comme coordinateur technique.
 
Vous êtes les lauréats pour l’appel à projets Talents #Paris2024. Félicitations ! Qu’est-ce que ça change pour vous ? Quels sont vos objectifs pour les mois à venir ?
 
PN : Le 1er prix de l’appel à projet Talents #Paris2024 nous a permis d’élargir notre audience, de rappeler l’importance de la crise humanitaire que nous traversons alors qu’elle est déjà victime d’une forme de banalité, de résignation. Outre la subvention de la Ville de Paris, l’appel à projets va nous permettre d’établir de nouveaux partenariats. C’est aussi grâce à ce prix que nous avons pu rencontrer Sensecube, l’incubateur d’innovation sociale parisien qui nous soutient.
Nous sommes également en partenariat avec l'Université Technologique de Compiègne qui a lancé ses travaux sur la filtration et le chauffage de l'eau, avec une équipe d'étudiants et de professeurs. Si tout se passe bien, nous pourrons tenir le très ambitieux objectif que nous nous sommes fixés jusqu’à présent : débuter la construction du prototype dès l’été 2018 et diffuser, par la même occasion, les instructions nécessaires à la construction d’un module BubbleBox sous licence ouverte, à but non-lucratif.
 
Enfin, quels conseils donneriez-vous à nos étudiants aux âmes d’entrepreneurs ?
 
PN : Soyez curieux ! Nous sommes une génération avec un accès quasi-illimité à l’information. Être capable de chercher, de trouver efficacement et de connecter entre eux des éléments est essentiel si vous voulez identifier correctement un problème ou proposer une solution pertinente et innovante.
Rob Lue, coordinateur de la Summer School for Social Innovation, répète souvent que nous vivons dans un monde où « créer du sens est plus difficile que de faire de l’argent. » Il me semble qu’il a entièrement raison. Construire un projet est une expérience parfois frustrante, voire décevante. Aujourd’hui, BubbleBox continue d’exister car nous sommes convaincus que notre projet a du sens et qu’il contribue au bien commun. Je pense que c’est la clé de la réussite : une bonne idée est une idée qui appelle l’action.
 
Enfin, se lancer dans un projet d’innovation est une vraie leçon d’humanité et d’humilité. Il faut accepter que, face à un problème, une grande réponse inapplicable a moins de valeur et moins de légitimité qu’une action pour mettre en place une solution précise, même à petite échelle.
(Source : Sciences Po)
 

 

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