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Parce que la ville a besoin de rêveurs…

Pour l’intégration des acteurs culturels dans l’aménagement urbain

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C’était un endroit qui accueillait une aventure artistique et culturelle unique, à la périphérie de la métropole nantaise. Pick Up Production, association issue du milieu hip-hop, a fait sortir de terre une ville dans la ville. 3 000 logements vont remplacer cette agora urbaine qui offrait un espace de liberté aux non-sachants, profanes de l’urbanisme, artistes, voisins, … Cet espace sera rasé, effacé. Alors, est-il possible de conserver la dimension d’interaction entre les deux mondes, celui de la culture et de l’urbanisme ?

En mars dernier, l’association culturelle Pick Up Production a rendu les clés du site de Transfert, installé depuis 2018 en lieu et place des anciens abattoirs de la ville de Rezé, sur la métropole nantaise. Cette aventure artistique et culturelle unique, qui avait pour but d’expérimenter ce que les arts et la culture peuvent apporter à la fabrique urbaine, aura duré cinq ans. Pick Up Production, association issue du milieu hip-hop, a fait sortir de terre une ville dans la ville ; une agora urbaine qui offrait un espace de liberté aux non-sachants, profanes de l’urbanisme. Artistes, voisins, habitants du quartier, jeunes et moins jeunes… s’y sont cotoyés afin de tester de nouvelles manières d’envisager nos espaces urbains, pour les rendre plus inclusifs, accueillants, permissifs et spontanés.

Cet espace de respiration et de liberté a cédé sa place, comme prévu, aux travaux d’aménagement de la Z.A.C Pirmil Les-Isles, quartier en devenir de la métropole nantaise, qui annonce la création de plus de 3 000 logements à l’horizon 2030. Un vaste projet urbain de ville nature, censé répondre aux enjeux environnementaux, pour lequel la dimension artistique et culturelle qui devait initialement être prise en compte grâce à l’expérimentation Transfert, est effacée. Les décideurs du projet urbain ont fait le choix de ne pas intégrer la ressource Transfert au sein du futur quartier, sous quelque forme que ce soit, matérielle comme immatérielle.

Soutenu et porté au départ avec force et ambition par les pouvoirs publics en 2018, Transfert a peu à peu vu ses parties prenantes se désengager du projet, pour finalement le considérer uniquement comme un espace festif transitoire à vocation animatoire ; plutôt qu’une expérimentation artistique et culturelle novatrice intégrée au projet de la ZAC Pirmil Les-Isles. Un constat de l’association Pick Up Production, qui regrette cette absence d’interaction entre les deux mondes, celui de la culture et de l’urbanisme. Devenue experte de l’urbain, son équipe puise aujourd’hui dans cette expérience hors norme qu’est Transfert pour développer de nouveaux projets d’urbanisme culturel.

De l’avis de Luc Gwiazdzinski, géographe, professeur à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Toulouse, chercheur au LRA et associé à l’EIREST (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), « Ces lieux infinis doivent être sérieusement pris en considération par les acteurs de la fabrique urbaine, car ils obligent à changer de regard, de représentations, pour repenser nos modes de lecture, d’interventions dans la fabrique et la gestion de la ville. »

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Grâce aux nombreux travaux réalisés durant cinq ans par le laboratoire de recherche-action intégré au projet, la ressource immatérielle perdure. Elle offre une base de références sur laquelle s’appuyer pour développer d’autres expériences similaires sur le territoire. Ce socle de connaissances est notamment résumé dans les différents volets d’Utopie Urbaine, un rapport d’évaluation qui revient année après année sur l’aventure Transfert. Le dernier tome, sorti récemment, revient sur les derniers mois d’exploitation du site. Il offre une clé de lecture pour comprendre les mécanismes à l’œuvre d’intégration ou non des acteurs culturels dans la fabrique de la ville et des pistes de réflexion pour mieux construire et habiter nos villes demain.

Luca Pattaroni, sociologue et chercheur au Laboratoire de Sociologie Urbaine (LaSUR) de l’École Poly-technique fédérale de Lausanne (EPFL) (1), explique que « La contre-culture est peu à peu domestiquée. En quarante ans, on est passé d’une créativité qui œuvrait du côté des forces de contestations, des forces subversives, à un discours qui rend compatible l’art et le capitalisme, qui dit : “L’art et la culture sont une opportunité pour le développement économique. »

La ville vue d’en bas : défendre un urbanisme de trottoir au plus près des réalités

Pick Up Production défend un urbanisme de trottoir, qui, plutôt que de regarder la ville d’en haut à travers des plans et des maquettes, se positionne à hauteur des gens et du vivant. Cela implique de se confronter à la rudesse et aux aspérités de la cité et de considérer les habitants et usagers dans toutes leurs différences. Au-delà des pratiques culturelles, Transfert se voulait être une véritable place publique, avec ses banalités et ses routines, où se côtoyaient des publics qui n’ont pas forcément l’habitude d’interagir dans un espace public ordinaire, là où l’aménagement urbain a plutôt tendance à créer de l’entre-soi, voire à favoriser la gentrification.

Pour Maud Le Floc’h, Directrice du Polau – Pôle art & urbanisme, « Il existe une autre manière de concevoir la ville, qui n’est pas de l’ordre du « pérenne, du fixe et du normé ; il s’agit de la ville foraine. Loin d’être une ville de la fête foraine, c’est une façon de désigner la ville souple, issue de pratiques temporaires, mobiles, sensorielles. Conjuguée à la ville pérenne, lieu du dur et du bâti, la foranité présente des qualités moelleuses, d’adaptation et de souplesse. La ville foraine, dans ce qu’elle peut produire d’outrances ou d’utopies, doit être assurée politiquement ».

Faire avec le « déjà là »

Cette volonté de prendre la ville telle qu’elle est sans occulter une partie de son histoire, en confrontation avec les visions de ville attractive, se ressentait également dans l’imaginaire du lieu, et sa scénographie qui convoquait le passé industriel du site, celui d’anciens abattoirs, et le lien avec la Loire. Faire avec ce qui était visible, faire ressurgir ce qui était enfoui, caché, abandonné et l’étoffer d’une nouvelle valeur.

Du toboggan en forme de crâne de vache, au Remorqueur, ancien bateau club mythique nantais…  Pendant cinq ans, Transfert s’est appuyé sur cette ressource, ce « déjà-là », pour l’enrichir ; créer de la ressource à son tour avec une scénographie qui laisse la place aux questionnements futurs. Ainsi, le bardage de « l’atelier des yeux » a ouvert le regard à 360° des enfants du quartier sur un lieu dont ils seront peut-être les futurs habitants, la végétalisation du site a scénographié l’oasis tout en questionnant le réchauffement climatique à l’œuvre…

Un espace de respiration et de liberté dans la ville 

Dès le commencement du projet, l’association Pick Up Production a cherché à se connecter à son environnement pour inviter tout un chacun à venir s’emparer du projet afin d’être acteur de l’expérimentation. Des structures des champs social, médico-social, de l’insertion, éducatif, universitaire ; des mondes de la culture, de la recherche et de l’urbanisme ont été invités à participer au projet, à travers des ateliers, des workshops, des résidences… dans une volonté d’offrir un espace d’expression et de liberté à chacun, qu’il soit expert de l’urbanisme ou non-sachant.

Ainsi, Transfert se voulait tout à la fois être un lieu de vie, de fabrique et de recherche-action. Grâce à des modes d’appropriation multiples et l’habitude donnée de pouvoir utiliser le site comme un support d’agir, le public de Transfert a adopté une posture de plus en plus active dans l’aventure. Cette prise de pouvoir des usagers du site a pris du temps et n’aurait pu s’exprimer dans un espace public lambda, au sein duquel les réglementations à outrance interdisent toute forme de spontanéité et de laisser faire.

Laure Tonnelle, coordinatrice du projet Transfert, Pick Up Production reste optimiste : « Ce que je retiens est qu’il faut beaucoup de temps, de convictions et d’acharnement pour faire bouger les lignes, changer les matrices, casser les codes qui sont en place, continuer à y croire, à rêver malgré les désillusions… parce que la ville a besoin de rêveurs. »

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Plaider pour des synergies urbaines

Le monde dans lequel nous évoluons désormais est souvent qualifié de VUCA, anglicisme signifiant « vulnérable, instable, complexe, incertain ». La succession de crises, économique, sociale, politique, écologique, sanitaire, impose de renouveler les systèmes sociétaux et les modes de faire. Transfert offrait une occasion de penser de nouvelles synergies urbaines, en juxtaposant une approche de la ville par les situations, les usages, les ambiances… aux modes de pensée techniciste des experts de l’urbanisme.

Fanny Broyelle, sociologue, directrice adjointe responsable des projets et du Laboratoire de Transfert, Pick Up Production conclue : « On est un laboratoire. On est dans un espace fermé pour tester des choses ; choses que l’on n’aurait jamais pu tester sur un espace public lambda. C’est ça la force du projet. Maintenant, il faut qu’on aille tester à l’extérieur. C’est la suite de Transfert. »

Aujourd’hui, la notion d’habiter reste entre les mains d’un savoir expert, un savoir « sacré ». Bien qu’il soit indéniable que l’aménagement urbain nécessite de sérieuses compétences et une haute technicité, l’association Pick Up Production plaide pour l’intégration d’autres acteurs dans la fabrique urbaine. Dans un contexte de marchandisation des villes à outrance, les artistes et le milieu culturel dans son ensemble apportent une autre vision de l’espace public, intégrant des savoirs pratiques et sensibles au plus près du quotidien des habitants.

(1) Luca Pattaroni, Sociologue et chercheur au Laboratoire de Sociologie Urbaine (LaSUR) de l’École Polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), auteur de « La contre-culture domestiquée – Art, espace et politique dans la ville gentrifiée », Metispresses, 2020

Photo d’en-tête : Transfert Fresques-BD

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