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Migrants : L’Europe ferme les robinets de l’aide et construit les murs de l’exil

Crédit photo : Motortion / iStock

Fermer des dispensaires au Sahel pour financer des centres de rétention en Afrique de l’Est : l’Europe est-elle en train de traiter les symptômes tout en aggravant les causes ? L’Union européenne vient d’approuver la création de centres d’expulsion hors de ses frontières. Pendant ce temps, la France a réduit de moitié son aide publique au développement en deux ans. Ces deux décisions, présentées comme séparées, forment en réalité les deux faces d’une même impasse : abandonner la prévention pour investir dans le contrôle.

Ce 1er juin 2026, les eurodéputés et les États membres de l’Union européenne (alliance entre droite et extrême droite) ont trouvé un accord pour autoriser la création de ce que Bruxelles appelle des « hubs de retour » (1) — des centres installés hors du territoire européen où pourront être envoyés les migrants déboutés du droit d’asile, jusqu’à deux ans. Rwanda, Ouganda, Ouzbékistan : certains pays comme le Danemark, l’Autriche ou l’Allemagne ont déjà commencé à identifier les sites. La France s’est montrée sceptique, l’Espagne s’y est opposée, mais le texte passe. Il traduit la poussée de la droite et de l’extrême droite au Parlement européen et vient compléter le Pacte asile et migration adopté il y a deux ans (2). Cette orientation trouve désormais des relais assumés dans les débats nationaux, où l’externalisation de la gestion migratoire est de plus en plus présentée comme une solution de gouvernement plutôt que comme une proposition de rupture. 

Le même mois, les organisations Médecins du Monde, Coalition Eau et Coordination SUD publiaient leurs alertes sur l’effondrement de l’aide publique au développement (APD) française. En 2026, une nouvelle coupe de 700 millions d’euros a été entérinée dans le budget, portant la réduction totale à plus de 50 % en deux ans. La France est tombée sous le seuil symbolique de 0,5 % de son revenu national brut consacré à la coopération internationale, loin de l’objectif de 0,7 % auquel Paris s’était engagé devant l’ONU en 1970.
Ces deux actualités doivent être rapprochées. 

Complexe principal du futur centre de migrants géré par l’Italie dans le port de Shengjin, le 29 juillet 2024 – AFP/ADNAN BECI

Fermer les projets d’eau au Sahel pour ouvrir des centres d’expulsion en Ouganda

L’aide publique au développement (APD) française n’est pas qu’une ligne comptable. Elle finance les services de base là où les États n’ont pas les moyens de les assurer seuls : santé maternelle, accès à l’eau potable, éducation, agriculture durable. Elle finance aussi la stabilisation de régions fragiles, dont l’instabilité alimente directement les flux migratoires vers l’Europe.
Coalition Eau documente, dans son rapport de mai 2026, la fermeture de plus de 40 projets d’accès à l’eau potable en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud — soit environ 2 millions de bénéficiaires directs privés d’infrastructures dont ils dépendaient. Médecins du Monde décrit la fermeture de programmes de santé maternelle au Sahel, le retrait d’équipes médicales du terrain, l’annulation de formations de soignants locaux. Ces interruptions se produisent dans des zones — Sahel, Corne de l’Afrique, Proche-Orient — qui sont précisément celles d’où partent les flux migratoires les plus importants vers l’Europe.

La connexion n’est pas une hypothèse militante : elle est documentée. Selon plusieurs études internationales (3), que chaque euro investi dans la prévention des crises humanitaires génère entre 4 et 16 euros d’économies sur les coûts de reconstruction et sur les interventions d’urgence ultérieures — auxquelles s’ajoutent les coûts de gestion des flux migratoires, de sécurisation des frontières et de traitement des demandes d’asile. Réduire l’APD dans ces zones, c’est économiser sur la prévention pour dépenser davantage sur la gestion des conséquences. Les hubs de retour, qui coûteront des centaines de millions d’euros à construire, opérer et maintenir juridiquement, sont précisément l’une de ces conséquences.

Le paradoxe diplomatique : plaider le 0,7 % au G7 en finançant des centres d’expulsion

La France se trouve dans une contradiction de plus en plus difficile à tenir. Elle continue d’occuper une place centrale dans les enceintes multilatérales de la solidarité internationale — G7, G20, Conférence sur le financement du développement — où elle plaide régulièrement pour que les pays riches consacrent au moins 0,7 % de leur richesse nationale à l’aide internationale (RNB).
Le prochain sommet du G7 se tiendra à Genève les 13 et 14 juin 2026. Selon toute vraisemblance, aucun des sept pays les plus riches du monde n’y affichera de volonté politique de renforcer ses engagements d’APD : la tendance est inverse, dans un contexte de pression budgétaire interne et de montée de mouvements nationalistes sceptiques à l’égard de l’aide internationale.

Selon Bertrand Badie, politiste spécialiste des relations internationales à Sciences Po Paris, « quand la France réduit son APD, elle envoie un signal à l’ensemble des pays donateurs, qui utilisent ce recul comme prétexte à leurs propres baisses. Le « chacun pour soi » budgétaire en matière d’aide internationale a un effet multiplicateur négatif sur le financement global du développement. » Les États-Unis ont également drastiquement réduit leur aide internationale, laissant un vide que ni l’UE ni les pays émergents ne semblent disposés à combler.

La construction de « hubs de retour » en Afrique ou en Asie centrale supposera pourtant des accords avec des pays tiers. Ces accords requièrent une crédibilité diplomatique, des leviers de négociation, des relations de confiance construites sur la durée — précisément ce que l’APD permet de bâtir. En coupant dans son aide, la France se prive des instruments qui lui donneraient les moyens de faire aboutir les partenariats migratoires qu’elle prétend vouloir développer. L’Italie a tenté l’expérience albanaise — longtemps restée vide en raison de contestations judiciaires. Le Danemark lorgne le Rwanda. Mais ces pays n’accueilleront pas des centres d’expulsion par philanthropie : ils attendent des contreparties, financières ou politiques, que les pays européens réduisant leur coopération internationale seront moins en mesure d’offrir.

Qui comble le vide ? Pas nécessairement les mieux intentionnés…

Le retrait de la France de certains terrains d’intervention ne crée pas un vide neutre. Selon Coordination SUD, lorsqu’un bailleur public comme la France réduit ses contributions, les programmes ne disparaissent pas toujours — mais ils sont désormais financés par d’autres acteurs : fondations privées, gouvernements du Golfe, Chine. Ces acteurs ont leurs propres agendas politiques et géopolitiques. Le retrait de la France recompose les rapports de force dans les pays concernés, au détriment d’une influence française qui se voulait porteuse de valeurs démocratiques et d’État de droit.
Le précédent est déjà visible. Au Sahel, le recul de l’influence française s’est accompagné de l’arrivée de nouveaux acteurs sécuritaires russes et du renforcement des liens économiques avec la Turquie et les pays du Golfe. Dans la Corne de l’Afrique, les Émirats arabes unis investissent massivement dans les infrastructures portuaires qui leur permettent de peser sur les grands axes commerciaux mondiaux. La Chine, de son côté, continue d’étendre son influence par le financement de routes, de barrages, de réseaux ferroviaires ou de mines stratégiques. Aucun de ces acteurs n’agit par philanthropie. Tous poursuivent des objectifs de puissance. En réduisant sa coopération, l’Europe ne fait pas disparaître la compétition d’influence : elle s’en retire partiellement.

C’est l’ironie de la situation : l’Europe durcit sa politique migratoire au nom de la souveraineté et du contrôle de ses frontières, pendant que son désengagement financier laisse le champ libre à des puissances — dont certaines peu soucieuses des droits humains — pour structurer l’avenir politique et économique des régions d’où proviennent les migrations.

Ce que les ONG réclament — et ce que le texte européen ignore

Les organisations rassemblées sous la bannière de Coordination SUD formulent trois demandes au gouvernement français : le rétablissement de l’APD au niveau de 2023 dans le prochain projet de loi de finances ; l’instauration d’un mécanisme de sanctuarisation partielle des financements associatifs pour éviter les coupes brutales qui détruisent des capacités difficilement reconstituables ; et une révision des critères de comptabilisation de l’APD, pour séparer les contributions aux organisations multilatérales du financement direct de projets de terrain.
Ces demandes s’inscrivent dans une urgence concrète : si la trajectoire actuelle se poursuit, la France pourrait se retrouver en 2027 sous le seuil de 0,4 % du RNB — un niveau inédit depuis les années 1980. Plusieurs associations de taille moyenne, actives depuis plus de trente ans, ont déjà annoncé des plans de licenciement ou la fermeture de leurs bureaux dans les pays d’intervention.

Le texte européen approuvé ce 1er juin, lui, n’aborde à aucun moment la question du financement du développement comme levier de réduction des migrations. Il prévoit des sanctions plus strictes pour les migrants refusant de quitter l’UE — saisie de documents, détention prolongée jusqu’à 24 mois, interdiction d’entrée étendue à 10 ans, voire 20 ans. Il prévoit des centres à l’étranger dont on « ne voit pas très bien comment ça marchera », selon une source diplomatique elle-même. Il ne prévoit rien pour s’attaquer aux causes.

La question qui fâche

Pourquoi ces deux politiques — coupes dans l’APD et construction de hubs de rétention — coexistent-elles sans que leur contradiction ne provoque de débat public ? La distance géographique rend les conséquences des coupes APD invisibles en France. L’abstraction comptable est moins mobilisatrice qu’une image. Et peut-être un essoufflement du sentiment de responsabilité globale dans des opinions publiques qui ont le sentiment d’avoir beaucoup à gérer chez elles.

Mais cette invisibilité a un coût. Les régions où ferment les programmes de santé et d’eau potable sont celles où s’alimentent les flux migratoires que l’Europe cherche désormais à contenir derrière des grilles, à des milliers de kilomètres de ses frontières. L’agenda 2030 des Nations Unies, dont les objectifs sont à quatre ans de leur échéance avec des résultats très en deçà des promesses, rappelait que la solidarité internationale n’est pas une option philanthropique : c’est un investissement dans la stabilité globale, la prévention des conflits et la réponse aux crises qui affectent, tôt ou tard, tout le monde.
L’Europe est en train de choisir de payer plus, plus tard, pour gérer des conséquences qu’elle aurait pu, à moindre coût, contribuer à prévenir. Ce choix mérite, au minimum, d’être nommé pour ce qu’il est.

Sources

(1) :

(2) : Voir aussi : Qu’est-ce que le Pacte européen sur la migration et l’asile ? (Toute l’Europe)

(3) : 

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