La politique de la beauté – Une nouvelle écologie, de Delphine Batho – Editions de l’Aube / Collection « Monde en cours » dirigée par Jean Viard, 19 juin 2026 – 160 pages
Ne vous attendez pas à un énième livre politique qui déroulerait un programme en le parsemant de petites anecdotes personnelles. « La politique de la beauté » est un récit incarné, charnel et, à certains égards, émouvant, qui plaide pour le retour du sensible en politique. On pourrait le résumer ainsi : « l’éco-anxiété et nos émotions pourraient sauver la planète ».
Il y a quelque chose d’étrangement audacieux à prononcer aujourd’hui le mot « beauté » en politique. Le mot paraît presque déplacé. Trop fragile face aux chiffres du dérèglement climatique, trop léger devant l’effondrement du vivant, trop subjectif dans un univers public habitué aux courbes, aux normes, aux budgets, aux rapports de force et aux éléments de langage. Et c’est précisément pour cela que Delphine Batho le choisit. Elle part d’une intuition simple : peut-être avons-nous tellement voulu démontrer scientifiquement la catastrophe écologique que nous avons oublié de dire pourquoi nous voulions sauver le monde.
Car nous ne défendons pas une forêt seulement parce qu’elle stocke du carbone. Nous ne voulons pas sauver un fleuve parce qu’il représente tant de mètres cubes d’eau douce. Nous ne pleurons pas la disparition d’un oiseau parce qu’elle fait baisser un indicateur de biodiversité. Nous voulons les préserver parce qu’une forêt traversée de lumière, une rivière encore vivante, le retour d’une hirondelle au printemps ou le silence d’un paysage nous touchent à un endroit que les statistiques n’atteignent pas. C’est là que commence la politique de la beauté : au moment où ce que nous savons rencontre enfin ce que nous ressentons.
Delphine Batho fait ainsi le procès d’une écologie qui aurait parfois oublié sa propre source. À force d’alertes, de rapports scientifiques, de scénarios catastrophiques et d’objectifs chiffrés, elle aurait laissé s’effacer derrière la nécessité de sauver la planète la raison intime pour laquelle nous désirons la sauver. L’écologie sait admirablement nous expliquer ce que nous allons perdre. Elle peine davantage à nous faire désirer ce que nous pourrions encore construire. L’ancienne ministre veut donc déplacer le centre de gravité : passer d’une politique de la peur et de la réparation à une politique du désir et de l’espérance. Elle présente elle-même la beauté comme cette pièce manquante d’une écologie qui doit retrouver ce qui touche et émerveille.
C’est aussi ce qui donne à l’éco-anxiété une signification différente. Nous avons pris l’habitude de la considérer comme un mal de notre époque, une souffrance qu’il faudrait apaiser chez ceux qui regardent avec trop de lucidité les incendies, les sécheresses, la disparition des espèces ou les paysages défigurés. Mais si cette douleur disait aussi quelque chose de précieux ? On ne souffre jamais de la disparition de ce à quoi l’on est totalement indifférent. L’éco-anxiété devient alors l’envers de l’attachement. Nous avons peur de perdre le monde parce que nous l’aimons. Et cet amour, loin d’être une faiblesse politique, pourrait devenir une énergie.
Le livre chemine précisément dans cette zone où la politique se méfie généralement d’aller : celle des émotions. Colère, tristesse, émerveillement, peur, attachement ne sont plus des perturbations qu’il faudrait écarter pour retrouver la froide rationalité de la décision publique. Ils disent quelque chose de notre rapport au monde. Dans une époque saturée de discours qui cherchent à mobiliser la rage, la peur ou la haine, Delphine Batho oppose une autre possibilité : celle d’une écologie capable de produire de l’espérance et de rendre désirable un monde différent.
Mais parler de beauté ouvre immédiatement une difficulté, et elle est passionnante. Qui décide de ce qui est beau ? Le paysage préservé des uns peut être le territoire économique des autres. Une éolienne peut incarner pour certains la transition énergétique et pour d’autres la blessure infligée à un horizon familier. La beauté est subjective, conflictuelle, impossible à enfermer dans un décret. Delphine Batho ne l’ignore pas : c’est précisément cette dimension sensible qu’elle cherche à réintroduire dans la discussion écologique, y compris lorsqu’elle conduit à entendre ceux qui contestent certaines transformations de leur paysage.
Cette fragilité constitue à la fois la force et la limite de la proposition. Faire de la beauté une ambition politique ouvre un horizon ; cela ne suffit pas à dessiner les chemins permettant de l’atteindre. Comment transforme-t-on l’émerveillement en institutions, l’attachement en règles, la sensibilité en arbitrages collectifs ? Certaines lectures du livre ont précisément pointé cette difficulté : la « République terrestre » esquissée par Delphine Batho séduit comme horizon, mais demeure moins précise lorsqu’il s’agit d’en définir les instruments concrets.
Et pourtant, quelque chose demeure après la lecture. Une idée presque enfantine, et peut-être pour cela radicale : nous avons le droit de vouloir vivre dans un monde beau. Pas un monde décoratif. Pas un monde transformé en carte postale. Un monde habitable, où l’air puisse être respiré, les rivières regardées sans inquiétude, les paysages transmis sans avoir à expliquer aux enfants ce qui s’y trouvait autrefois. Un monde où le progrès ne serait plus seulement mesuré à ce que nous produisons, mais aussi à ce que nous avons été capables de ne pas détruire.
C’est là que La politique de la beauté prend sa dimension la plus singulière. Delphine Batho ne propose pas seulement de changer notre politique écologique ; elle propose d’en changer le vocabulaire intime. Après des décennies passées à parler de limites, de contraintes, d’interdictions, de seuils et de renoncements, elle remet au centre un mot presque oublié : l’émerveillement.
Car peut-être ne sauverons-nous pas le monde uniquement parce que nous aurons enfin compris combien de tonnes de CO₂ nous devons éviter d’émettre. Peut-être commencerons-nous vraiment à le sauver lorsque nous saurons à nouveau regarder ce que nous refusons de perdre.
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Delphine Batho est députée des Deux-Sèvres et coordinatrice nationale de Génération Écologie, deuxième parti écologiste de France.





