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Quand la mer redessine la terre : Amphibium ou un littoral en métamorphose

Photo Cerema

À l’heure où les rivages méditerranéens vacillent sous la poussée lente mais inexorable des eaux, une autre manière de penser le littoral émerge, loin des réflexes défensifs et des imaginaires de forteresse. Ce qui se joue aujourd’hui sur les côtes varoises n’est plus seulement une affaire d’urbanisme ou de gestion des risques : c’est une transformation culturelle profonde, une nouvelle alliance à inventer entre la terre, la mer et les sociétés humaines. Au cœur de cette réflexion, le programme Amphibium Littoral, résilient écomimétique, propose une vision radicalement nouvelle : faire de la relocalisation non pas un renoncement, mais un projet poétique et politique de réinvention territoriale.

Il existe des moments dans l’histoire des territoires où le paysage cesse d’être un décor pour devenir un destin. Le littoral méditerranéen est entré dans ce temps fragile. Chaque année, la mer avance d’un souffle à peine perceptible, grignotant les plages, les routes, les mémoires et parfois les certitudes humaines. Le trait de côte recule comme une phrase que l’eau effacerait lentement du sable. Pourtant, au cœur même de cette vulnérabilité grandissante, une autre vision du monde commence à apparaître : non plus lutter obstinément contre le mouvement du vivant, mais apprendre à habiter sa métamorphose. C’est cette intuition profonde que porte aujourd’hui le programme Amphibium Littoral, résilient écomimétique, en esquissant pour le Var et la Méditerranée une poétique nouvelle de l’adaptation. Amphibium propose une autre manière de penser le littoral méditerranéen. Inspirée du vivant, nourrie de quarante années d’observations du paysage vu depuis la mer et fondée sur l’écomimétisme, cette démarche transforme la relocalisation en projet de territoire, la solidarité en horizon politique et l’adaptation en récit désirable. Entre nature et culture, entre mémoire des lieux et futur des rivages, se dessine peut-être une nouvelle manière d’habiter la Méditerranée.

Sentier du littoral Saint-Cyr-sur-Mer (Var)

La mer avance, et le territoire doit apprendre à respirer

Sur les côtes méditerranéennes, le changement climatique n’est plus une abstraction scientifique suspendue aux graphiques du GIEC. Il est visible dans la lumière des plages d’hiver, dans les digues rongées par les tempêtes, dans les étangs qui se salinisent, dans les parkings littoraux qui semblent désormais trop proches de l’eau. Les élus locaux le savent : quelque chose a déjà commencé. Les cartes d’hier ne correspondent plus tout à fait aux paysages d’aujourd’hui. Et demain demandera d’autres manières de construire, de circuler, d’habiter et même de rêver le territoire.

Pendant longtemps, l’aménagement du littoral a été pensé comme une conquête. On bâtissait face à la mer avec l’illusion tranquille de la permanence. Mais la Méditerranée rappelle désormais que le rivage est un espace vivant, mouvant, traversé par des équilibres anciens que l’on ne peut indéfiniment contraindre. À mesure que les eaux montent, deux chemins se dessinent. Le premier consiste à colmater l’urgence, réparer après chaque tempête, défendre chaque mètre carré comme une frontière. Le second accepte de regarder plus loin : comprendre que l’adaptation n’est pas une capitulation, mais une transformation.

C’est dans cet esprit qu’est né Amphibium Littoral résilient écomimétique, projet de recherche-développement porté dans le Var autour de mes travaux d’architecte urbaniste. Depuis plus de quarante ans, mes observations photographiques du paysage littoral vu depuis la mer composent une mémoire sensible des métamorphoses côtières. À travers cette longue attention portée aux rivages méditerranéens, une conviction s’est imposée : le littoral ne peut plus être pensé comme une ligne fixe à défendre, mais comme un système vivant où terre et mer dialoguent sans cesse.

« Ce que nous montre l’ingénierie écologique sur les littoraux français est simple : nos espaces naturels sont devenus des lieux de fortes tensions, entre conservation, usages sociaux et pression touristique. Depuis vingt ans, les gestionnaires ont développé de nouvelles pratiques : des pratiques qui restaurent les milieux, qui régulent les flux, qui rendent la nature lisible et accessible. Mais ces pratiques produisent aussi des modèles qui circulent, qui s’uniformisent, et qui finissent parfois par gommer la singularité des territoires. Pour la Méditerranée, cela pose une question essentielle : comment gérer un littoral fragile, mobile, très fréquenté, sans le transformer en décor standardisé ? » (1)

Le décret ministériel publié en février 2026 marque d’ailleurs un tournant décisif. Les collectivités littorales doivent désormais intégrer les horizons 2030, 2050 et 2100 dans leurs documents d’urbanisme et leurs stratégies foncières. Derrière cette exigence administrative se cache une question immense : comment préparer l’habitabilité du littoral du siècle à venir ? Où continuer à construire ? Quels espaces faudra-t-il laisser se transformer ? Comment accompagner les habitants sans briser le lien intime qui les unit à leur territoire ?

Amphibium répond par un changement de regard presque philosophique. Le littoral n’est plus réduit à sa bande côtière ; il devient un territoire profond, reliant les plages aux arrière-pays, les salins aux collines, les étangs aux villages en retrait. Cette approche rejoint les intuitions formulées dès 2014 par l’architecte Frédéric Bonnet : le véritable territoire du littoral dépasse largement la ligne du rivage et doit être pensé jusqu’à vingt kilomètres dans les terres (2). Là réside peut-être l’avenir des côtes méditerranéennes : non plus dans la fixation, mais dans l’articulation vivante entre les espaces exposés et les espaces d’accueil.

Pour imaginer cette transformation, AMPHIBIUM puise son inspiration dans le vivant lui-même. L’écomimétisme — ou géobio-inspiration — consiste à observer la manière dont les écosystèmes se régénèrent, coopèrent, se déplacent ou absorbent les perturbations. Une dune ne résiste pas à la tempête par rigidité mais par souplesse. Une zone humide survit en acceptant les variations de l’eau. Le vivant ne nie jamais le changement : il compose avec lui. Cette sagesse discrète devient ici une méthode d’aménagement territorial.

Ainsi émergent des projets sobres et réversibles : réhabiliter des friches comme espaces d’expérimentation, restaurer des continuités écologiques, créer des cheminements doux entre littoral et rétro-littoral, imaginer des équipements capables d’évoluer avec le temps. Les déplacements eux-mêmes deviennent récit. Marcher le long des anciens canaux, traverser les salins, longer les étangs ou les corridors végétalisés, c’est réapprendre le territoire à hauteur humaine. Dans cette géographie sensible, l’éloignement du rivage n’apparaît plus seulement comme une perte, mais comme une autre manière d’habiter la Méditerranée.

Mais la véritable révolution portée par Amphibium est peut-être ailleurs : dans l’idée d’« hospitalité territoriale ». Car le recul du trait de côte redistribue les vulnérabilités entre les communes. Certaines verront leurs campings, leurs routes ou leurs équipements progressivement menacés. D’autres, situées plus en retrait, pourraient devenir des terres d’accueil. Dès lors, le littoral ne peut plus être gouverné dans l’isolement communal. Il exige une solidarité nouvelle entre territoires voisins.

L’hospitalité territoriale devient alors une manière de faire société face au changement climatique. Accueillir des activités déplacées, mutualiser des espaces publics, partager des équipements, accompagner les habitants dans de nouveaux parcours résidentiels : autant de gestes qui transforment la résilience en aventure collective. Car la montée des eaux n’est pas seulement un phénomène physique ; elle est aussi une épreuve politique, culturelle et humaine.

Dans la douzaine de cantons littoraux varois, – allant d’une seule partie de commune à plus d’une dizaine dans leur entièreté-, c’est l’ensemble des localités qui composent ces cantons qui s’offre à la recherche et à l’innovation dans Amphibium, « entre creuset culturel et gisement naturel », tel un « laboratoire sans murs ». Dans une vision spatiale inédite entre terre et mer, riche de ce savant équilibre entre géodiversité et biodiversité qui caractérise encore cet espace côtier fragile, on y invite tous les acteurs à une quête collective en se mettant, ensemble, en état de recherche et de projet.

Fait annonciateur, dans des ateliers participatifs terre-mer – comme ceux initiés dans MALTAE qui, depuis les années 2000 et tout au long de la côte varoise, a « côtoyé et chaîné des amers culturels » pour en révéler l’histoire longue (3) -, on continue d’observer une grande intuition, qui est revenue souvent chez les habitants: si une seule de ces communes devait perdre un accès à la mer, c’est tout un territoire de vie qui vacillerait avec elle. Un regard inversé donc, -rappelant que l’acception « hôte » désigne autant le visiteur que celui qui l’accueille-, ce qui permet de révéler dans le cadre d’Amphibium une forme de « prévenance territoriale », anticipatrice à l’envie et à souhait face à des changements climatiques et sociaux de plus en plus prégnants.

La solidarité n’est plus un supplément d’âme ; elle devient une nécessité géographique, au sens des sciences humaines, avec la nature et le vivant comme mentor. Le littoral apparaît alors comme un bien commun fragile dont l’avenir dépend de la capacité des communes à partager leurs ressources, leurs récits et leurs décisions.

Amphibium n’esquisserait-il pas une autre civilisation littorale ? Une manière plus humble et plus sensible d’habiter les rivages méditerranéens. Une manière qui accepte enfin que la mer ne soit pas un décor immobile mais une présence vivante, ancienne, capable de redessiner les territoires comme elle façonne les dunes.
Et peut-être est-ce là la véritable leçon du vivant : rien ne survit en refusant la transformation. La Méditerranée nous invite aujourd’hui à cette métamorphose. Non pas une disparition, mais un passage. Non pas un renoncement, mais une respiration nouvelle entre la terre, l’eau et les hommes.

Jean-Louis Pacitto, architecte-urbaniste chercheur prospectiviste AmphiLab Territoires écomimétiques
Membre référent de MALTAE, structure d’ingénierie culturelle participative du « Prix 2026 de l’innovation et de la recherche du Var »

Odile Jacquemin, architecte-urbaniste historienne du paysage Co-Présidente de MALTAE

(1) PACITTO JL., (2002), AMPHIBIA, une aire d’innovation pour l’aménagement et de recherche scientifique et technique. L’entre terre et mer en littoral varois, une savante alchimie de culturel et de technique. In Actes des premières rencontres 2001 du paysage « Entre Europe et Méditerranée, entre nature et culture, quel jardin de l’entre terre et mer ? » Ouvrage collectif Editions MALTAE Mémoire à lire, Territoire à l’écoute.

(2) La référence à Frédéric Bonnet et au littoral renvoie à son ouvrage publié à l’occasion du Grand Prix de l’urbanisme 2014 : « Extension du domaine de l’urbanisme » — Frédéric Bonnet, Grand Prix de l’urbanisme 2014,  Éditions Parenthèses, collection Projet urbain, janvier 2015, 144 p., ISBN 978-2-86364-214-6.
Bonnet y développe notamment sa vision d’un urbanisme qui intègre les risques, la nature et les lisières — thèmes directement liés à la pensée du littoral comme territoire profond.

(3) JACQUEMIN O., (2012), Hyères et la rade, la formation d’un paysage urbain entre terre et mer, de 1748 à nos jours. Thèse de doctorat Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Editions MALTAE Mémoire à lire, Territoire à l’écoute °

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