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Inégalités sociales : la nouvelle carte de France

Pour un autre récit des inégalités en France

Pourquoi certaines communes disposent-elles de médecins à proximité quand d’autres deviennent de véritables déserts sanitaires ? Pourquoi l’espérance de vie, les revenus, l’accès aux transports ou aux services publics varient-ils autant d’un territoire à l’autre ? Pour répondre à ces questions qui touchent directement notre quotidien, des chercheurs du CNRS ont conçu un Atlas social de la France d’un genre nouveau. Grâce à des cartes d’une précision inédite, il révèle les multiples visages des inégalités françaises et bouscule bien des idées reçues sur la géographie sociale du pays.

Et si les cartes pouvaient raconter ce que les statistiques nationales ne montrent pas ? Où vivent réellement les populations les plus fragiles ? Quels territoires cumulent les difficultés, lesquels résistent mieux ? Oubliez les clichés opposant métropoles prospères et territoires abandonnés. Une nouvelle génération de cartes élaborées par des chercheurs du CNRS révèle une réalité beaucoup plus complexe. Santé, emploi, revenus, mobilité, accès aux services : derrière les moyennes nationales se cachent des fractures territoriales souvent invisibles. Un atlas inédit nous invite à découvrir la France telle qu’elle est réellement vécue par ses habitants.

C’est donc à ces questions qu’entend répondre l’Atlas social de la France, une plateforme numérique lancée en 2026 sous la direction des géographes Antonine Ribardière  (1), Renaud Le Goix (2) et Jean Rivière (3). Fruit d’un travail collectif réunissant chercheurs, cartographes et spécialistes des données territoriales, cet atlas constitue une véritable radiographie sociale du pays. Son ambition est simple : montrer que les inégalités ne sont pas seulement économiques ou sociales, elles sont aussi profondément spatiales. Elles englobent les rapports sociaux de domination: clivages d’âges et de générations, rapports sociaux de genre, inégalités de scolarisation et de formation, enjeux migratoires et postcoloniaux, division et ségrégation socioprofessionnelles, polarisation des comportements électoraux, crise de l’accès au service public de santé, inégalités environnementales et écologiques articulées avec les hiérarchies sociales, etc. Les planches s’appuient essentiellement sur des données quantitatives issues de grandes enquêtes de la statistique publique (recensement de l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques, chiffres de la Direction Générale des Impôts sur les revenus, indicateurs de précarité de la Caisse d’Allocation Familiale…), mais aussi et de manière plus ponctuelle et complémentaire sur des approches qualitatives. Parce que la capacité à articuler les niveaux et échelles est fondamentale en géographie, les analyses proposent à la fois des éléments de cadrage national qui reposent sur des données récentes – tout en prenant de la profondeur historique si nécessaire – et des décrochages sur des cas locaux ou régionaux au gré des enjeux thématiques.

Dépasser les récits simplistes du territoire

Depuis plusieurs années, le débat public français est marqué par des représentations parfois caricaturales de l’espace national. La France serait divisée entre métropoles gagnantes et périphéries oubliées, entre centres urbains dynamiques et campagnes en déclin. Les concepteurs de l’Atlas social de la France contestent cette vision binaire. Leur projet est né d’une insatisfaction face à ces catégories souvent mobilisées pour expliquer les fractures sociales et politiques du pays. Selon eux, la réalité territoriale française est beaucoup plus complexe et ne peut être résumée à quelques oppositions simplificatrices.

Cette démarche s’inscrit dans un paysage intellectuel déjà riche. Au cours de la dernière décennie, les travaux de Jérôme Fourquet, notamment dans L’Archipel français, ont profondément marqué la compréhension des transformations de la société française. À travers une multitude de cartes et d’indicateurs, Fourquet décrit un pays fragmenté en une mosaïque de groupes sociaux, culturels, religieux et politiques dont les trajectoires divergent progressivement. Son analyse met en lumière les dynamiques qui recomposent les appartenances collectives et contribuent à la fragmentation du corps social.

L’Atlas social de la France emprunte lui aussi le langage de la cartographie, mais poursuit une ambition différente. Là où Jérôme Fourquet cherche à expliquer comment la société française s’est fragmentée, les chercheurs réunis autour de l’Atlas s’attachent à montrer où et comment se manifestent concrètement les inégalités. Leur regard relève davantage de la géographie sociale que de la sociologie politique. Revenus, accès aux soins, mobilité, logement, emploi, services publics ou éducation : ce sont les conditions matérielles de l’existence qui sont ici cartographiées avec une précision inédite.

En ce sens, les deux démarches apparaissent moins concurrentes que complémentaires. Le premier raconte la fragmentation de la société française ; le second en révèle la géographie fine. Là où l’« archipel » de Fourquet offre une lecture des évolutions culturelles et politiques du pays, l’Atlas social propose une radiographie territoriale des inégalités qui structurent le quotidien des habitants. Ensemble, ils dessinent une image plus complète de la France contemporaine, loin des récits simplificateurs qui continuent souvent d’alimenter le débat public.

Une cartographie à haute résolution du pays réel

L’une des principales innovations de cet atlas réside dans l’échelle d’analyse retenue. Les chercheurs ont construit une géographie de la France reposant sur plus de 20 000 unités spatiales, permettant de comparer des territoires très différents, du cœur de Paris aux communes ultramarines. Cette maille d’observation fine rend visibles des contrastes qui disparaissent souvent dans les statistiques régionales ou départementales.

Cette approche permet notamment de révéler des situations paradoxales. Certaines zones rurales apparaissent mieux dotées en services publics que certains espaces périurbains. Des territoires réputés favorisés peuvent abriter des poches de grande précarité, tandis que certains espaces éloignés des métropoles présentent des indicateurs sociaux relativement favorables. L’atlas montre ainsi que les inégalités françaises ne se distribuent pas selon une simple logique centre-périphérie mais selon des configurations territoriales beaucoup plus complexes.

Les inégalités de santé comme révélateur territorial

Parmi les premières thématiques explorées figure l’accès aux soins. L’un des travaux publiés dans l’atlas s’intéresse aux distances parcourues par les patients pour subir une intervention chirurgicale. L’analyse révèle que près de 40 % des personnes hospitalisées pour une opération se trouvent à moins de six kilomètres de leur domicile. Mais cette proximité masque d’importantes disparités sociales. Lorsqu’il faut parcourir plus de trente kilomètres pour accéder à un établissement de santé, les habitants des territoires les plus pauvres sont nettement plus concernés que ceux des territoires les plus favorisés.

Ces résultats illustrent la manière dont les inégalités territoriales amplifient souvent les inégalités sociales. L’éloignement des infrastructures médicales ne constitue pas seulement une contrainte géographique ; il peut aussi affecter la qualité de la prise en charge, le suivi des patients ou encore le renoncement aux soins. En rendant visibles ces mécanismes, l’atlas contribue à renouveler le regard porté sur les déserts médicaux et les politiques de santé publique.

Comprendre les mécanismes de la fragmentation sociale

L’intérêt de l’Atlas social de la France dépasse largement la seule question de la santé. Les futures publications aborderont également les inégalités de revenus, de logement, de mobilité, d’éducation, d’accès aux services publics ou encore les comportements électoraux. Une soixantaine de planches thématiques doivent être progressivement mises en ligne jusqu’aux échéances électorales de 2027.

L’ambition est de mettre en évidence les mécanismes qui produisent et reproduisent les inégalités à travers l’espace. Car les disparités territoriales ne sont pas seulement des conséquences des inégalités sociales ; elles en deviennent souvent des facteurs aggravants. L’accès à l’emploi, aux transports, aux équipements culturels ou aux établissements scolaires dépend largement du lieu de résidence, créant des trajectoires différenciées selon les territoires.

Cette lecture territoriale des inégalités rappelle une évidence souvent éclipsée par le bruit médiatique : les citoyens évaluent rarement l’action publique à l’aune des seules querelles partisanes. Ce qui façonne leur jugement, ce sont d’abord les conditions concrètes de leur existence : l’accès aux soins, au logement, aux transports, à l’éducation, à l’emploi ou aux services publics. En rendant visibles ces réalités du quotidien, l’Atlas social de la France recentre le débat sur les déterminants profonds de la cohésion sociale et du sentiment d’abandon ou de confiance qui traversent les territoires.

Un outil scientifique au service du débat démocratique

Au-delà de son intérêt académique, l’Atlas social de la France revendique une dimension citoyenne. Les chercheurs souhaitent mettre à disposition du grand public, des collectivités et des décideurs des données accessibles permettant de mieux comprendre les transformations du pays. Soutenu par le programme de recherche-action POPSU Transitions, le projet s’inscrit dans une volonté de rapprocher la production scientifique des enjeux de société.

À l’heure où les fractures territoriales alimentent les tensions politiques et les sentiments de déclassement, cet atlas rappelle une évidence souvent oubliée : les inégalités ne sont jamais abstraites. Elles prennent forme dans des lieux, des quartiers, des villages, des bassins d’emploi et des espaces de vie. Les cartographier ne consiste pas seulement à les mesurer. C’est aussi une manière de les rendre visibles pour mieux les comprendre, et peut-être, demain, mieux les réduire.

Source : Renaud Le Goix, Antonine Ribardière et Jean Rivière, 2025 : « Atlas social de la France », in R. Le Goix, A. Ribardière, J. Rivière & alii, Atlas Social de la France [En ligne], eISSN : 3100-0797, mis à jour le : 26/02/2026, URL : http://atlas-social-de-france.fr/index.php?id=947, DOI : https://doi.org/10.48649/asf.947.

(1) Antonine Ribardière, Professeur des universités – Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, UMR 8504 Géographies-cités.
Auteure de Vivre ensemble ou vivre entre-soi : revenus des ménages et voisinages résidentiels

(2) Renaud Le Goix, Professeur des universités – Université Paris Cité, UMR CNRS 8504 Géographie Cités et UAR CNRS 2414 RIATE Centre d’Analyse Spatiale et de Géovisualitsation
Auteur de « Tous propriétaires ? Le logement comme patrimoine, un vecteur croissant d’inégalités » et  de « L’impossible équation du logement « abordable » »

(3) Jean Rivière, Maître de conférences HDR en géographie – Nantes Université, IGARUN, UMR 6590 Espaces et Sociétés
Auteur de « Entre droite et extrême-droite, une radicalisation électorale de la bourgeoisie », « Une typologie des divisions socioprofessionnelles de l’espace (2/2) »,  « Une typologie des divisions socioprofessionnelles de l’espace (1/2) », et de  « Une impressionnante segmentation démographique.

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