Depuis trois ans, l’industrie de défense française est revenue au centre des préoccupations stratégiques. Les budgets militaires augmentent, les responsables politiques évoquent une « économie de guerre » et la souveraineté industrielle est devenue un thème récurrent du débat public. C’est dans ce contexte que le Comité Richelieu, association créée en 1989 pour représenter les startups, PME et ETI innovantes auprès des pouvoirs publics (lobby patronal de l’innovation), publie avec la société Sahar la première édition de son Observatoire de la Défense. Historiquement engagée en faveur d’un meilleur accès des entreprises de croissance aux marchés publics, aux financements et aux programmes d’innovation, cette organisation défend depuis plusieurs années une place plus importante des PME dans l’écosystème de défense français.
Nous n’aurions sans doute jamais pensé écrire un jour sur les chaînes de production d’armement, les carnets de commandes de la défense ou les capacités de réarmement de la France. Mais les crises qui s’enchaînent, la guerre sur le continent européen et la montée des tensions internationales nous obligent à regarder ces questions en face. Car derrière les stratégies militaires se joue aussi une bataille industrielle, technologique et économique dont dépend une part de notre souveraineté. La première enquête de l’Observatoire de la Défense offre un rare regard de terrain sur cet écosystème. Son constat est sans détour : les entreprises sont prêtes à monter en puissance, mais l’effort de réarmement annoncé par les pouvoirs publics peine encore à se traduire concrètement dans leur quotidien.
L’enquête, réalisée auprès de 287 startups, PME et ETI intervenant dans les secteurs duals, civils et militaires, ne prétend donc pas à la neutralité académique. Elle constitue avant tout un retour d’expérience du terrain porté par des acteurs qui souhaitent peser dans les débats sur le réarmement et la souveraineté industrielle. À ce titre, elle offre un éclairage intéressant sur la manière dont les entreprises vivent concrètement les politiques publiques annoncées depuis le début de la guerre en Ukraine.
Le moment choisi n’est pas anodin. Alors que le gouvernement cherche à démontrer que l’effort de réarmement irrigue l’ensemble du tissu industriel national, cette enquête offre un retour de terrain permettant de mesurer la perception réelle des entreprises concernées. Son principal enseignement est clair : les industriels croient au potentiel du secteur mais peinent encore à voir les bénéfices des annonces se matérialiser dans leurs carnets de commandes.
Un écosystème solide mais encore en attente
L’enseignement le plus frappant de l’enquête réside sans doute dans le contraste entre les perspectives affichées par les entreprises et leur situation immédiate. Car les dirigeants interrogés ne manifestent ni pessimisme ni découragement. Au contraire, une large majorité se prépare à une montée en puissance du secteur : près des trois quarts envisagent d’investir davantage dans les programmes de défense et plus de 76 % prévoient d’accroître leurs capacités de production. Le problème n’est donc pas l’absence de confiance dans l’avenir, mais la difficulté à transformer les ambitions stratégiques du pays en activité économique tangible à court terme.
Pour autant, cette confiance s’accompagne d’une fragilité persistante. Près de la moitié des répondants disposent d’une visibilité commerciale inférieure à six mois. Une situation paradoxale dans un secteur réputé fonctionner sur des cycles longs et qui rend difficile toute décision d’investissement ou de recrutement.
Cette situation apparaît d’autant plus paradoxale que la plupart des entreprises interrogées décrivent une activité actuellement stable. Pourtant, près d’une sur deux ne dispose pas d’une visibilité supérieure à six mois. Dans un secteur où les investissements industriels se planifient sur plusieurs années, cette faible profondeur des carnets de commandes limite les recrutements, freine les dépenses d’équipement et complique les stratégies de croissance.
Une relation globalement positive avec l’État
L’étude apporte également un éclairage intéressant sur les relations entre les entreprises et l’appareil public de défense. Contrairement à certaines critiques régulièrement formulées contre l’administration française, la Direction générale de l’armement (DGA) et l’Agence de l’innovation de défense (AID) bénéficient d’une image plutôt favorable.
Les acteurs saluent notamment la qualité du dialogue avec les interlocuteurs régionaux et l’AID, cheville ouvrière de l’innovation de défense. Créée en 2018 au sein du ministère des Armées, cette structure est devenue le point d’entrée privilégié des startups et PME souhaitant proposer des innovations d’intérêt défense. Elle pilote plusieurs dispositifs d’accompagnement et de financement, parmi lesquels le Fonds Innovation Défense (FID), doté de 200 millions d’euros et géré par Bpifrance, qui investit dans des entreprises développant des technologies duales susceptibles de trouver des débouchés à la fois civils et militaires.
Ce résultat témoigne de l’évolution de la politique d’innovation de défense engagée depuis plusieurs années. Les structures créées pour rapprocher l’État des PME innovantes semblent désormais reconnues par les acteurs du terrain, même si des marges de progression subsistent.
Les grands groupes restent indispensables mais dominants
L’enquête confirme également la position centrale des grands maîtres d’œuvre industriels – Thales, Dassault Aviation, Naval Group, Safran ou Airbus Defence & Space – dans l’organisation de la filière.
Plus de 60 % des entreprises qualifient leurs relations avec ces grands groupes de bonnes ou très bonnes. Les coopérations technologiques, les projets de recherche et développement ou encore les partenariats industriels sont largement salués.
Mais ce constat positif masque des déséquilibres structurels. Une majorité de PME estime subir un rapport de force défavorable. Les délais de paiement, les exigences contractuelles et le manque de visibilité sur les programmes futurs restent des sujets récurrents. Ces difficultés ne sont d’ailleurs pas propres au secteur de la défense : elles reflètent plus largement la relation traditionnelle entre grands donneurs d’ordre et sous-traitants.
L’Europe de la défense devient un argument économique
L’un des résultats les plus marquants de l’étude concerne la souveraineté européenne. Alors que ce concept relevait encore récemment du débat politique ou stratégique, il semble désormais intégré aux logiques commerciales des entreprises. Le développement international constitue un axe majeur de croissance.
Près de 78 % des répondants considèrent aujourd’hui que la souveraineté européenne constitue un avantage compétitif. Autrement dit, produire en Europe et maîtriser les chaînes d’approvisionnement apparaît de plus en plus comme un argument de vente sur les marchés de défense du continent. Près de 70 % des entreprises ont déjà une activité à l’export, principalement en Europe. Les marchés allemand, indien, sud-coréen ou du Golfe sont identifiés comme stratégiques. Les freins restent réels : complexité administrative, contrôle export, montée du protectionnisme…
Cette évolution reflète les bouleversements géopolitiques provoqués par la guerre en Ukraine, les tensions sino-américaines et la prise de conscience des vulnérabilités industrielles européennes. Le discours porté depuis plusieurs années par les institutions européennes et françaises trouve désormais un écho concret dans les stratégies des entreprises.
Le financement reste le maillon faible
L’enquête met en lumière une contradiction persistante. Alors même que les besoins de financement augmentent avec les ambitions de réarmement et de montée en cadence industrielle, les dispositifs existants demeurent largement sous-utilisés. Seuls 5,3 % des répondants déclarent avoir bénéficié du Fonds européen de défense (FED) et à peine 1,8 % du fonds Definvest, pourtant spécifiquement conçu pour soutenir les PME stratégiques de la base industrielle et technologique de défense (BITD).
Créé en 2018 par le ministère des Armées et géré par Bpifrance, Definvest a précisément pour mission d‘apporter des fonds propres aux PME jugées stratégiques pour la défense française. Le fonds intervient généralement à hauteur de 500 000 à 5 millions d’euros et vise à accompagner le développement d’entreprises considérées comme critiques pour les chaînes d’approvisionnement militaires. Pourtant, son utilisation reste marginale à l’échelle de l’ensemble du tissu industriel concerné.
Du côté européen, le constat est encore plus marqué. Plus de 84 % des entreprises interrogées jugent les mécanismes européens difficiles d’accès. Les procédures du Fonds européen de défense, qui finance les projets collaboratifs de recherche et de développement entre industriels européens, sont souvent perçues comme complexes, longues et exigeantes en matière de partenariats internationaux. Pour de nombreuses PME, le coût administratif d’un dossier apparaît parfois disproportionné par rapport aux chances réelles d’obtenir un financement.
Conscient de ces difficultés, le gouvernement français a tenté de mobiliser davantage les acteurs financiers. En mars 2025, Bercy organisait une conférence consacrée au financement de l’industrie de défense réunissant banques, assureurs, investisseurs et industriels. À cette occasion, plusieurs mesures ont été annoncées, notamment le lancement par Bpifrance d’un fonds destiné à orienter l’épargne des particuliers vers les entreprises de défense et de souveraineté technologique, avec un objectif de collecte de 450 millions d’euros et un ticket d’entrée fixé à 500 euros. Les autorités ont également encouragé la Caisse des Dépôts et les établissements financiers à accroître leur soutien au secteur, longtemps considéré avec prudence pour des raisons liées aux critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance).
Mais entre les annonces et leur traduction dans la vie des entreprises, le décalage demeure. Plus de 83 % des répondants affirment n’avoir observé aucun effet tangible de cette conférence sur leur activité. Ce scepticisme ne traduit pas nécessairement un rejet des initiatives gouvernementales. Il reflète plutôt les contraintes très concrètes auxquelles sont confrontées les PME : besoin de trésorerie pour financer les recrutements, investissements dans les équipements industriels, avances sur commandes ou constitution de stocks stratégiques.
Plusieurs observateurs du secteur soulignent d’ailleurs que le débat sur le financement de la défense s’est jusqu’à présent concentré sur les fonds propres et les grandes annonces d’investissement, alors que de nombreuses entreprises ont surtout besoin de solutions plus immédiates pour financer leur cycle d’exploitation et accompagner leur montée en production. Dans une économie de guerre, disposer d’un carnet de commandes est une chose ; avoir les moyens financiers de le transformer rapidement en capacités industrielles en est une autre.
Le message adressé aux pouvoirs publics par les entreprises interrogées semble moins être une critique des dispositifs existants qu’un appel à leur simplification et à leur accélération. Car si les financements se multiplient sur le papier, leur accès demeure souvent perçu comme un parcours d’obstacles par les acteurs qui devraient en être les premiers bénéficiaires.
La bataille des compétences est engagée
Comme dans l’ensemble de l’industrie française, les difficultés de recrutement apparaissent comme l’un des principaux freins à la montée en puissance du secteur.
Près d’une entreprise sur deux éprouve déjà des difficultés à recruter dans les métiers de la production ou de l’ingénierie (43,5 % en production, 45,7 % en ingénierie). Difficulté à attirer les talents, concurrence des grands groupes, déficit de formation technique et contraintes spécifiques au secteur défense alimentent des inquiétudes. Les entreprises expriment ainsi un besoin croissant de renforcer les passerelles entre industrie, écoles et organismes de formation afin d’accompagner durablement leur montée en puissance. La concurrence des grands groupes, le manque de profils techniques et les contraintes spécifiques liées aux activités de défense compliquent les embauches.
Cette problématique est particulièrement stratégique. Une industrie peut disposer de financements et de commandes ; sans ingénieurs, techniciens et opérateurs qualifiés, l’augmentation des capacités de production demeure théorique.
Pourquoi cette enquête maintenant ?
La publication de cet observatoire répond à plusieurs objectifs. D’abord, donner de la visibilité aux PME et ETI dans un débat souvent dominé par les grands groupes de défense. Ensuite, fournir aux pouvoirs publics un retour d’expérience indépendant sur la mise en œuvre de l’effort de réarmement. Enfin, rappeler que la réussite d’une politique de souveraineté industrielle dépend aussi de la santé financière des milliers d’entreprises qui composent les chaînes d’approvisionnement.
Le message de fond est finalement assez simple : l’écosystème est prêt à suivre l’accélération stratégique voulue par l’État, mais il attend désormais des signaux économiques plus concrets.
Cette enquête a le mérite de déplacer le regard. Elle rappelle que la souveraineté n’est pas seulement une affaire de doctrines militaires, de budgets ou de grands programmes d’armement. Elle se mesure aussi à la capacité d’un pays à faire vivre un tissu d’entreprises innovantes, à former les compétences nécessaires et à donner de la visibilité à ceux qui produisent. Derrière les discours sur le réarmement, ce sont finalement des milliers de PME, d’ingénieurs, de techniciens et d’entrepreneurs qui constituent la véritable infrastructure de la puissance. Encore faut-il que les ambitions stratégiques trouvent leur traduction dans l’économie réelle.
Méthodologie de l’enquête :
L’enquête a été réalisée par questionnaire électronique diffusé du 3 mars au 30 avril 2026 auprès d’un panel de startup, PME et ETI de la filière défense, parmi lesquelles 287 entreprises ont répondu. Cette première édition de l’Observatoire Défense vise à mieux comprendre les réalités économiques, industrielles et opérationnelles des entreprises de l’écosystème de défense français : start-up, PME et ETI ainsi que leurs relations avec les principaux acteurs institutionnels, industriels et financiers du secteur.
L’étude couvre plusieurs thématiques structurantes : relations avec la DGA et les maîtres d’œuvre industriels, financement, développement international, visibilité économique, recrutement, compétences et montée en puissance industrielle dans le contexte du réarmement et de l’économie de guerre. Le panel est principalement composé de PME industrielles duales implantées sur l’ensemble du territoire national, intervenant notamment dans les secteurs de la défense et sécurité, de l’aéronautique et spatial, de l’énergie, du nucléaire, de l’électronique, de la cybersécurité et des technologies numériques.
Les résultats ont été analysés à partir de réponses quantitatives ainsi que de nombreux verbatims recueillis auprès des entreprises participantes, permettant d’apporter un éclairage essentiellement qualitatif sur les enjeux actuels de défense française.







