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En immersion à l’hôpital, avec les combattants du Covid

En immersion à l’hôpital, avec les combattants du Covid

Sur la ligne de front d’une inévitable déferlante qui touche maintenant les jeunes

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REPORTAGE EXCLUSIF

Le professeur d’éthique médicale, habitué des chroniques corrosives, est parti en immersion dans des hôpitaux parisiens, en plein cœur de la ligne de front contre l’épidémie. Il nous livre un reportage qui n’a rien à voir avec ceux, indispensables, des reporters professionnels. Il est parti à la rencontre des soignants, ces « héros d’hier », pour recueillir — au milieu d’une guerre où désormais les jeunes meurent aussi — leurs considérations éthiques ; elles expriment avec justesse et un sens critique remarquable les enjeux pratiques immédiats qu’ils ont à vivre. Chaque minute est un combat que les soignants doivent assumer, faute d’une anticipation des risques par des politiques sourds et aveugles à l’évidence des faits.

« On ne lâchera rien, nous irons jusqu’aux limites du possible »

« Nous sommes épuisés d’une parole qui a été inaudible ces derniers mois, alors qu’elle aurait permis d’éviter ce que nous avons tant de difficultés à envisager pour les prochaines semaines.» Dans ce staff organisé au petit matin dans le service de réanimation d’un hôpital qui surplombe le périphérique parisien, la discussion s’est engagée avant de discuter de la situation des derniers arrivants. Quatre entrants ont été hospitalisés cette nuit, dont un pompier âgé de 32 ans, sans antécédents médicaux. Il a été accompagné par ses collègues et présente un état de détresse respiratoire aigüe. Son pronostic vital est engagé.

« Il a été nécessaire de négocier difficilement avec un établissement voisin pour libérer un lit destiné à un jeune patient de 25 ans atteint de leucémie… Nous ne pourrons pas jouer les équilibristes plus longtemps, et déjà chez nous on déprogramme. C’est ce que nous faisons vivre aux malades et à nos équipes, faute d’avoir pris au bon moment les bonnes décisions. Mais ils se moquent du terrain ; ils décident à distance sans savoir, et encore ils considèrent qu’on en fait pas assez… Personne n’est venu du ministère pour constater les dégâts, et les statistiques officielles ne tiennent pas compte des dégâts collatéraux. » Ce chef de pôle qui a souhaité participer à la réunion m’a pris à part pour me confier ce qu’il avait sur le cœur. Je le connais depuis des années, il n’a pas la critique facile et défend quand il le faut ce qui doit l’être. Ce n’est pas l’institution qu’il met en cause, « au contraire elle s’est bougée comme jamais. Mais ce sont ceux qui décident sans savoir, sans comprendre, sans assurer ; ceux qui nous mènent tout droit dans le décor… »

Au cours de cette journée d’immersion à l’hôpital, je constaterai ce ressentiment encore contenu, cette désespérance bien distincte de la résignation, cette curieuse impression d’être menacé par un pire encore indistinct, mais dont on pressent qu’il est plus menaçant que ce qui s’est passé il y a un an. Les équipes sont moins en capacité d’y faire face. Elles ont appris à travers ces mois chaotiques et contrastés que le « quoi qu’il en coûte » les engageait plus qu’ils ne le peuvent. Et pourtant il me sera souvent rappelé, comme s’il convenait de se le répéter pour s’en convaincre : « on ne lâchera rien, nous irons jusqu’aux limites du possible, et nous craignons que nos possibles aient leurs limites et malheureusement leur échec. »

Depuis la veille des étudiants infirmiers sont venus en renfort, à la fois impressionnés d’être là et fiers de partager la vie d’une équipe engagée sur le front. Dans cette salle, la baie est grande ouverte sur les alignements des voitures qui embouteillent le périphérique en cette curieuse période de confinement modéré. Chacun y a sa place, ses habitudes ; le cérémonial ne déroge pas aux règles établies, en dépit du respect de la distanciation. Le chef de service qui vient de nous rejoindre a passé la nuit avec l’équipe. En préambule, il se livre à ses quelques confidences du jour ; d’une voix grave et monocorde, désabusé mais en ne renonçant pas aux effets de quelques saillies appréciées par son auditoire, il exprime son désenchantement.

Soucieux de la parole indispensable, de la conversation qui anime la relation et permet de préserver le sens du réel quand en réanimation on évolue sur « des lignes de crête », cet habitué des plateaux de télévision est convaincu de la puissance des mots. Pendant les premiers mois de la crise sanitaire, ayant l’impression que les messages passaient, il consacrait une grande partie de son temps à communiquer, à expliquer ici et là. Aujourd’hui, il n’est plus du tout convaincu de l’intérêt de s’investir de la sorte, de s’exposer au cynisme de commentaires insidieux. Les alertes et les pronostics ont été reprochés aux médecins, au motif qu’ils inquiétaient à mauvais escient. « En mars, au cours du premier confinement, nous étions les héros qui protègent et sauvent. Un an plus tard nous sommes les salauds, ceux qui déçoivent pour ne pas être parvenus à juguler la pandémie. Voilà que l’on doute de nous… Nous serions et sommes les mauvais augures. »

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Depuis le début de l’année, le « retour du politique » devait permettre de délivrer la société d’une oppression sanitaire qui était stigmatisée au motif de son caractère indu et anxiogène. La perspective du mois d’avril était annoncée comme une délivrance. Et voilà que l’urgence sanitaire revient en boomerang. Ce 23 mars, quelle désillusion : 2 522 personnes ont été admises en unité de soins critiques. 292 sont mortes ces dernières 24 heures selon les chiffres officiels… Il en est encore pourtant qui veulent se dissuader, contre toute évidence, pensant que le tableau est assombri par des fomenteurs de désordre manipulant les opinions publiques en les inquiétant jusqu’à l’excès.

Dimanche, les carnavaleux de Marseille ont proclamé, comme d’autres en France ou à l’étranger, le droit de s’affranchir de toute contrainte, que ce soit celle du port du masque ou de prendre au sérieux la réalité pandémique. Déjà, certains ont anticipé l’annonce d’un renouveau prophétisée par le gouvernement ; les règles sanitaires leurs sont devenues superflues, et le confinement leur est désormais inconcevable. Les plus sérieux s’auto-confinent ou ont trouvé refuge, quand ils en ont les moyens, hors des grandes agglomérations. La stratégie de l’esquive ou du sauve-qui-peut individualiste se décline dans différents registres, méthode peu satisfaisante si l’objectif est de lutter ensemble contre une menace planétaire. En minimiser l’intensité, les conséquences humaines et sociale, la portée sur le long terme, et se préparer à l’après sans affronter les réalités immédiates s’avère aussi pernicieux que de tenir un discours dilatoire.

« Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté »

L’« Ancien » —  il en revendique le titre… — poursuit son propos, incrédule et attristé : « Hier, avant de rejoindre le service, j’ai fait le détour par une chaîne d’information. Nous étions deux invités, dont un parlementaire, pour discuter avec les journalistes. Ils semblaient surpris par ce que je me référais aux difficultés de notre journée d’hier. J’ai évoqué cette femme que nous n’avons pas pu recevoir dans des conditions favorables, et la discussion avec nos collègues du bloc opératoire qui ont renoncé à des interventions afin de venir nous soutenir. J’ai rapporté quelques points discutés en cellule de crise, lorsqu’il a été demandé d’anticiper la limitation des activités en néphrologie et en neurologie. Devrons-nous accepter à nouveau la trop longue errance des AVC, avant que leur soit trouvé un lit de réanimation alors que pour eux chaque minute compte ? C’est à peine s’ils m’entendaient. Les chiffres de Santé publique France les intriguaient : n’indiquaient-ils pas plutôt une tendance à la décrue, là où je surlignais au contraire l’aggravation ? Je leur expliquais que la saturation n’était pas seulement celle de nos capacités hospitalières et de la disponibilité des équipes, mais que s’y rajoutait un sentiment d’incompréhension, de refus de reconnaître ce dont nous témoignons et à quoi nous sommes confrontés. Comme si mes propos étaient désormais douteux, irrecevables, inconséquents, illégitimes sans grande importance. À plusieurs reprises, j’ai eu le sentiment d’être accusé de n’avoir pas pu mettre en œuvre la promesse du président de la République, comme si nous avions trahi la confiance du pays, par incompétence…

Quant au député, il poursuivait avec obstination sa justification des bonnes mesures prises dans un contexte international où les choix du gouvernement s’avéraient plutôt judicieux. Le rédacteur en chef d’un quotidien national m’a même reproché d’utiliser la crise pour faire valoir des revendications catégorielles qui n’ont pas lieu d’être en pareilles circonstances… Il y voyait même une certaine inconvenance, pour ne pas dire de l’indécence. Cette fois et je crains qu’il n’y ait rien de bon à attendre car le débat n’est pas en notre faveur… Comme si nous devenions la cause de la désillusion générale, comme si nous étions fautifs… Nous voilà les exutoires. Rien n’indique que demain nous ne serons pas conspués par ceux qui hier nous adulaient…   

Les plus jeunes parmi nous ne connaissent pas la chanson de Guy Béart, « La vérité ». J’en ai recopié pour vous le début : « Le premier qui dit se trouve toujours sacrifié, d’abord on le tue puis on s’habitue. On lui coupe la langue, on le dit fou à lier. Après sans problèmes parle le deuxième. Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté. » Alors avant d’être sacrifiés, mettons-nous à l’ouvrage, ce sera notre manière de ne pas sacrifier ce qui nous est le plus important : défendre la vérité et la probité de nos engagements ».

Il ne sera pas possible d’aller plus avant. Deux arrivées par SAMU sont annoncées, dont celle d’une aide-soignante de 38 ans travaillant en EHPAD. Afin d’organiser l’accueil, la réunion est levée sur le champ. La présentation des dossiers se poursuivra dans le couloir, devant les boxes. La concertation au cas par cas vise à maximiser les moyens disponibles au bénéfice de chacun des malades tout en restant attentif à la prise en compte de demandes extérieures. Les 18 lits disponibles constituent une ressource limitative à laquelle il convient de recourir avec discernement. D’autant plus que la durée de réanimation peut être encore longue pour certains malades ; de l’ordre de 15 à 20 jours. Pendant de longues minutes, il est question du maintien en réanimation d’une personne de 68 ans, un ancien chauffeur de poids lourd. « Que peut-on espérer pour lui ? Est-on encore dans le juste soin ? Qu’en dit la famille ? », se demande le médecin senior dont l’avis est sollicité afin d’éclairer la décision.

Un interne assure la délicate mission de recevoir les familles et de les informer. Équipées selon les règles, elles peuvent passer un moment à tour de rôle auprès de leur malade. Elles sont associées à la réflexion, ne serait-ce que pour mieux tenir compte des préférences du malade qui n’a pas pu anticiper les conditions de sa réanimation.

Un impensable qui s’impose d’heure en heure

La régulation est assurée par un médecin réanimateur, un cadre infirmier, la psychologue et un médecin gériatre qui les épaule dans son domaine de compétence. Profitant de quelques moments de disponibilité, ils évoquent avec moi ces étranges dernières semaines au cours desquelles, de manière subreptice, ils percevaient le lent mouvement annonciateur « d’un impensable qui s’imposait à eux heure après heure ». Eux-mêmes ne voulaient pas y croire, au point d’accorder une certaine crédibilité à la parole gouvernementale qui aurait pu disposer de données scientifiques plus robustes que leurs propres observations. Hélène, la psychologue-clinicienne, souhaite approfondir son point de vue : « Nous vivons comme chacun dans le monde, avec une famille, des amis, une vie sociale. Il ne faut pas nous enfermer dans une catégorie hermétique à la réalité, alors que nous sommes au contact du réel, celui de l’humain avec sa vérité » me confie-t-elle. Elle poursuit : « nous sommes les premiers témoins ; il ne faut pas nous mentir. Tout à l’heure j’ai perçu dans ce que nous disait l’Ancien qu’il avait ressenti une humiliation, plus encore qu’une rebuffade. À force de clamer que tout va bien et ira encore mieux demain, plus personne ne peut admettre que ces affirmations, peut-être nécessaires d’un point de vue psychologique, sont infondées et mensongères. Je le vois bien autour de moi ; personne ne comprend plus rien à ce qui se passe. Au point de refuser l’évidence… Au point de vouloir plaquer sa vérité sur le réel, ou de tenter de sur-interpréter des chiffres pour leur donner la signification que l’on espère… »

Luc, le jeune réanimateur qui assure la coordination de cette permanence dont il m’a bien précisé qu’« elle n’a pas pour mission de trier, mais de favoriser la fluidité des soins », m’explique qu’en cellule de crise tout a été anticipé et que, pas à pas, l’hôpital investit ce temps encore incertain que scande le rythme des hospitalisations qui s’intensifie. « C’est un peu comme au début d’une croisière, quand le paquebot largue les amarres, s’éloigne du quai. Bientôt la ligne de fuite sera un horizon dont, en fait, on ne sait rien de précis. Où parviendrons-nous, de quelle manière, à quel prix, à quel moment décidera-t-on qu’il est vain d’aller plus loin ? »

Il ajoute : « En mars dernier, nous pensions que chaque jour nous permettait de déjouer la fatalité, même si nos victoires étaient modestes au regard des échecs que nous déplorions. Il nous fallait faire face, sans autre enjeu que celui de sauver des vies. Celles parfois qu’il nous a été reproché par des intellectuels d’avoir tenté d’épargner de la mort, parce qu’ils les considèrent moins importantes que le futur des jeunes et les performances de nos économies. Cela nous a beaucoup interrogés. Nous comprenons mieux du reste le sens moral de notre métier. Nous défendons en fait ce que d’autres pourraient considérer comme sans intérêt, indifférent au regard de leurs priorités. Mais que savent-ils de la vie et de la mort ? Une fois mises entre parenthèses leurs convictions ou leurs peurs, au nom de quelle autorité peuvent-ils asséner des vérités aussi destructrices ? C’est une belle mission d’un point de vue humain ! J’ai même entendu dire qu’il s’agissait de valeurs de civilisation. Peut-être avons-nous pour fonction de les réanimer là où d’autres s’évertuent à les déconstruire ?… »

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Le médecin gériatre l’interrompt : « En fait ce que nous revendiquons, c’est le droit d’exercer un métier où sont engagées nos valeurs sociales, nos solidarités, notre résolution à contester la fatalité. Nous discuter les moyens d’intervenir à hauteur des défis, tromper l’opinion par des propos équivoques ou des assurances intenables est révélateur d’une insignifiance du sens politique de la responsabilité. Notre engagement même, ainsi que nos positions publiques qui nous sont contestées, sont l’expression d’un acte politique. Soigner et ne pas renoncer, c’est affirmer ce que nous sommes et assumer la plénitude de nos missions. Ce que je dis ne doit pas vous surprendre, Emmanuel. Depuis des années vous partagez avec nous cette réflexion…»

Notre échange est interrompu par une consultation téléphonique. Le directeur d’un établissement accueillant des personnes affectées d’un lourd handicap mental est désemparé. Il a appelé le SAMU qui le met en contact avec le réanimateur : « Cette femme de 49 ans qui présente des facteurs de comorbidité s’est aggravée depuis hier. Faut-il ou non recourir à la réanimation alors que les parents le refusent ? » Je ne suivrai pas l’échange, soucieux de respecter le secret professionnel. Ce matin plusieurs dilemmes décisionnels seront discutés. Il faut prendre du temps, analyser les données, consulter les collègues, avant d’arrêter une décision dont on sait qu’elle peut s’avérer vitale. Dans un contexte dit « dégradé », ce sas de la réflexion éthique est aussi indispensable que celui de la rigueur de mesures sanitaires. Une façon de se distancier provisoirement de l’immédiat afin de pouvoir assumer une décision à la fois justifiée et juste.

« S’ils abdiquent, la dernière ligne de protection cèdera »

Le médecin gériatre m’explique qu’il y a quelques mois, nombre d’appels émanant d’EHPAD confrontaient l’équipe à des dilemmes de priorisation. Ils ont donc établi une grille d’évaluation intégrant notamment les facteurs de fragilité, afin d’aboutir à une préconisation insoumise au seul critère d’âge. Il se dit sceptique sur la motivation des soignants qu’il connaît depuis des années à supporter cette nouvelle poussée pandémique après et avant d’autres événements incontrôlables : « non pas qu’ils soient résignés, défaitistes… Ils vont faire sur leurs réserves personnelles, en pilotage automatique, mais sans autre conviction que par esprit d’engagement, ce pour quoi i

ls ont choisi cette profession, et que s’ils abdiquent la dernière ligne de protection cèdera. Où trouver l’envie, si ce n’est dans le regard d’une famille et du malade quand il va mieux ? Ils expriment tant d’attente et de confiance en nous…  Mais c’est vrai, revoir ce qui se passe aujourd’hui comme il y a un an, sans être certain que les mesures prises ces derniers jours soient pertinentes et qu’elles n’aboutissent pas à pire que ce que nous avons connu, nous est insupportable. Nous n’admettons pas ces visites rapides de responsables politiques dans nos hôpitaux surtout pour en tirer des images de communication, alors qu’ils refusent d’écouter et de comprendre ce qu’on leur dit… J’ignore si leurs décisions auraient pu nous éviter un tel désarroi, mais nier l’évidence et ne pas prendre les bonnes décisions est pour nous inacceptable ».

Je décide de passer une partie de la soirée avec l’équipe de nuit. Ce temps singulier, habituellement hors de la temporalité précipitée de l’activisme de la journée, n’est en rien apaisé. Le directeur de l’établissement passera un long moment avec les professionnels, et pas seulement pour respecter les formes. Chacun partage une même conscience d’enjeux supérieurs, « et tant pis si à l‘extérieur on ne le comprend pas ; on fait avec » me lance une soignante. Les applaudissements d’hier ne résonnent plus dans les couloirs du service, la fierté est arrimée à une autre reconnaissance, celle d’honorer le sens d’un engagement et de « ne pas défaillir quand tant d’autres abdiquent ou s’acharnent à contester sans tenter de participer à l’effort commun » me confie-t-on.

À 23h10, un sportif de 27 ans en situation de détresse vitale est placé sous oxygénation extra-corporelle. À 2h10 son décès est constaté. En dépit des règles instituées, sa mère et sa compagne ont pu être présentes auprès de lui jusqu’au bout. Dans la salle attenante, à disposition des visiteurs, son entraîneur a souhaité l’accompagner avec quelques joueurs de son équipe. Un des médecins leur annonce la mort et passe un long moment avec eux qui sont rejoints par la famille. « Nous ne pouvions pas aller plus loin, nous avons tout tenté. Ce combat n’aura pas été vain ; il fallait le mener… » Nous les laissons, respectueux de leur intimité.

L’ « Ancien » qui se reposait dans la chambre de garde a été appelé. La famille voulait rencontrer le chef de service pour lui exprimer sa gratitude. Les mots manquent pour exprimer à la fois le désespoir, le chagrin et une certaine reconnaissance. L’« Ancien » prend dans ses bras la mère ; il murmure quelques paroles qui semblent l’apaiser. Un soignant entre avec un chariot pour proposer des boissons. « Nous ne savions pas, nous ne pouvions pas le savoir, et voilà que nous le vivons sans avoir pu faire quoi que ce soit… Je ne condamne personne, et pourtant nous avons été trompés… C’est pas bien, ce qu’on nous a fait… » Bouleversé par sa prise de parole, l’entraineur ne peut contenir son émotion. L’ « Ancien », lui-même ému, ne peut s’empêcher de partager son « sentiment du moment » avant de saluer la famille et les proches, et de retrouver l’équipe : « Votre douleur est notre plus vif échec, car nous n’avons pas pu l’éviter. En réanimation nous savons mieux que d’autres la fragilité de la vie et la détresse de la perte de celui qu’on aime… Nos malades ne sont jamais des anonymes. On apprend très vite à les connaître, à les respecter dans leur aspiration à retrouver un chemin de vie quand c’est encore possible. Mais malheureusement nous affrontons des défis parfois insurmontables… Sachez que nous serons encore plus motivés ces prochaines semaines en hommage à votre J… Il sera à nos côtés, son combat renforcera notre combat, votre témoignage aussi. Si nous parvenons à nous en sortir demain, ce sera au prix de votre douleur, de notre force d’engagement. Il sera l’heure alors de se demander si nous n’aurions pas dû décider autrement, si chacun a été à la hauteur… »

Emmanuel Hirsch, Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay. 
Auteur de « Une démocratie confinée : l’éthique quoi qu’il en coûte » – Editions Erès, février 2021
Coordonnateur de l’ouvrage collectif « Pandémie 2020 – Éthique, société, politique » – Éditions du Cerf, octobre 2020

3 Commentaires
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jpgayot***
8 mois

A part l’indignation comme son frère, et des leçons de moraline, et sans doute un engagement très socialiste, que sait faire ce monsieur de concret !???

michel.gogail***
8 mois
Reply to  jpgayot***

Je ne comprends pas bien la réflexion mais peut être que le fait de faire état d’une situation concrète dérange il est vrai que cela ne s’inscrit pas forcément dans la pensée unique

Membre
whiterose69@gmail.com
8 mois

Pathos et désinformation. Je vous range dans la presse collabo.
Les raisons des débordements hospitaliers ne sont pas dû au Covid mais à une gestion néo libérale de la médecine qui a réduit les lits depuis des années et l’hôpital en même temps. .
La dictature s’est bien installée et vous avez choisi votre camp.
Triste Bonne chance pour la suite.

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