À l’heure où vous lisez ces lignes, quelque part dans le monde, une forêt est rasée, un cours d’eau s’assèche, un sol s’effondre. Le tout en parfaite légalité. Encadré par des permis. Validé par des normes. Conforme à des traités. C’est de ce scandale silencieux que part le petit tract publié par le philosophe Baptiste Morizot et le juriste Laurent Neyret dans la collection Tracts des éditions Gallimard. Soixante-quatre pages pour avancer une thèse aussi simple que vertigineuse : sur une terre inhabitable, aucune vie digne n’est possible — et aucune de nos catégories juridiques actuelles n’est capable de penser cela.
L’idée pivot s’appelle habitabilité. Ce n’est ni l’environnement, ni la nature, ni la biodiversité, ni même la durabilité. C’est, plus précisément, l’ensemble des conditions matérielles — climat stable, eau potable, sols vivants, air respirable, équilibres écologiques — sans lesquelles aucun droit humain n’a de prise sur le réel. À quoi sert la liberté d’expression à 52 °C ? Que vaut la dignité humaine pour les habitants d’un atoll qui s’enfonce ? Le texte fait vaciller une évidence trop bien rangée : nos grands principes flottent en apesanteur tant qu’ils ne sont pas adossés à une Terre encore vivable.
Morizot, philosophe du vivant connu pour Manières d’être vivant et Sur la piste animale, et Neyret, spécialiste du droit de l’environnement, croisent ici leurs outils. Leur réflexion s’inscrit dans un mouvement intellectuel plus vaste, qu’il importe de situer pour mesurer l’ampleur de leur geste.
L’anthropologue Nastassja Martin, dans Croire aux fauves (Editions Gallimard/Verticales, 2019), puis À l’est des rêves (La Découverte, 2022) a montré — à travers son travail auprès des Even du Kamtchatka — que l’habitabilité ne se réduit pas à des conditions matérielles. Elle suppose un tissage de relations entre humains et non-humains, des cosmologies où la Terre n’est jamais un simple décor exploitable. Ce déplacement du regard, du « milieu » au « monde habité », nourrit la pensée du vivant que Morizot développe depuis Manières d’être vivant : penser l’habitabilité, c’est d’abord cesser de séparer le sujet humain du tissu d’êtres avec lesquels il coexiste.
Le scientifique suédois Johan Rockström, père du concept de « limites planétaires », apporte à cette sensibilité une assise empirique. Il a fait passer la question écologique du registre de la conviction à celui de la mesure : sans la quantification des seuils — climat, eau, biosphère, cycles biogéochimiques — la proposition juridique de Morizot et Neyret resterait suspendue à des images. Avec elle, l’habitabilité devient mesurable, donc opposable. Une donnée scientifique n’est pas encore un droit, mais elle en constitue le matériau premier.
Enfin, la juriste Marie-Angèle Hermitte, dont les travaux pionniers au CNRS et à l’EHESS ont ouvert en France le débat sur la personnalité juridique de la nature et sur le statut du vivant non humain, dessine l’horizon dans lequel s’inscrit la démarche de Neyret. Son œuvre — minutieuse, comparée, attentive aux mutations possibles des catégories juridiques — montre depuis longtemps que le droit n’est pas un cadre figé mais un langage qui peut accueillir le vivant, à condition qu’on ose en redessiner la grammaire. Sans cet héritage, faire de l’habitabilité une valeur cardinale resterait un vœu philosophique.
Au croisement de ces trois traditions — anthropologique, scientifique, juridique — Morizot et Neyret produisent autre chose qu’un énième essai sur l’écologie : un texte hybride, à la fois sensible et opératoire, qui prend acte d’une crise des fondations et propose d’y répondre par le droit.
Avant le droit, la science
Que cette habitabilité soit en péril, ce n’est plus une intuition de philosophes : c’est désormais une donnée scientifique mesurée. En mai 2023, dans la revue Nature, plus de quarante chercheurs réunis sous l’égide de la Commission de la Terre — pilotée par Johan Rockström — ont publié huit seuils définissant la sûreté et la justice du système Terre. Sept de ces huit seuils sont déjà franchis : climat, biosphère, eau douce, cycles de l’azote et du phosphore, intégrité des écosystèmes.
Les chiffres sont vertigineux. Plus de 200 millions de personnes pourraient être exposées à des températures annuelles moyennes sans précédent. 47 % des nappes phréatiques sont surexploitées. 34 % des débits d’eau de surface sont altérés. Plus de la moitié des écosystèmes naturels ont déjà été artificialisés. C’est ce que cette nouvelle génération de travaux désigne, mot pour mot, comme une dégradation de « l’habitabilité » du système Terre — la science et la philosophie convergent ici sur le même terme.
Ce que Morizot et Neyret pointent, c’est l’écart vertigineux entre ce diagnostic empirique, désormais consolidé, et le silence juridique qui l’entoure. La science a tracé les lignes rouges. Le droit, lui, ne sait toujours pas les nommer.
Un trou dans la fondation
Le diagnostic, d’abord. Les auteurs décrivent un monde « qui se défait », où « le règne de la force veut balayer les traités, les droits, les principes ». L’image est crépusculaire — et juste. Nous vivons un moment où ce qui paraissait solide se révèle fragile : conventions internationales contestées, droits sociaux érodés, cadre climatique pulvérisé. Le droit apparaît comme une digue. Mais une digue trouée.
Pourquoi le droit de l’environnement échoue-t-il précisément au moment où il devrait être le plus efficace ? La réponse de Morizot et Neyret n’est pas technique mais philosophique : il y a un trou dans la fondation. Le droit ne protège que ce qu’il est capable de nommer. Or il n’a jamais vraiment nommé l’habitabilité comme valeur autonome. Il a nommé la propriété, le contrat, la liberté, plus récemment la dignité, plus récemment encore — du bout des lèvres — l’environnement. Mais jamais ce socle silencieux qui les rend possibles.
L’analogie qui glace
Le tract pousse alors son diagnostic jusqu’à une comparaison qui pourrait sembler démesurée, et qui pourtant tient. En 1945, à Nuremberg, le droit a dû s’inventer pour faire face à des crimes que ses catégories existantes ne pouvaient saisir. Avant cela, déshumaniser pouvait être légal. Le génocide, juridiquement, n’existait pas. Il a fallu forger le mot pour rendre le crime pensable et, donc, jugeable.
Aujourd’hui, avancent les auteurs, nous sommes dans une situation analogue. Détruire les conditions matérielles de la vie sur Terre est, dans la majorité des cas, parfaitement conforme au droit en vigueur. L’inhabitabilité produite à grande échelle — par les émissions, l’artificialisation, l’épuisement des sols, l’effondrement des écosystèmes — ne porte pas encore de nom juridique propre. C’est ce vide qu’il s’agit de combler. L’analogie est audacieuse, inconfortable même. Mais c’est précisément son inconfort qui en fait la force.
Ce que change un mot
On pourrait croire qu’il s’agit d’ajouter un concept à une liste déjà longue. Ce serait passer à côté. Faire entrer l’habitabilité dans les fondements du droit revient à subordonner certaines libertés — économiques, industrielles, foncières — à la préservation des systèmes vivants. Un permis d’exploitation, un droit de propriété, un projet d’aménagement ne pourraient plus être pensés indépendamment de leurs effets sur l’habitabilité. Le texte ne le formule pas frontalement, mais l’enjeu est limpide : qui aurait à perdre ? Tous ceux dont la rentabilité repose sur la possibilité d’externaliser la dégradation. C’est-à-dire beaucoup de monde, et notamment les acteurs les mieux installés du modèle de développement dominant.
C’est ce qui rend la proposition à la fois nécessaire et explosive.
La rivière souterraine
Les auteurs ne cèdent pourtant ni au désespoir ni au moralisme. Ils décèlent dans le présent ce qu’ils appellent une « rivière souterraine » : indignations diffuses, prises de conscience, expérimentations juridiques à bas bruit. Le Mar Menor, en Espagne, reconnu comme sujet de droit en 2022. La rivière Whanganui, en Nouvelle-Zélande, dotée d’une personnalité juridique en 2017. La Constitution équatorienne, qui consacre depuis 2008 les droits de la nature. La loi française sur le devoir de vigilance. Les discussions européennes autour de l’écocide. Aucune révolution spectaculaire, mais un mouvement qui creuse son lit. Le tract suggère que ce mouvement attend un mot — un mot fédérateur, structurant — pour devenir une vague.
Une pyramide à réorganiser
Pour le lecteur français, le tract résonne avec une scène juridique en pleine mutation. Depuis 2005, la Charte de l’environnement est intégrée au bloc de constitutionnalité : elle reconnaît à chacun le droit de « vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé ». Mais l’habitabilité, telle que la pensent Morizot et Neyret, irait plus loin. Il ne s’agirait plus seulement d’un droit individuel à un environnement sain, mais d’un principe structurant, opposable à toute autre norme. Une sorte de plancher écologique, en deçà duquel aucune liberté économique ou administrative ne pourrait descendre.
Plusieurs jalons rendent l’hypothèse moins théorique qu’il n’y paraît. L’Affaire du Siècle, en 2021, a vu l‘État condamné pour inaction climatique. La décision Grande-Synthe du Conseil d’État a ouvert la voie à un contrôle juridictionnel de la trajectoire carbone française. Le délit d’écocide a fait son entrée — affaiblie — dans la loi Climat et résilience. La loi sur le devoir de vigilance oblige depuis 2017 les multinationales à prévenir les atteintes graves à l’environnement. Et des réflexions s’esquissent autour des « droits de la nature » appliqués à des fleuves comme la Loire ou le Rhône.
Inscrire l’habitabilité dans le droit français reviendrait à articuler ces fragments épars en un édifice cohérent. Cela impliquerait, concrètement, de repenser le contrôle de proportionnalité opéré par le juge entre liberté d’entreprendre et préservation du vivant ; de durcir le principe de non-régression environnementale ; de revisiter les autorisations administratives — installations classées, permis miniers, projets d’aménagement — à l’aune d’un critère qui ne soit plus seulement « impact acceptable » mais « compatibilité avec une Terre vivable ». À l’échelle européenne, l’arrêt KlimaSeniorinnen rendu par la Cour européenne des droits de l’homme en 2024 montre qu’un tel mouvement est déjà en germe : la Cour y reconnaît qu’une protection climatique insuffisante peut constituer une violation de la Convention.
Reste un obstacle politique de taille. Un tel basculement supposerait que le législateur — ou le juge constitutionnel — accepte de hiérarchiser les principes au sommet de la pyramide des normes. Autrement dit, de dire que toutes les libertés ne se valent pas dès lors que la Terre est en jeu.
Réserves
Tout n’est pas sans aspérité. La comparaison avec Nuremberg, par sa puissance même, court le risque d’écraser les nuances : les crimes nazis relèvent d’une intentionnalité politique et morale qu’on ne saurait plaquer telle quelle sur la destruction écologique, fût-elle massive et délibérée. On peut aussi se demander si la confiance que les auteurs accordent au droit n’est pas, en partie, un acte de foi. Les concepts juridiques ne transforment le réel que lorsqu’une force sociale les porte. La dignité humaine, en 1948, n’est pas devenue effective parce qu’on l’a inscrite dans la Déclaration universelle ; elle l’est devenue à mesure que des mouvements s’en sont saisis pour combattre. Mais c’est sans doute ce que cherche le tract : provoquer cette saisie. Déposer le mot pour qu’on puisse, ensuite, s’en servir.
Une offre de droit pour le siècle
Liberté, dignité, habitabilité n’est pas un traité académique. C’est une intervention. Soixante-quatre pages qui ne prétendent pas clore un débat, mais y introduire un mot susceptible d’« armer le futur contre ses propres tentations ». Le XXe siècle, rappellent les auteurs, a consacré la dignité. Le XXIe, dit la formule de l’éditeur, doit consacrer l’habitabilité. La proposition est offerte au lecteur comme une clé. À lui de la prendre — ou de la laisser sur la table.
Reste cette intuition, qui traverse le livre du début à la fin et qui, à elle seule, justifie sa lecture : les mots du droit ne sont jamais neutres. Nommer, c’est déjà commencer à protéger.
Baptiste Morizot est philosophe, enseignant-chercheur à l’université d’Aix-Marseille. Agrégé et docteur en philosophie, il consacre ses recherches aux relations entre l’humain et le vivant, nourries de pratiques de terrain. Auteur d’une dizaine de livres – dont Manières d’être vivant (Actes Sud, 2020) – il a reçu le prix Jacques Lacroix de l’Académie française. Son oeuvre est traduite en dix langues.
Laurent Neyret est professeur de droit à Sciences Po où il enseigne « Le Droit face à l’urgence écologique » après avoir été directeur de cabinet du président du Conseil constitutionnel Laurent Fabius de 2018 à 2025. Ses travaux ont contribué à des évolutions juridiques majeures comme la reconnaissance du préjudice écologique et le renforcement du droit pénal de l’environnement.
Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque, de Baptiste Morizot et Laurent Neyret, Tracts n° 70, Gallimard, 2026 — fiche Gallimard · collection Tracts
Pour aller plus loin :
- Livre « La Terre habitable ou l’épopée de la zone critique« , de Jérôme Gaillardet – Editions La Découverte, octobre 2023
- Cycle de séminaires « Les séminaires de l’habitabilité » du Centre des Politiques de la Terre (2025-2026)
- Livre « Théâtres du monde, Fabriques de la nature en Occident », de Frédérique Aït-Touati – Editions La Découverte, 2024
Photo d’en-tête : Festival des Giboulées, Strasbourg – A de Catherine Poher et Paolo Cardona – Photo: Christophe Loiseau






