Alors que les investissements mondiaux dans les technologies quantiques ont franchi le cap des 55 milliards de dollars, un rapport de l’UNESCO publié ce mardi 5 mai 2026 sonne l’alerte : un chercheur sur trois n’a aucun accès aux infrastructures nécessaires pour travailler dans ce domaine. Derrière les promesses vertigineuses du quantique — médicaments de demain, modélisation climatique, cybersécurité — se dessine une fracture mondiale qui menace de transformer la prochaine grande révolution scientifique en privilège réservé à une poignée de pays. Et de creuser, plutôt que de combler, les inégalités.
Il est des informations qui semblent techniques au premier regard, et qui touchent en réalité au cœur de questions éminemment politiques. Le rapport publié ce jour par l’UNESCO sur l’état des sciences et technologies quantiques dans le monde appartient à cette catégorie. Il interroge, à un moment de bascule, qui aura demain les moyens de comprendre, de produire et d’orienter une technologie appelée à redéfinir notre rapport à la santé, au climat, à la cybersécurité et à la souveraineté des États.
Trois éléments donnent à ce document sa portée. D’abord la temporalité : avec 55,7 milliards de dollars d’investissements mondiaux à la mi-2025 et plus de 150 pays encore dépourvus de stratégie nationale, la fenêtre dans laquelle il est possible d’empêcher une concentration durable de cette technologie est en train de se refermer. Ensuite, l’ampleur des enjeux : le quantique n’est pas une technologie comme une autre. Il touche directement à la découverte de médicaments, à la modélisation climatique, à la cryptographie, et donc aux conditions mêmes dans lesquelles les sociétés répondront aux grands défis du siècle. Être exclu du quantique, c’est être exclu de la prochaine génération de réponses aux crises globales — alors même que les pays du Sud sont les plus exposés à leurs conséquences. Enfin, un paradoxe troublant : une technologie présentée comme un levier pour résoudre les défis de l’humanité risque, en l’état, d’aggraver les inégalités qu’elle prétend combattre. C’est ce paradoxe que le rapport de l’UNESCO met en lumière avec une rigueur dont nous voudrions ici rendre compte.
Le calendrier n’est pas anodin. Au moment où s’achève l’Année internationale des sciences et technologies quantiques décrétée par les Nations unies pour 2025, l’UNESCO publie le premier bilan mondial de cette mobilisation, intitulé The Quantum Moment : A Global Report. Et les chiffres dressent un tableau qui devrait inquiéter quiconque s’intéresse à la justice technologique. Sur les 1 300 événements scientifiques recensés dans 83 pays, l’Europe et l’Amérique du Nord en ont concentré, par pays, sept fois plus que l’Afrique. Près d’un chercheur sur trois déclare que son institution ne dispose tout simplement pas des infrastructures permettant de mener des travaux quantiques. Et plus de 150 pays — soit près des trois quarts des États de la planète — n’ont à ce jour adopté aucune stratégie nationale dans ce domaine. L’enquête, menée auprès de 590 experts répartis dans 81 pays, identifie le coût des équipements comme l’obstacle le plus fréquemment évoqué : les deux tiers des chercheurs interrogés citent cette barrière financière comme rédhibitoire.
Pour mesurer l’ampleur de ce qui se joue, il faut rappeler ce que recouvre la promesse quantique. Là où un ordinateur classique explore les solutions d’un problème les unes après les autres, un ordinateur quantique peut, grâce aux propriétés de superposition et d’intrication, en examiner un nombre colossal simultanément. Imaginez un labyrinthe dont vous testeriez tous les chemins en même temps plutôt qu’un par un : c’est, schématiquement, le saut de puissance qui se prépare. Concrètement, cela pourrait permettre de simuler des molécules complexes pour accélérer la découverte de traitements, de modéliser les systèmes climatiques avec une précision inédite, ou encore de redéfinir entièrement les standards de la cybersécurité — y compris en rendant obsolètes une partie des protocoles de chiffrement qui sécurisent aujourd’hui transactions bancaires et communications. Aucun secteur stratégique ne sera épargné. Ce n’est plus une question de si, mais de quand — et surtout, de pour qui.
C’est précisément cette dernière question qui devrait nous arrêter. Car la concentration des investissements — 55,7 milliards de dollars publics et privés mobilisés à l’échelle mondiale, mais captés par un cercle restreint d’économies — annonce un scénario que nous avons déjà vu se déployer avec d’autres technologies de rupture. Une avant-garde qui prend une décennie d’avance, des chaînes de valeur qui s’organisent autour de quelques pôles, et des pays entiers qui se retrouvent durablement dépendants, condamnés à acheter ce qu’ils ne peuvent plus produire ni même comprendre dans le détail. Avec le numérique, cette fracture s’est en partie résorbée par la diffusion rapide du matériel et des logiciels. Avec le quantique, le coût d’entrée — un ordinateur quantique opérationnel se compte en dizaines de millions de dollars et exige des conditions physiques extrêmes — rend cette diffusion spontanée beaucoup plus improbable.
À cette fracture géographique s’ajoute une fracture de genre qui dit beaucoup de la persistance des plafonds de verre dans les sciences. Le rapport de l’UNESCO observe que les femmes représentent environ 42 % des participants en début de carrière aux événements quantiques. Une parité presque atteinte, donc, à l’entrée. Mais la proportion s’effondre à 16 % chez les chercheurs confirmés, et à seulement 12 % aux postes de direction. Le tuyau fuit, et il fuit toujours autant. Dans une discipline qui se construit sous nos yeux, cette érosion n’est pas une fatalité héritée d’un passé sexiste : elle est en train d’être reproduite, en temps réel, par les institutions qui structurent ce nouveau champ.
Face à ce constat, l’UNESCO ne se contente pas d’un diagnostic. L’organisation lance la Global Quantum Initiative (GQI), un cadre destiné à coordonner gouvernements, universités, industrie et société civile autour d’un objectif : faire en sorte qu’aucun pays ne soit exclu de la construction de l’ère quantique. Khaled El-Enany, directeur général de l’UNESCO, le formule sans détour : « La révolution quantique ne peut se résumer à une course menée par quelques pays sous le regard du reste du monde. » L’enjeu, derrière cette formule, est éminemment politique : décider si la technologie quantique sera un bien commun de l’humanité ou un actif stratégique réservé.
L’approche défendue par l’UNESCO a le mérite du pragmatisme. Plutôt que d’attendre que chaque pays se dote, dans un horizon improbable, de sa propre infrastructure, l’organisation mise sur le partage des installations existantes via l’accès à distance. C’est tout le sens de la Remote Access to Lab Equipment Initiative, qui permet déjà à des chercheurs du Sud de travailler sur le premier ordinateur quantique au monde dédié à la recherche en santé — un IBM Quantum System One installé à Cleveland, aux États-Unis — pour explorer la découverte de nouveaux médicaments ou la modélisation des maladies endémiques propres à leurs régions. Ce modèle, encore embryonnaire, dessine une voie : celle d’une infrastructure mutualisée, où la souveraineté ne se mesure plus à la possession physique du matériel mais à la capacité d’y accéder, d’y conduire des recherches et d’en exploiter les résultats.
Et la France ?
Dans le paysage que dessine le rapport de l’UNESCO, la France appartient sans ambiguïté au cercle des pays privilégiés. Avec son Plan Quantique national doté de 1,8 milliard d’euros sur cinq ans, lancé en janvier 2021 par Emmanuel Macron depuis le plateau de Saclay, elle figure parmi la minorité d’États s’étant dotés d’une stratégie publique structurée. Le pays peut s’appuyer sur un tissu scientifique reconnu — CNRS, CEA, Inria, Université Paris-Saclay — et sur une nouvelle génération d’entreprises devenues des références internationales : Pasqal sur les ordinateurs à atomes neutres, Quandela sur le calcul photonique, Alice & Bob sur les qubits dits « de chat », ou encore C12 Quantum Electronics sur les nanotubes de carbone. Autant de pépites issues d’une recherche fondamentale historiquement forte, que la puissance publique a su accompagner avant que le marché ne s’en saisisse. À l’échelle européenne, la France est par ailleurs partie prenante du Quantum Flagship, programme de la Commission européenne doté d’un milliard d’euros sur dix ans, et de l’initiative EuroHPC qui pilote le déploiement d’ordinateurs hybrides classique-quantique sur le sol européen.
Mais cette position privilégiée soulève une question que le rapport de l’UNESCO pose en creux. Si la France est dans le wagon de tête, à quelle distance se trouve-t-elle de la locomotive ? Les investissements privés français et européens restent sans commune mesure avec ceux mobilisés outre-Atlantique par les géants américains, ni avec l’effort d’État chinois. Et la course aux talents — chercheurs, ingénieurs, doctorants — se joue à l’échelle mondiale, avec un risque persistant de fuite vers des écosystèmes mieux dotés. La souveraineté quantique européenne, brandie comme une ambition stratégique, suppose des arbitrages budgétaires que les contextes nationaux rendent de plus en plus serrés.
Reste un autre niveau de responsabilité, plus politique. La France, pays hôte du siège de l’UNESCO, a un rôle particulier à jouer dans la Global Quantum Initiative. Faire entendre la voix d’une approche du quantique fondée sur la coopération internationale, l’éthique et le partage — plutôt que sur la seule logique de bloc — serait cohérent avec la tradition diplomatique française en matière scientifique. Cela passerait par des engagements concrets : ouverture des installations françaises à des chercheurs des pays du Sud, programmes de formation conjoints, transferts de compétences ciblés. Faute de quoi, l’écart entre le discours sur l’inclusion et la réalité de la concentration risque de se creuser, en France comme ailleurs.
Reste à savoir si la communauté internationale sera à la hauteur. Le rapport de l’UNESCO arrive à un moment charnière : assez tôt pour que l’on puisse encore infléchir la trajectoire, assez tard pour que les positions dominantes commencent à se cristalliser. Les choix qui seront faits dans les deux ou trois prochaines années — sur le financement, sur les normes éthiques, sur l’ouverture des infrastructures, sur la formation des chercheurs des pays du Sud — détermineront si le quantique tient sa promesse d’élargir le champ des possibles pour l’humanité, ou s’il devient un nouvel outil de hiérarchisation du monde. Le risque n’est pas hypothétique. Il est mesuré, documenté, chiffré. Il appelle une réponse politique à la hauteur.
Sources : UNESCO, The Quantum Moment : A Global Report, Outcomes of the International Year of Quantum Science and Technology, mai 2026. Communiqué de presse de l’UNESCO transmis ce jour.





