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Quand l’océan parle depuis ses rivages : les voix autochtones du Chili à Barcelone

À Seafood Expo Global, les voix venues du bord du monde portent plus loin que le fracas des marchés. Depuis les côtes du Chili, elles traversent l’océan pour rappeler une évidence oubliée : la mer n’est pas une ressource, mais une relation. À Barcelone, une délégation chilienne composée de leaders autochtones et de représentants de la pêche artisanale vient semer une autre manière de penser l’océan. Entre savoirs ancestraux et enjeux contemporains, elle propose de réconcilier production, territoires et mémoire vivante, dans un monde où l’urgence écologique redessine les priorités.

La délégation chilienne, composée de dirigeants autochtones et de représentants de la pêche artisanale (1), présentera à Barcelone une proposition qui associe durabilité, systèmes alimentaires et savoirs ancestraux. Du 21 au 23 avril, une nouvelle édition du Seafood Expo Global / Seafood Processing Global se tiendra sur la Gran Vía, au cœur de la Fira de Barcelona, ​​le plus grand salon mondial de l’industrie des produits de la mer. Organisée par Diversified, cette édition sera la plus importante à ce jour, avec plus de 52 950 m² de surface d’exposition, plus de 2 300 entreprises venues de 86 pays et 65 pavillons nationaux et régionaux. Dans ce contexte mondial, une délégation chilienne composée de chefs autochtones, de communautés côtières et de petits pêcheurs participera à un événement visant à souligner le rôle clé des territoires et des savoirs traditionnels dans la durabilité des océans.

Au cœur de la Fira de Barcelona, l’immense mécanique du commerce mondial des produits de la mer déploie ses chiffres vertigineux, ses pavillons, ses promesses de croissance. Mais dans les interstices de cette grand-messe industrielle, une autre parole s’élève, plus lente, plus profonde, comme un courant sous-marin. Elle vient des territoires, là où l’océan se vit au quotidien, là où chaque geste de pêche est aussi un geste de transmission.

Dans ce contexte, les représentants de la délégation chilienne s’accordent sur la nécessité d’élargir la perspective du secteur et d’intégrer les communautés au dialogue mondial. « L’industrie des produits de la mer parle souvent d’efficacité, de volume et de marchés, et c’est compréhensible. Mais elle s’intéresse rarement à ce qui se passe sur les territoires où cette production est rendue possible. Elle reconnaît rarement que bien avant l’existence de ces chaînes d’approvisionnement mondiales, des communautés préservaient déjà ces écosystèmes », explique Yohana Coñuecar Llancapani, membre de la délégation. 

La délégation chilienne ne se contente pas de participer : elle raconte. Elle raconte que derrière chaque algue séchée, chaque moule exportée, chaque produit standardisé, il y a des mains, des récits, des équilibres fragiles. À travers des formules simples — « L’océan aussi en paie le prix », « Un savoir qui préserve l’océan » — elle invite à déplacer le regard, à comprendre que la durabilité ne naît pas dans les discours, mais dans les pratiques anciennes, patientes, incarnées.

Ingrid Echeverría Huequelef, autre membre de la délégation, ajoute : « Nous sommes au tout début du processus : nous récoltons, séchons et préparons des matières premières comme le luga, qui sont ensuite transformées et mises en circulation sur les marchés mondiaux. Pourtant, cette contribution est souvent invisible et sous-estimée. C’est pourquoi il est important pour nous d’être présents sur ces marchés – pour montrer que derrière chaque produit se cachent un savoir-faire, un travail et un territoire, et qu’une industrie véritablement durable se doit d’en assumer la responsabilité. »

Autre voix de la délégation, celle de Elías Colivoro Chiguay qui complète : « La mytiliculture, qui représente aujourd’hui une part importante de la production chilienne de moules, puise ses racines dans les peuples autochtones, dans les pratiques traditionnelles de nos territoires qui façonnent la consommation, les échanges et le commerce. Les communautés ne sont pas seulement un maillon de la chaîne de production ; ce sont elles qui préservent l’équilibre entre production et durabilité. Le défi consiste à accéder à de meilleures conditions pour être compétitif, sans pour autant rompre ce lien avec la mer, qui est aussi notre mode de vie. »

© Elías Colivoro

Car pour ces communautés, la mer n’est ni abstraite ni lointaine. Elle est un territoire vécu, habité, transmis. Et ceux que l’on appelle parfois les « défenseurs des océans » — peuples autochtones, pêcheurs artisanaux, communautés locales — ne sont pas des acteurs périphériques : ils sont au cœur même de la gouvernance marine, gardiens d’un équilibre que les logiques industrielles peinent encore à intégrer.

Dans cette perspective, des outils comme les Espaces Marins Côtiers Autochtones, issus de la loi Lafkenche, apparaissent comme des formes concrètes d’un autre modèle : une gestion ancrée dans le long terme, respectueuse des écosystèmes et des cultures, capable de conjuguer préservation et activité économique sans les opposer.

Mais c’est peut-être dans la forme même de leur présence que réside la singularité de leur proposition. Leur stand n’est pas une vitrine. C’est une invitation.

On y entre comme dans une maison ouverte sur la mer. Une table, des sièges, un radeau traditionnel au centre — symbole du territoire et de la traversée. Les visiteurs ne sont pas des spectateurs, mais des interlocuteurs. Ils s’assoient, lisent, échangent. Un « menu » de sujets évolue chaque jour, comme une marée de questions. Les murs, eux, portent des visages, des paysages, des fragments de vie. Ici, le dialogue remplace la démonstration. L’expérience remplace l’argument.

Les membres de la délégation incarnent chacun une facette de cette relation au vivant. Yohana Coñuecar Llancapani, forte de plus de quinze ans d’expérience, défend une aquaculture où la durabilité ne s’oppose pas à la productivité, mais s’y entremêle, en soulignant notamment le rôle essentiel des femmes. Ingrid Echeverría Huequelef met en lumière ces étapes invisibles de la chaîne, là où les matières premières prennent forme, souvent dans l’ombre des marchés globaux. Elías Colivoro Chiguay, quant à lui, incarne cette continuité entre tradition et modernité, entre identité et économie.

Tous partagent une même conviction : il est temps d’élargir le récit.

Car l’industrie parle volontiers de volumes, d’efficacité, de compétitivité. Mais elle oublie parfois les territoires qui rendent cette production possible. Elle oublie que bien avant les chaînes logistiques mondialisées, des communautés prenaient déjà soin de ces écosystèmes, avec une connaissance fine, transmise de génération en génération.

Leur présence à Barcelone est donc un acte politique autant qu’un geste poétique. Elle affirme que la durabilité ne peut être décrétée sans ceux qui vivent au plus près des ressources. Elle rappelle que l’équité n’est pas un supplément d’âme, mais une condition de survie.

Dans un monde traversé par les crises climatiques et les tensions sur les ressources, leur message résonne avec une acuité particulière : préserver l’océan, ce n’est pas seulement réguler son exploitation. C’est reconnaître les liens qui nous unissent à lui. C’est accepter que les solutions existent déjà, enracinées dans des pratiques anciennes, souvent marginalisées.

Ainsi, au milieu des stands et des chiffres, une autre cartographie se dessine. Une cartographie sensible, où l’océan n’est plus une surface à exploiter, mais un espace de relations à préserver. Et peut-être est-ce là, dans cette écoute retrouvée, que commence réellement l’avenir des mers.

(1) Membres de la délégation – La délégation chilienne est composée de :

  • Yohana Coñuecar Llancapani , leader mapuche Williche et technicienne en aquaculture, possède plus de 15 ans d’expérience dans la mytiliculture et la gestion côtière. Son travail associe durabilité et productivité, en soulignant le rôle des communautés – et notamment des femmes – dans la filière mytilicole.
  • Ingrid Echeverría Huequelef , porte-parole de la communauté autochtone Lafken Mapu de Chiloé, possède une expérience en matière de récolte d’algues et des procédés de production associés. Elle met en lumière la valeur industrielle et ancestrale des ressources marines, ainsi que les enjeux d’équité au sein de la chaîne de commercialisation.
  • Elías Colivoro Chiguay , pêcheur artisanal, mytiliculteur et figure emblématique de Yaldad, possède une vaste expérience de toute la filière mytilicole chilienne. Son approche allie production, identité territoriale et durabilité, favorisant ainsi le développement des économies locales et la création de valeur ajoutée.

Photo d’en-tête : © Carolina Collilef

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