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Chasse à la baleine : l’Islande relance une pratique d’un autre âge

Après plusieurs années d’interruption, l’Islande s’apprête à rouvrir la voie à la chasse commerciale à la baleine, une pratique que l’on croyait appartenir au passé. Derrière cette décision, ce sont des centaines de cétacés menacés qui pourraient être tués chaque année, en contradiction flagrante avec les engagements internationaux de protection de la biodiversité. Alors que les océans sont déjà fragilisés par le changement climatique, la pollution et la surpêche, ce retour en arrière suscite une onde de choc chez les scientifiques et les défenseurs de l’environnement, qui dénoncent un précédent dangereux et un recul majeur pour la conservation marine.

Depuis des siècles, les baleines ont été chassées à travers le monde, d’abord pour leur graisse utilisée comme combustible, puis pour leur viande et leurs sous-produits. Ces pratiques intensives ont conduit, au XXe siècle, à un effondrement dramatique de nombreuses populations de cétacés, poussant la communauté internationale à instaurer un moratoire en 1986 pour mettre fin à la chasse commerciale. Cette décision marquait un tournant historique vers la protection des océans et de la biodiversité marine. Pourtant, à l’heure où ces espèces restent fragiles et où les enjeux environnementaux sont plus pressants que jamais, la perspective d’une reprise interroge : sommes-nous en train de régresser ?

La perspective d’une reprise de la chasse à la baleine en Islande suscite une vive inquiétude au sein de la communauté internationale. Après des années d’espoir de la part des défenseurs de l’environnement de voir le pays tourner définitivement la page de cette pratique, il semblerait que la flotte spécialisée dans la chasse au rorqual commun se prépare à reprendre ses activités.
En effet, « la seule compagnie baleinière islandaise spécialisée dans la chasse à l’aileron préparait déjà ses navires », laissant entrevoir une reprise imminente. Cette relance s’inscrit dans le cadre de permis quinquennaux (2025-2029), qui permettent une reprise sans nouvelle autorisation gouvernementale.

Des quotas massifs et controversés

Les chiffres avancés donnent la mesure de l’enjeu : « Jusqu’à 209 rorquals communs et 217 petits rorquals pourraient être tués en 2026 ». Plus largement, « le quota actuel, auto-alloué, autoriserait la mise à mort de jusqu’à 2 000 baleines par la chasse commerciale sur une période de cinq ans, sans nouvelle approbation politique ».
Ces quotas, définis unilatéralement, permettent « de tuer 209 rorquals communs et 217 petits rorquals au cours de chaque saison de chasse à la baleine annuelle ». Une pratique d’autant plus critiquée que le rorqual commun est classé comme vulnérable sur la Liste rouge de l’UICN.

Une pratique dénoncée comme obsolète

L’organisation OceanCare condamne fermement cette reprise annoncée. Son directeur scientifique, Mark Simmonds, ne cache pas sa déception :
« La décision de la compagnie baleinière de reprendre la chasse à la baleine – malgré tout ce qui s’est passé ces dernières années dans le pays, notamment le fait qu’il est désormais clair que plus de 50 % de la population s’y oppose – est profondément décevante. La chasse commerciale à la baleine est une pratique obsolète et injustifiable. Tuer des baleines à des fins commerciales au XXIe siècle n’est ni nécessaire ni acceptable, surtout compte tenu des graves préoccupations, toujours non résolues, concernant le bien-être animal. »
Même tonalité du côté de Nicolas Entrup, directeur des relations internationales de l’organisation :
« Les baleines sont confrontées à de nombreuses menaces. Sommes-nous, en tant qu’êtres humains, assez obstinés pour ne pas mettre fin à cette pratique inutile, cruelle et vaine ? La chasse commerciale à la baleine contrevient aux accords internationaux, menace les populations de baleines vulnérables et cause des souffrances aux animaux. L’Islande se doit d’agir mieux et nous sommes convaincus que la majorité des Islandais partagent cet avis ! »

Un défi au moratoire international

La reprise envisagée intervient dans un contexte global de renforcement des politiques de protection des océans. Elle apparaît comme une entorse majeure au moratoire mondial instauré en 1986 par la Commission baleinière internationale.
« Malgré l’interdiction internationale de la chasse commerciale à la baleine en vigueur depuis 1986, l’Islande continue d’agir en dehors du consensus mondial », en maintenant une réserve sur ce moratoire et en poursuivant des activités de chasse destinées en grande partie à l’exportation vers le Japon.

Une industrie toujours active

L’historique récent montre une activité irrégulière mais persistante : aucune chasse entre 2019 et 2021, puis 148 rorquals communs tués en 2022, 24 en 2023, avant l’annulation des saisons 2024 et 2025.
Aujourd’hui, « tant que les permis restent valides, aucune autre décision politique n’est requise », ce qui rend la situation particulièrement urgente. D’autant que « la seule compagnie baleinière du pays, Hvalur hf., prépare déjà ses navires pour la prochaine saison estivale ».
Malgré une faible demande locale, « l’ampleur des permis commerciaux quinquennaux (2025-2029) souligne le caractère industriel des opérations baleinières modernes », largement orientées vers l’exportation.

Des souffrances animales documentées

Au-delà des enjeux écologiques, la question du bien-être animal est au cœur des critiques adressées à la chasse commerciale à la baleine. Cette pratique repose sur l’utilisation de harpons explosifs censés provoquer une mort rapide. Dans la réalité, les données scientifiques et les observations officielles dressent un constat bien plus sombre.
Les chiffres issus d’un rapport de l’autorité vétérinaire islandaise sont particulièrement édifiants : « 41 % des baleines ne sont pas mortes immédiatement, le temps médian de décès étant de 11,5 minutes ». Dans certains cas extrêmes, l’agonie peut se prolonger bien au-delà : des inspections ont documenté des mises à mort durant plusieurs heures, avec des animaux agonisant jusqu’à cinq heures après le premier tir. Ces constats ont conduit les autorités elles-mêmes à reconnaître que les méthodes utilisées ne respectaient pas la législation nationale sur le bien-être animal.
C’est d’ailleurs ce qui a provoqué, en 2023, une décision sans précédent : la suspension temporaire de la chasse à la baleine. Le gouvernement islandais a estimé, sur la base d’un rapport officiel, que « le temps de mise à mort était trop long » et incompatible avec les exigences de la loi. Cette décision faisait suite à la diffusion d’images montrant la lente agonie de certains cétacés, renforçant l’émotion de l’opinion publique.
Cependant, loin de marquer un tournant définitif, cette suspension a été suivie d’une reprise encadrée par de nouvelles réglementations introduites à l’été 2023. Celles-ci prévoyaient notamment :

  • un renforcement de la surveillance des opérations de chasse, avec une présence accrue d’inspecteurs à bord et un suivi plus strict des mises à mort ;
  • des exigences accrues en matière de conditions météorologiques et de visibilité, afin de limiter les tirs imprécis ;
  • une volonté affichée de réduire le temps de souffrance des animaux, en imposant des standards techniques plus stricts pour les équipements utilisés.

Malgré ces ajustements, les critiques restent vives. Plusieurs organisations estiment que ces mesures ne s’attaquent pas au problème fondamental : l’impossibilité, dans des conditions réelles de chasse en mer, de garantir une mort rapide et sans souffrance pour des animaux aussi grands et mobiles. D’ailleurs, même après l’introduction de ces नियमations, des violations ont été signalées, allant jusqu’à la suspension temporaire d’un navire en 2023 .
En filigrane, une question demeure : peut-on réellement rendre « humaine » une pratique qui consiste à traquer et tuer des cétacés sauvages en pleine mer ? Pour de nombreux scientifiques et défenseurs des animaux, la réponse est clairement négative, ce qui alimente un débat éthique de plus en plus central dans l’opposition à la chasse commerciale à la baleine.

Un contexte européen préoccupant

L’Islande n’est pas un cas isolé. La reprise annoncée de la chasse à la baleine s’inscrit dans une dynamique plus large de relance — ou de maintien — des activités baleinières en Europe du Nord, en particulier en Norvège, qui reste aujourd’hui le principal pays chasseur de cétacés sur le continent.
Ainsi, « la saison de chasse à la baleine en Norvège aurait déjà commencé », et les chiffres récents confirment une intensification préoccupante. Pour l’année 2026, le gouvernement norvégien a fixé un quota de 1 641 petits rorquals (minke whales), soit une augmentation par rapport aux années précédentes. Déjà en 2025, le quota avait été porté à 1 406 individus, en hausse par rapport à 2024 (1 157), malgré une demande intérieure en déclin

Dans les faits, toutes ces prises ne sont pas réalisées, mais les volumes restent significatifs : 429 baleines ont été effectivement tuées en 2025 par une dizaine de navires. À plus long terme, la Norvège a abattu plus de 16 000 baleines depuis la fin du moratoire international, ce qui en fait le pays le plus actif au monde dans ce domaine.
Certaines données illustrent également l’impact biologique de ces campagnes. En 2024, par exemple, 301 femelles ont été tuées, dont plus de la moitié étaient gestantes, entraînant la perte d’au moins 170 petits avant leur naissance. Des chiffres qui soulignent les conséquences à long terme sur les populations.
Au-delà de la Norvège, les organisations de protection rappellent que trois pays — Islande, Norvège et Japon — continuent de pratiquer la chasse commerciale, en dépit du moratoire international. Ensemble, ils auraient tué environ 45 000 baleines depuis son entrée en vigueur en 1986.

Ce maintien, voire ce renforcement, des quotas en Europe du Nord intervient alors même que d’autres menaces — collisions avec les navires, pollution, changement climatique — fragilisent déjà les populations de cétacés. Dans ce contexte, la reprise islandaise ne serait pas un cas isolé, mais le symptôme d’un relâchement plus global des engagements en faveur de la protection des océans.

Pourquoi l’Islande s’obstine à relancer la chasse à la baleine

La relance de la chasse à la baleine en Islande tient à un mélange de facteurs économiques, politiques et historiques — même si, aujourd’hui, ces justifications sont de plus en plus contestées.

Une logique avant tout économique (mais fragile)
La principale motivation reste commerciale. La viande de rorqual commun chassée en Islande est très majoritairement destinée à l’exportation, notamment vers le Japon, où subsiste une demande. Le marché intérieur islandais est, lui, limité et en déclin. Cette activité repose en réalité sur un acteur quasi unique : la société Hvalur hf., qui continue d’exploiter ce marché de niche. Mais ce modèle est fragile : les exportations ont déjà été perturbées ces dernières années, et la rentabilité dépend fortement des débouchés japonais.

Des permis déjà accordés
Un élément clé explique aussi la reprise : aucune nouvelle décision politique n’est nécessaire. Les permis quinquennaux (2025-2029), déjà attribués, autorisent la chasse sans nouveau vote gouvernemental. Autrement dit, la reprise actuelle est en partie « automatique » : tant que ces licences ne sont pas révoquées, l’activité peut redémarrer à tout moment.

Une volonté de préserver une tradition
La chasse à la baleine est parfois défendue au nom d’un héritage culturel et maritime. Même si cette argumentation est de moins en moins centrale, elle reste présente dans certains discours politiques et industriels. Cela dit, cet argument est affaibli par la réalité actuelle : il ne s’agit plus d’une pratique artisanale traditionnelle, mais d’une activité industrielle tournée vers l’export.

Une position politique à part sur la scène internationale
L’Islande maintient une réserve vis-à-vis du moratoire de 1986 de la Commission baleinière internationale, ce qui lui permet légalement de poursuivre la chasse commerciale. Ce positionnement reflète une volonté de défendre sa souveraineté sur la gestion des ressources marines, même si cela l’isole sur la scène internationale.

Une opinion publique divisée
Fait notable : la reprise ne fait pas consensus dans le pays. Selon plusieurs enquêtes, une majorité d’Islandais serait aujourd’hui opposée à la chasse commerciale à la baleine. Mais l’absence de décision politique récente pour annuler les permis montre aussi une certaine hésitation du gouvernement, pris entre pressions économiques, image internationale et évolution de l’opinion.

Ainsi, sa reprise ne répond ni à une nécessité vitale ni à un impératif collectif, mais à une combinaison de tolérance réglementaire, d’intérêts économiques et d’inaction politique. Dès lors, la question n’est plus de savoir si cette pratique peut continuer, mais si nous choisissons, en conscience, de la laisser perdurer.

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