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Réseaux sociaux : comment la presse française a écrit, sans le savoir, sa propre dépendance

Illustration Washington Post

Vingt-et-un ans, sept grands quotidiens, plus de 150 000 articles passés au crible : une équipe de chercheuses et chercheurs toulousains a reconstitué la façon dont la presse française a parlé — et continue de parler — des réseaux sociaux. Le résultat est troublant. Loin d’être un simple objet d’information parmi d’autres, les plateformes sont devenues l’infrastructure invisible du travail journalistique lui-même. Et ce miroir déformant raconte autant l’évolution du web que celle des rédactions.

Rachat et transformation de Twitter en X, projet de loi française pour interdire TikTok, Snapchat et Instagram aux moins de 15 ans, affaire Cambridge Analytica… Les réseaux sociaux ponctuent régulièrement l’actualité médiatique, sociale et politique. Mais comment la presse française en parle-t-elle vraiment ? C’est la question que s’est posée une équipe de scientifiques toulousains au sein de l’Observatoire des pratiques socio-numériques (OPSN). Leur étude révèle comment les journalistes ont progressivement fait des réseaux sociaux une infrastructure de leur propre travail, non sans angles morts persistants sur leurs usages réels et leurs logiques de pouvoir.

Les chercheuses et chercheurs de l’OPSN, soutenus financièrement par la Maison des sciences humaines et sociales de Toulouse (MSHS-T) et l’Université de Toulouse, ont collecté plus de 150 000 articles de presse quotidienne issus du Monde, du Figaro, de Libération, d’Aujourd’hui en France, des Échos, de la Croix et de l’Humanité, sur une période allant de 2003 à 2024. Pour analyser ce volume considérable, l’équipe a eu recours à la lexicométrie, une méthode qui cartographie les grands registres thématiques d’un corpus textuel. Deux corpus ont en réalité été constitués : un « corpus spécifique » de 109 262 articles citant nommément l’un des dix réseaux retenus, et un « corpus générique » de 48 528 articles évoquant les « réseaux sociaux » sans nommer de plateforme — révélateur, à lui seul, de l’imprégnation diffuse de ces dispositifs dans tous les replis de l’information.

Trois générations de réseaux, trois mondes médiatiques

Avant d’entrer dans les discours, l’étude propose une grille de lecture précieuse : trois générations technologiques distinctes structurent l’histoire des réseaux socionumériques (RSN). La première, la « génération Web » des années 2000, regroupe MySpace, Facebook, LinkedIn, YouTube, Twitter ou Reddit — des plateformes pensées d’abord pour l’ordinateur de bureau.
La deuxième, la « génération Smartphone », émerge au début des années 2010 avec Instagram, Snapchat ou Pinterest, conçus nativement pour la mobilité, ce qui transforme à la fois les formats de contenu (photo, story éphémère) et les modalités d’interaction.
La troisième, incarnée par TikTok à la fin des années 2010, s’appuie sur les hauts débits permis par la 4G puis la 5G pour imposer la vidéo verticale comme grammaire dominante. Chacune de ces générations imprime sa propre signature dans la presse, mais toutes subissent à terme un destin commun : passer d’un statut d’innovation à celui d’objet de soupçon.

De « myspace.com » à « les réseaux sociaux » : une normalisation en vingt ans

L’un des résultats les plus frappants de l’étude « Aux origines d’un monde. Les réseaux socionumériques dans la presse quotidienne française » concerne la transformation du langage journalistique lui-même. Les premières occurrences, au début des années 2000, désignent les plateformes avec leur suffixe technique : myspace.com ou facebook.com, signe d’un web encore perçu comme expérimental. Les guillemets encadraient régulièrement l’expression « réseaux sociaux », marquant une distance prudente face à un objet jugé étranger. « À partir de 2013, ces guillemets ont pratiquement disparu », observent les chercheurs.

Parallèlement, l’usage du pluriel dans le terme « les réseaux sociaux » dépasse les 80 % des occurrences dès 2011, et culmine à plus de 95 % à partir de 2018. Ce glissement vers une catégorie englobante efface les spécificités techniques et politiques de chaque plateforme au profit d’une évidence collective. « C’est le signe que les réseaux sociaux ont rapidement été investis d’une signification qui dépasse les spécificités des plateformes et qu’ils sont perçus et discutés comme un tout, comme une catégorie qui fait sens même sans exemplification ». Autrement dit, en deux décennies, un mot a changé de famille : il a quitté la sociologie des réseaux relationnels pour devenir un terme du sens commun médiatique.

« L’effet Twitter » : quand les routines journalistiques fabriquent la visibilité médiatique

Le rapport de recherche met aussi en relief ce que les scientifiques appellent « l’effet Twitter » : malgré sa base d’utilisateurs beaucoup plus restreinte que d’autres réseaux sociaux, Twitter est néanmoins énormément cité dans les articles de presse. Rapporté à leurs utilisateurs respectifs, Twitter génère plus de 6 articles par million d’usagers de ce réseau alors que Facebook en génère moins de 0,8 par million, soit une surreprésentation 8 fois supérieure à celle que laisserait supposer leurs audiences réelles. « Ces chiffres démontrent que la presse parle d’abord des réseaux qu’elle utilise elle-même », estime Brigitte Sebbah, professeure à l’Université de Toulouse au sein du Laboratoire d’études et de recherches appliquées en sciences sociales (Lerass). « Twitter est central non parce qu’il est majoritaire du point de vue des usages, mais parce qu’il est compatible avec les routines journalistiques ».
Son format bref, directement citable, sa fonction de veille et de mise en scène des controverses en ont fait une infrastructure du webjournalisme bien avant d’être un réseau populaire. La grande présence de journalistes leur assure un contact permanent à tel point que Twitter peut être considéré comme une « méta rédaction ». Ce constat n’est pas anodin : il signifie qu’une part de ce que les lecteurs perçoivent comme « ce qui agite la société » n’est, en réalité, qu’un reflet de ce qui agite la profession.

D’une communication libératrice à la manipulation politique : le désenchantement

Portés dans un premier temps par une rhétorique de la disruption et de la liberté d’expression, les RSN sont progressivement réinscrits dans des récits critiques, voire accusatoires. Ce basculement correspond à un tournant discursif global repéré dans l’étude autour de 2018, année du scandale Cambridge Analytica et de l’entrée en vigueur du règlement général sur la protection des données (RGPD) de l’Union européenne. Les thématiques d’innovation et d’économie, très présentes dans les articles du début de la période, perdent de leur importance au détriment des questions de régulation, de responsabilité et d’ingérence politique. Amplifiés par la récente médiatisation de l’intelligence artificielle, ces discours inscrivent les RSN et leurs fondateurs au cœur des enjeux géopolitiques contemporains, marquant la fin de l’illusion libertarienne du web.
Cette inflexion entre désormais en résonance avec un cadre réglementaire européen offensif — Digital Services Act, Digital Markets Act — et avec les projets d’interdiction d’accès aux plus jeunes adoptés ou discutés en Australie, en Espagne et en France. Le modèle économique des plateformes, fondé sur la captation des données et l’économie de l’attention, n’apparaît plus comme un détail technique : il est devenu un objet politique de plein droit.

La politique surreprésentée, les usages ordinaires invisibles

L’analyse des articles révèle que la presse ne couvre pas les réseaux sociaux tels qu’ils sont vécus par leurs utilisateurs. Alors que la grande majorité des usages quotidiens des plateformes (recettes de cuisine, sports, sociabilités, loisirs) relève de pratiques non politiques, ces dimensions ne représentent qu’environ un tiers du corpus journalistique. La politique, les scandales et les conflits occupent le reste. L’étude montre aussi que les médias ne couvrent pas toutes les plateformes de la même manière : Twitter est assigné au débat public, Instagram au récit de soi, Snapchat aux risques adolescents, TikTok aux tensions géopolitiques et à la radicalité politique. Ce décalage structurel entre l’agenda médiatique et les pratiques effectives de centaines de millions d’utilisateurs soulève une question de représentativité que l’étude pose sans détour.

X, le miroir qui se fissure

Une dernière donnée mérite qu’on s’y attarde, parce qu’elle dit quelque chose de l’avenir de ce type de travail. Depuis 2023, le rebaptême de Twitter en « X » a rendu la recherche par mots-clés quasi inopérante : le terme, trop banal, ne permet plus d’isoler les articles consacrés à la plateforme dans les bases de données. Ce qui était hier l’objet le plus étudié devient, par un simple changement de nom, un angle mort méthodologique. La coïncidence est troublante : c’est précisément au moment où la plateforme connaît sa transformation la plus politique — sous la houlette de son nouveau propriétaire — qu’elle échappe partiellement au regard analytique des chercheurs. Une manière, pour l’objet d’étude, d’imposer ses propres règles à ceux qui l’observent.

En remontant aux origines des réseaux socionumériques par le prisme de leur médiatisation, l’OPSN livre moins un bilan qu’un avertissement : ce que la presse a raconté des plateformes en vingt ans est aussi l’histoire de ce qu’elle a omis. Reste désormais à savoir si les rédactions sauront décrire le prochain monde numérique — celui que façonnent déjà l’intelligence artificielle générative et les recompositions géopolitiques du web — autrement qu’à travers le filtre des outils qu’elles utilisent elles-mêmes.

Un autoportrait involontaire de la presse

À la lecture du rapport de l’OPSN, on apprend essentiellement une chose, déclinée sous plusieurs angles : les médias n’ont pas seulement raconté l’avènement des réseaux sociaux, ils s’y sont fondus. L’étude documente cette transformation à trois niveaux qui se renforcent mutuellement.
D’abord, sur le plan du langage. En vingt ans, la presse est passée d’un vocabulaire technique et prudent à une expression d’évidence. Les guillemets disparaissent après 2013, le pluriel englobant « les réseaux sociaux » dépasse 95 % des occurrences à partir de 2018. Ce qui était un objet étrange est devenu une catégorie du sens commun, au prix d’un effacement des spécificités de chaque plateforme.
Ensuite, sur le plan de la couverture. La presse ne décrit pas les réseaux sociaux tels qu’ils sont utilisés, mais tels qu’elle-même les pratique. Enfin, sur le plan des récits. On assiste à un basculement net autour de 2018 (Cambridge Analytica, RGPD) : la rhétorique de la libération de l’expression et de l’innovation économique cède la place à un discours critique sur la régulation, la responsabilité, la manipulation et l’ingérence. Les réseaux sociaux ne sont plus présentés comme des outils, mais comme des infrastructures politiques disputées, et leurs fondateurs comme des acteurs géopolitiques.
À ces trois enseignements s’en ajoute un quatrième, plus discret mais lourd de conséquences : le miroir médiatique a des angles morts qui s’élargissent. Le rebaptême de Twitter en X rend désormais la plateforme presque impossible à isoler dans les bases de données journalistiques — précisément au moment où elle connaît sa mutation la plus politique. L’objet observé impose ses règles à ceux qui prétendent l’observer.
Au fond, ce que livre cette étude, c’est moins un portrait des réseaux sociaux qu’un portrait de la presse face à eux : une presse qui a fini par parler d’elle-même en croyant parler du monde, et qui n’a pas encore tout à fait pris la mesure de cette dépendance. Le rapport agit ainsi comme un autoexamen tardif d’une profession dont l’écosystème de travail a été silencieusement reconfiguré par les plateformes qu’elle était censée tenir à distance critique.

Reste à savoir si l’arrivée de l’intelligence artificielle générative, déjà intégrée aux plateformes, donnera lieu au même cycle — émerveillement, dépendance, désenchantement — ou si, cette fois, la lucidité précédera l’usage.

L’étude « Aux origines d’un monde : les réseaux socionumériques dans la presse quotidienne française » est accessible en intégralité sur le site de l’OPSN.
Ce rapport de recherche n’a pas été soumis à une procédure d’évaluation par des pairs. Il présente des résultats intermédiaires avec l’objectif d’ouvrir des pistes de discussions. Il a été produit dans le cadre d’une résidence scientifique en mai 2025 dans la commune d’Auzat (09).

Autrices et auteurs du rapport (par ordre alphabétique) : Guillaume Cabanac, Ophélie Fraisier-Vannier, Béatrice Milard, Pierre Ratinaud, Brigitte Sebbah.
Rédactrice et rédacteur : Pierre Ratinaud et Brigitte Sebbah.

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