Déjà inscrit ou abonné ?
Je me connecte

rejoignez gratuitement le cercle des lecteurs de UP’

L’illusion du « tout-numérique » : pourquoi le cash reste le rempart des États

Tribune libre

Vous pensiez que les billets de banque étaient des reliques poussiéreuses, bonnes tout juste à encombrer votre portefeuille ? C’est exactement ce que certains voudraient vous faire croire. Derrière la promesse rutilante d’un monde 100 % digital se cache une bataille moins avouable : celle qui oppose les États aux géants de la tech et de la finance, tous deux bien décidés à mettre la main sur vos transactions. Car l’argent liquide, ce n’est pas qu’une question de monnaie — c’est une question de souveraineté, d’inclusion et, disons-le franchement, de liberté. Alors avant de jeter vos derniers euros dans le tiroir des oubliettes, lisez cette tribune d’Eric Lefebvre, spécialiste des flux financiers.

Le mirage d’une société totalement dématérialisée — la fameuse cashless society — semble aujourd’hui se heurter à une réalité politique incontournable : la souveraineté. Loin d’être un simple vestige du passé, l’argent liquide demeure le socle de l’indépendance des États face à l’appétit croissant des géants de la tech et de la finance privée. En conservant le pouvoir de battre monnaie, les nations protègent bien plus qu’un mode de paiement ; elles préservent le dernier levier public capable d’échapper au contrôle exclusif des acteurs privés sur nos échanges les plus fondamentaux.

Le débat sur la nécessité de conserver l’argent liquide parmi nos modes de paiement n’a pas fini de faire couler de l’encre. Pourtant, États et banques centrales sont perpétuellement critiquées lors de campagnes de presse favorable au tout-digital. Mais comme le rappelle justement François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France (jusqu’au 2 juin 2026), le pouvoir de battre monnaie est un attribut fondamental de la souveraineté étatique, historiquement théorisé dès le XVIᵉ siècle. Mais les menaces sur ce grand principe sont nombreuses, venant des grandes entreprises privées américaines de la fintech. « La vraie menace sur la souveraineté monétaire me semble résider aujourd’hui dans la privatisation et la « déseuropéanisation » des paiements », alerte Villeroy de Galhau. Et qui dit souveraineté, dit utilisation d’argent liquide frappé par les banques centrales.

Une prérogative régalienne

C’est en réalité une bataille en coulisses qui fait peu de bruit en public. Les États sont assaillis de toutes parts par des acteurs non-étatiques souhaitant grignoter une part de leurs prérogatives. « Depuis des décennies, les entreprises de la fintech s’efforcent de nous faire croire que l’argent liquide est un moyen de paiement obsolète, inefficace et dangereux, explique Brett Scott, économiste et analyste au sein de The Finance Innovation Lab. Ceux qui adhèrent à cette idée imaginent que la généralisation des paiements numériques est une évolution naturelle. Mais une société sans espèces nous enferme et restreint nos choix. L’argent liquide maintient un équilibre des pouvoirs au sein du système monétaire. Si vous viviez dans un système de paiement où votre seule option serait d’utiliser des paiements numériques contrôlés par le secteur bancaire et les géants de la tech, la situation serait profondément oppressive. » Et les États, en Europe ou ailleurs, perdraient l’une de leurs principales prérogatives : maîtriser le système financier et monétaire international.

Il s’agit d’une tentative de prise de pouvoir qui ne dit pas son nom, et contre laquelle les États doivent se battre. « Institution socio-politique reposant sur la confiance d’une collectivité et exigeant la garantie de l’État, la monnaie est pouvoir, écrit Rémy Herrera, chercheur CNRS et auteur du livre La monnaie : du pouvoir de la finance à la souveraineté des peuples (éd. CETIM, 2022). Elle représente un attribut de la souveraineté nationale et le degré de maîtrise qu’un gouvernement choisit d’exercer sur elle reflète l’étendue de la souveraineté de son peuple. » Et ce degré de maîtrise passe nécessairement par le contrôle de la monnaie fiduciaire.

La demande toujours soutenue malgré le mirage de la « cashless society »

Malgré ces tentatives de déstabilisation et ces menaces, la demande internationale reste soutenue, parallèlement à l’essor des paiements numériques. Les fabricants de billets de banque ne chôment pas : selon Smithers, plus de 550 milliards de billets de banque de quelque 180 monnaies nationales sont aujourd’hui en circulation, la production de nouveaux billets continuant même d’augmenter. Entre 2019 et 2024, la production mondiale de billets a ainsi progressé d’environ 3,7% par an. « L’argent liquide est – et restera – un instrument clé de l’économie, même dans les pays les plus développés, et une pierre angulaire de la société. C’est certain, assure Thomas Savare, PDG d’Oberthur Fiduciaire, l’un des leaders mondiaux de la fabrication de billets de banque. Aussi surprenant que cela puisse paraître, la demande mondiale de liquidités est en constante augmentation. Elle a atteint un pic pendant la crise de la Covid-19, a légèrement diminué au cours des deux années suivantes, mais la tendance de fond reste à la hausse. Environ 95 % de cette demande provient de régions hors d’Europe et des États-Unis, connaissant une forte croissance économique et une expansion démographique rapide. Ensemble, ces facteurs alimentent une demande soutenue de billets de banque. » Les billets ont donc encore de beaux jours devant eux, n’en déplaisent à leurs détracteurs.

Pourtant, il y a une vingtaine d’années, plusieurs pays ont tenté un choix radical, s’orientant vers une société sans argent liquide – autrement appelée « cashless society ». En Europe, la Suède et la Finlande ont opté pour cette stratégie ; même chose en Afrique avec le Nigeria et le Kenya. « L’argent liquide s’est avéré indispensable à maintes reprises dans la vie économique et sociale, ajoute Thomas Savare. Les pays d’Europe du Nord qui ont jadis mené des politiques résolument dématérialisées ont depuis constaté la marginalisation de certains groupes dans un environnement où l’argent liquide est quasiment absent. Seul l’argent liquide peut garantir une véritable inclusion financière. Alors qu’un mouvement en faveur de l’argent liquide émerge, il mérite le soutien des pouvoirs publics. Réaffirmer que l’argent liquide doit rester accessible est une première étape ; des mesures concrètes doivent ensuite être prises – et seuls les gouvernements peuvent les garantir. » Car oui, pièces et billets doivent rester accessibles à tous. À commencer par les plus pauvres d’entre nous.

L’argent liquide permet de lutter contre l’exclusion

L’argent liquide permet en effet de lutter contre « les exclusions ». Et elles sont nombreuses. Les États l’ont compris, en particulier à l’égard des couches les plus défavorisées de la population. Au Royaume-Uni, George Sullivan et Luke Burns, chercheurs à la Cornell University ont étudié l’impact des politiques « cashless » et leurs conclusions sont claires : l’abandon progressif de l’usage des billets de banque outre-Manche accentue la précarité. Notamment à cause de la disparition de nombreux ATM : « L’exclusion financière est un sujet qui revêt une importance croissante dans la société britannique moderne, avec le retrait des infrastructures de retrait d’espèces et le passage à la banque en ligne », remarquent les deux chercheurs. La digitalisation a donc ses limites.

En matière d’exclusion, il ne s’agit pas seulement du niveau de richesse des utilisateurs. Les personnes atteintes de cécité, par exemple, peuvent aussi utiliser des billets portant des dispositifs tactiles en relief basés sur le braille. En 2025, la Namibie a, par exemple, été pionnière dans le domaine. Une bonne manière de rendre accessible l’utilisation de la monnaie en espèces à toute la population, quel que soit le handicap. Pour les gouvernements, en Afrique, en Europe ou ailleurs, cela répond aussi à une demande du public et des usagers. En un mot, préserver les billets de banque dans le panel des moyens de paiement est bel et bien d’intérêt général.

Eric Lefebvre, data analyst, spécialiste des flux financiers

0 Commentaires
Les plus anciens
Les plus récents Le plus de votes
Inline Feedbacks
View all comments
Article précédent

Inflation "maîtrisée" : le grand mensonge de votre caddie

Derniers articles de ECONOMIE

REJOIGNEZ

LE CERCLE DE CEUX QUI VEULENT COMPRENDRE NOTRE EPOQUE DE TRANSITION, REGARDER LE MONDE AVEC LES YEUX OUVERTS. ET AGIR.
logo-UP-menu150

Déjà inscrit ? Je me connecte

Inscrivez-vous et lisez trois articles gratuitement. Recevez aussi notre newsletter pour être informé des dernières infos publiées.

→ Inscrivez-vous gratuitement pour poursuivre votre lecture.

REJOIGNEZ

LE CERCLE DE CEUX QUI VEULENT COMPRENDRE NOTRE EPOQUE DE TRANSITION, REGARDER LE MONDE AVEC LES YEUX OUVERTS ET AGIR

Vous avez bénéficié de 3 articles gratuits pour découvrir UP’.

Profitez d'un accès illimité à nos contenus !