Les pesticides interdits en Europe continuent de revenir dans nos assiettes par la voie des importations alimentaires. C’est l’alerte lancée par foodwatch après une vaste campagne d’analyses menée dans plusieurs pays européens. L’organisation dénonce à la fois l’inaction de la Commission européenne face à ce « commerce toxique » et les risques liés au futur paquet législatif « Food and Feed Safety Omnibus », accusé d’affaiblir les contrôles sanitaires. En France, plusieurs produits de grandes marques, dont Ducros, Taureau Ailé et Lipton, sont pointés du doigt pour la présence de résidus de pesticides interdits ou au-delà des seuils autorisés.
L’organisation foodwatch tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme sur la présence de pesticides interdits dans des produits alimentaires vendus en Europe. À partir d’analyses réalisées sur 64 références de riz, de thés et d’épices commercialisées dans plusieurs pays européens, l’association affirme que 45 d’entre elles contiennent des résidus de substances dont l’usage et la vente sont interdits au sein de l’Union européenne. En France, 12 des 15 produits testés seraient concernés.
Parmi les produits épinglés figurent notamment le paprika doux moulu Ducros, le riz « Le Thaï » de Taureau Ailé et du thé vert à la menthe Lipton. Selon foodwatch, ces résultats illustrent un phénomène qu’elle qualifie « d’effet boomerang » : des pesticides bannis sur le territoire européen sont exportés vers des pays tiers, puis reviennent dans les denrées importées consommées par les Européens.
L’association estime que cette situation révèle les contradictions de la politique européenne en matière de sécurité alimentaire. Elle rappelle qu’en 2020, la Commission européenne s’était engagée à interdire l’exportation de substances chimiques interdites dans l’Union. Or, selon une étude juridique publiée cette semaine par foodwatch et l’Institut Veblen, Bruxelles disposerait déjà des bases légales nécessaires pour agir sans attendre une nouvelle législation.
« Nous refusons que notre sécurité alimentaire soit sacrifiée au nom de la compétitivité », déclare Camille Dorioz, directeur des campagnes de foodwatch France. L’organisation critique particulièrement le projet de paquet législatif « Food and Feed Safety Omnibus », actuellement en préparation à Bruxelles, qu’elle accuse d’assouplir les procédures d’évaluation et de contrôle des pesticides.
Les résultats des analyses présentés par foodwatch se veulent particulièrement préoccupants. Sur les 64 produits examinés en Europe, 49 contiennent des résidus de pesticides et 14 dépasseraient même les limites maximales de résidus fixées par la réglementation européenne. En France, deux produits dépasseraient ces seuils légaux : le paprika doux moulu Ducros, dans lequel ont été détectés du chlorfénapyr et du flonicamide au-dessus des limites autorisées, ainsi que le riz Taureau Ailé, contenant de l’anthraquinone à un niveau supérieur au seuil réglementaire.

Les épices et les thés apparaissent comme les catégories les plus touchées. Selon foodwatch, neuf des dix échantillons français analysés dans ces segments contenaient des résidus de pesticides non autorisés. Les marques Albert Ménès, Twinings, Carrefour, Monoprix, Leader Price ou encore Intermarché sont également citées.
Le paprika Ducros concentre à lui seul 18 résidus différents, dont six pesticides interdits dans l’Union européenne, parmi lesquels plusieurs néonicotinoïdes controversés comme le clothianidine et le thiaméthoxame. Foodwatch souligne aussi la fréquence de détection de substances telles que la bifenthrine, le spirotétramate ou l’isoprothiolane, un fongicide utilisé dans la culture du riz.
Face à ces constats, l’organisation réclame le rappel immédiat des produits dépassant les seuils réglementaires, l’instauration d’une tolérance zéro pour les résidus de pesticides non autorisés dans l’Union européenne et l’abandon du projet « Food and Feed Safety Omnibus ».
Foodwatch rappelle enfin qu’en France, malgré les engagements de la loi EGALIM (1) et le durcissement récent de certaines réglementations, les exportations européennes de pesticides interdits auraient augmenté de 50 % entre 2018 et 2024, selon des données de Public Eye et Unearthed.
L’association appelle désormais les citoyens à interpeller les députés européens et à signer sa pétition en ligne contre ce qu’elle considère comme un recul majeur de la protection sanitaire et environnementale en Europe.
Des seuils réglementaires de plus en plus contestés
Mais au-delà même des produits dépassant les limites maximales de résidus autorisées, une autre question inquiète de plus en plus les scientifiques : les seuils réglementaires actuels protègent-ils réellement la santé des consommateurs ? Car si foodwatch réclame une tolérance zéro pour les pesticides interdits, plusieurs études récentes suggèrent que des effets sanitaires pourraient apparaître même lorsque les concentrations restent officiellement conformes à la réglementation.
Il y a quelques jours encore, une étude publiée dans la revue scientifique Nature Medicine établissait un lien entre un pesticide jusque-là considéré comme sans danger et l’apparition de tumeurs colorectales chez les jeunes adultes. L’an dernier, une étude française parue dans European Journal of Epidemiology ajoutait déjà l’exposition aux pesticides à la liste des facteurs de risque connus du cancer du pancréas. Plus récemment encore, en avril dernier, des chercheurs français publiaient dans Nature Health une étude montrant que dans les zones où l’accumulation de différents pesticides dans l’environnement — notamment dans l’air — était la plus forte, le risque de cancer pouvait être supérieur de 150 %. Menée au Pérou, cette recherche n’aurait cependant, selon ses auteurs, aucune raison de ne pas être transposable à d’autres régions du monde.
Ces travaux alimentent les inquiétudes autour du désormais célèbre « effet cocktail » : l’exposition simultanée à plusieurs pesticides et substances chimiques pourrait produire des effets sanitaires significatifs, même lorsque chaque molécule prise isolément reste sous les seuils réglementaires autorisés. Les chercheurs soulignent toutefois que des études complémentaires restent nécessaires pour évaluer précisément l’ampleur réelle de ces risques.
Résultats concernant les produits achetés en France :

(1) Article 83 de la loi EGALIM (Loi n° 2018-938 du 30 octobre 2018 pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous) : “Sont interdits à compter du 1er janvier 2022 la production, le stockage et la circulation de produits phytopharmaceutiques contenant des substances actives non approuvées pour des raisons liées à la protection de la santé humaine ou animale ou de l’environnement conformément au règlement (CE) n° 1107/2009”






