Le Centre national de recherche atmosphérique (NCAR), pilier historique des sciences du climat aux États-Unis et l’un des plus prestigieux instituts mondiaux d’étude de l’atmosphère dans toute sa diversité et sa complexité, se retrouve au cœur d’un affrontement judiciaire majeur avec l’administration Trump. Accusé de nourrir « l’alarmisme climatique », ce centre de recherche de renommée mondiale risque un démantèlement qui inquiète profondément la communauté scientifique internationale. Derrière cette bataille juridique se joue l’avenir de l’un des principaux moteurs de la modélisation climatique et de la prévision météorologique moderne.
« La Fondation nationale pour la science va démanteler le Centre national de recherche atmosphérique (NCAR) de Boulder, dans le Colorado », a déclaré par communiqué Russell Vought, directeur du Bureau de la gestion et du budget de la Maison-Blanche. « Ce centre est l’une des principales sources d’alarmisme climatique aux États-Unis. Un examen approfondi est en cours et toutes les activités essentielles, telles que la recherche météorologique, seront transférées à une autre entité ou un autre site. » explique-t-il.
L’administration prévoit d’identifier et d’éliminer ce qu’elle qualifie d’« activités de recherche frauduleuses sur les nouvelles technologies vertes » lors d’un prochain audit du centre, selon la Maison Blanche. Les « fonctions essentielles », telles que la modélisation météorologique et le calcul haute performance, seront quant à elles transférées à une autre entité ou un autre site. La Maison Blanche a présenté cette restructuration comme un retour aux objectifs initiaux du Centre national de recherche atmosphérique.
Cette décision intervient après que Trump a également imposé des coupes budgétaires massives à la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration), notamment la suppression du Bureau de la recherche océanique et atmosphérique de l’agence et la fin du financement de ses laboratoires et instituts de coopération en matière de climat, de météorologie et d’océanographie.
Le personnel du Centre national de recherche atmosphérique (NCAR) compte environ 830 employés qui font partie de l’University Corporation for Atmospheric Research (UCAR), un consortium à but non lucratif regroupant plus de 130 établissements d’enseignement supérieur et de recherche axés sur les sciences du système Terre. On ignore l’impact que ce démantèlement pourrait avoir sur les emplois et les programmes.
À Boulder, la science du climat contre l’administration Trump
À Denver, dans le Colorado, une audience judiciaire particulièrement suivie s’est tenue ce 7 mai 2026 autour de l’avenir du Centre national de recherche atmosphérique (NCAR), installé à Boulder. Considéré comme le « vaisseau-mère » mondial des sciences du climat, le NCAR est aujourd’hui menacé par l’administration de Trump, qui souhaite le restructurer en profondeur, voire le démanteler, au motif qu’il favoriserait un discours jugé trop alarmiste sur le climat.
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Face à cette offensive, l’University Corporation for Atmospheric Research (UCAR) — un consortium regroupant environ 130 universités américaines et chargé de gérer le NCAR — a engagé une action en justice contre le gouvernement fédéral dès le mois de mars afin d’empêcher cette réorganisation.
Pour les chercheurs, les conséquences seraient considérables. Le NCAR constitue en effet une infrastructure scientifique mondiale essentielle : ses modèles numériques sont au fondement d’une grande partie de la recherche atmosphérique contemporaine, y compris des travaux d’intelligence artificielle consacrés à la prévision des événements météorologiques extrêmes (1). « La disparition du NCAR signifierait la perte de plusieurs décennies de connaissances institutionnelles, un savoir irrécupérable d’ici deux, quatre ou même dix ans », avertit Angeline Pendergrass, climatologue à l’Université Cornell, dans l’État de New York.

Une bataille juridique autour du supercalculateur du Wyoming
Le cœur du litige porte sur les décisions de la National Science Foundation (NSF), principal bailleur de fonds du NCAR via un contrat signé avec l’UCAR. Selon les plaignants, la NSF agirait avec précipitation et sans autorité suffisante pour transférer certains éléments stratégiques du NCAR — notamment son centre de supercalcul situé à Cheyenne, dans le Wyoming — vers d’autres institutions publiques ou privées.
Lors de l’audience, l’avocat de la NSF a soutenu qu’aucune décision définitive n’avait encore été prise. Mais les documents versés au dossier par l’UCAR racontent une autre histoire. Ils révèlent qu’en novembre dernier, le Bureau du budget de la Maison-Blanche avait demandé à la NSF de restructurer le NCAR afin de mieux aligner ses activités sur les priorités politiques de l’administration Trump.
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Cette orientation est devenue publique en décembre. Puis, en janvier, la NSF a officiellement lancé un appel à propositions sur la réorganisation du centre, ouvrant une période de consultation publique jusqu’au 13 mars. Or, selon les documents judiciaires, dès le 12 février — soit avant même la fin de cette consultation — les responsables du NCAR avaient été informés que la NSF avait déjà décidé de transférer la gestion du centre de supercalcul à une structure extérieure.
Pour Carlos Javier Martinez, climatologue à l’Union of Concerned Scientists, cette rapidité interroge : « C’est remarquablement rapide pour une décision aussi importante. »
Le 3 avril, l’UCAR a demandé à un juge fédéral de suspendre le transfert du centre de supercalcul. Lors de l’audience du 7 mai, Michael Purpura, avocat du cabinet Hueston Hennigan représentant l’UCAR, a dénoncé « une mascarade ».
En réponse, Marianne Kies, avocate de la NSF travaillant avec le département de la Justice à Washington, a affirmé que l’agence n’avait pris aucune décision finale concernant l’avenir du centre de supercalcul ni celui du NCAR dans son ensemble. « Aucune décision définitive n’a été prise concernant le transfert de la gestion », a-t-elle déclaré. Selon elle, la NSF n’aurait donc violé aucune obligation procédurale.
Le juge fédéral R. Brooke Jackson, du tribunal de district du Colorado, a annoncé qu’il rendrait sa décision « dans les plus brefs délais ». Si la NSF l’emporte, le transfert du centre de supercalcul pourra se poursuivre. Si l’UCAR obtient gain de cause, ce transfert sera probablement suspendu jusqu’à la conclusion d’un nouvel accord.
Une institution historique fragilisée
Quelle que soit l’issue judiciaire immédiate, le conflit autour du NCAR semble loin d’être terminé. Car au-delà du supercalculateur, c’est l’ensemble des activités du centre qui pourrait être affecté : flotte d’avions de recherche, programmes de météorologie spatiale, équipes de modélisation climatique ou encore travaux de prévision météorologique.
Pour Amanda Staudt, directrice générale de l’American Meteorological Society, l’incertitude actuelle risque déjà d’avoir des répercussions importantes sur la communauté scientifique et sur les services météorologiques qui dépendent des données du NCAR. « Des changements majeurs comme ceux proposés par la NSF peuvent être très perturbateurs », souligne-t-elle.

Créé en 1960 par la NSF à la demande d’universités américaines désireuses de mutualiser leurs moyens de recherche atmosphérique, le NCAR fonctionne aujourd’hui grâce à un contrat de cinq ans d’un montant de 938 millions de dollars signé entre la NSF et l’UCAR. Ce contrat court jusqu’en 2028.
Les élus du Colorado au Congrès tentent actuellement de bloquer toute tentative de démantèlement, sans succès pour l’instant. Une des pistes envisagées consisterait à inscrire dans la prochaine loi budgétaire fédérale une disposition obligeant la NSF à préserver l’intégrité du NCAR.
Fuite des cerveaux et avenir incertain
Lors de l’audience, l’UCAR a également insisté sur les conséquences humaines déjà visibles de cette crise. Selon l’organisation, l’incertitude entourant l’avenir du centre provoque une fuite des talents : des chercheurs quittent déjà le NCAR, craignant pour la pérennité de leurs travaux.
La représentante du gouvernement a contesté cet argument, estimant ces départs prématurés puisqu’aucune décision définitive n’a encore été actée.
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L’université du Wyoming, située à Laramie, apparaît aujourd’hui comme la principale candidate à la reprise du centre de supercalcul. Elle collabore déjà avec le NCAR pour l’exploitation du site, qui héberge le supercalculateur Derecho, mis en service en 2023. Celui-ci a notamment été utilisé pour étudier la propagation des incendies de forêt et les tempêtes violentes.
Pour Carlos Javier Martinez, la situation reste difficile à comprendre. Il juge « déconcertant » que la NSF ait investi des millions de dollars dans ce nouveau supercalculateur au moment même où elle renouvelait le contrat de l’UCAR, manifestant ainsi sa confiance envers le consortium. « Et maintenant, nous constatons tous ces changements », observe-t-il. « On est en droit de se demander pourquoi. »
(1) Hua, Z. et al. Artif. I. Earth Syst. 5, 250045 (2025).
Source : Nature (doi : https://doi.org/10.1038/d41586-026-01501-z) (Références : Hua, Z. et al. Artif. I. Earth Syst. 5, 250045 (2025).)






