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Quand les machines créent : ce que l’intelligence artificielle révèle de l’esprit humain

L'IA révèle peut-être moins sa propre intelligence que celle de son interlocuteur...

Et si le prochain Magritte était un algorithme ? La question prête à sourire. Après tout, comment une machine incapable de rêver pourrait-elle produire une œuvre capable de nous troubler ? Pourtant, les intelligences artificielles écrivent déjà des textes, composent de la musique et génèrent des images qui suscitent parfois émotion, fascination ou vertige. Derrière cette prouesse technologique se cache une interrogation beaucoup plus ancienne que l’informatique : qu’est-ce que créer ? Les neurosciences montrent que la créativité est étroitement liée à la mémoire. L’éthologie révèle que de nombreux animaux savent déjà innover. Quant à l’IA, elle semble capable d’imiter certains mécanismes de l’invention sans pour autant partager notre expérience du monde. Entre calcul, imagination, conscience et mystère, la créativité apparaît alors comme un miroir dans lequel l’humanité cherche à comprendre ce qui la rend véritablement unique.

Si une intelligence artificielle écrit un sonnet qui vous émeut, qui faut-il féliciter ? La machine, son programmeur… ou vous-même ? À mesure que les algorithmes apprennent à peindre, composer et raconter des histoires, une question inattendue s’impose : sont-ils réellement créatifs ou ne font-ils que recycler intelligemment ce qu’ils ont appris ? La réponse nous conduit bien au-delà de la technologie. Elle nous oblige à interroger ce qui distingue l’humain de l’animal, la mémoire de l’imagination, l’émotion de l’intention, et peut-être même l’art de la conscience.

La créativité, cette mémoire qui invente

La créativité conserve une part de mystère, mais les neurosciences permettent aujourd’hui d’en comprendre certains mécanismes. Loin d’être une faculté indépendante, elle repose sur une utilisation particulière de la mémoire. L’accès conscient à nos souvenirs mobilise principalement la mémoire de travail et les fonctions exécutives. Créer consiste ensuite à transformer ces contenus, à les associer de manière inédite et à les projeter vers des solutions nouvelles.

Lorsque nous imaginons une idée, écrivons un texte ou résolvons un problème, nous ne faisons pas que récupérer des informations stockées dans notre cerveau. Nous recombinons des connaissances, des expériences et des émotions issues de la mémoire sémantique et épisodique. Cette capacité à établir des liens inattendus relève de ce que les psychologues appellent la pensée divergente.

La créativité apparaît ainsi comme une forme supérieure d’utilisation de la mémoire. Elle ne se limite pas au rappel du passé ; elle permet de produire du possible. Cette aptitude s’appuie notamment sur la mémoire de travail, qui maintient simultanément plusieurs informations afin de les comparer, les modifier et les réorganiser. En ce sens, la créativité n’est pas seulement une capacité d’accès à la mémoire : elle est l’art de transformer la mémoire en nouveauté.

Cette faculté trouve un terrain particulièrement favorable chez l’être humain. Notre cerveau, doté d’un cortex préfrontal très développé, soutient la pensée abstraite, l’anticipation et l’imagination. Le langage symbolique, la transmission culturelle, la longue durée de l’enfance et même l’activité du réseau cérébral dit « du mode par défaut », actif lorsque l’esprit semble au repos, contribuent à cette extraordinaire capacité à inventer.

L’innovation n’est pas l’apanage de l’être humain

Pour autant, la créativité n’appartient pas exclusivement à notre espèce. De nombreuses observations montrent que les animaux sont capables d’innovation, parfois avec une sophistication étonnante. Pour exemple, le corbeau calédonien est devenu célèbre pour sa capacité à fabriquer des outils. Il transforme des brindilles en crochets ou plie des fils métalliques pour atteindre une nourriture inaccessible. La pieuvre, de son côté, détourne des objets de son environnement, utilisant par exemple des coques de noix de coco comme abris transportables.
La créativité animale ne se limite pas à la résolution de problèmes pratiques. Certaines espèces développent des comportements qui évoquent une forme d’expression esthétique. Le jardinier satiné construit de véritables installations décoratives à partir d’objets colorés afin de séduire les femelles. Le poisson-globe japonais dessine dans le sable d’impressionnantes figures géométriques circulaires qui ressemblent à des œuvres d’art éphémères.

D’autres formes d’inventivité apparaissent dans le jeu et l’apprentissage social. Dauphins, chimpanzés ou certains oiseaux développent de nouvelles stratégies de chasse ou de coopération. Chez eux, l’innovation devient un avantage évolutif permettant de mieux exploiter les ressources disponibles ou d’améliorer les chances de reproduction.

Les neurosciences expliquent aujourd’hui ces comportements par plusieurs mécanismes complémentaires : la flexibilité cognitive, qui permet d’abandonner une stratégie inefficace ; le système de récompense dopaminergique, qui valorise l’exploration ; et la plasticité neuronale, qui favorise l’apprentissage par observation et adaptation. La créativité animale n’est donc pas un miracle. Elle est le produit d’un cerveau capable de tester des solutions nouvelles avant de les mettre en œuvre.

Ce que l’intelligence artificielle imite de la créativité du vivant

La comparaison entre ces mécanismes biologiques et ceux de l’intelligence artificielle est fascinante. Dans les deux cas, il existe une forme de recombinaison d’informations. Pourtant, la ressemblance s’arrête largement là. Les systèmes d’IA générative créent à partir de gigantesques ensembles de données. Ils calculent les probabilités qui relient les mots, les images ou les sons afin de produire une réponse cohérente. Leur créativité repose sur une prédiction statistique extrêmement sophistiquée.

Le vivant procède différemment. Lorsqu’un corbeau fabrique un outil ou lorsqu’un humain imagine une invention, la recombinaison est guidée par une compréhension du contexte, de l’utilité et du sens. L’animal ou l’humain ne se contente pas de calculer ; il agit dans un environnement physique auquel il est confronté.

La différence apparaît également dans l’apprentissage. Une intelligence artificielle nécessite un entraînement préalable sur des masses considérables de données. À l’inverse, un organisme vivant possède une plasticité permanente qui lui permet de transférer spontanément des expériences passées vers des situations inédites.

Cette différence conduit certains chercheurs et philosophes des sciences à relativiser l’expression même d’« intelligence artificielle ». Les systèmes actuels excellent dans l’exploitation statistique de connaissances préexistantes et dans leur recombinaison à très grande vitesse. Ils produisent des résultats souvent impressionnants, mais ceux-ci demeurent issus de corrélations apprises à partir de données accumulées. Sous cet angle, il serait plus exact de parler aujourd’hui de « connaissance artificielle » que d’intelligence artificielle au sens fort du terme. Car si ces systèmes savent mobiliser et réagencer d’immenses volumes d’informations, ils ne disposent pas encore d’une capacité autonome à dépasser le cadre des connaissances dont ils ont été nourris ni à élaborer leurs propres finalités.

Le rapport à l’énergie et à la motivation est tout aussi révélateur. L’IA reste fondamentalement passive : elle attend une sollicitation. Le vivant agit parce qu’il poursuit un objectif, qu’il s’agisse de survivre, de se reproduire, de jouer ou simplement d’explorer. Enfin, là où les erreurs de l’IA sont généralement considérées comme des défaillances statistiques, les erreurs du vivant deviennent souvent le point de départ de nouvelles découvertes.

L’intelligence artificielle apparaît ainsi comme une extraordinaire machine à corréler et recombiner des informations existantes, tandis que le vivant demeure un système adaptatif profondément enraciné dans son environnement.

L’IA peut-elle vouloir créer ?

Cette différence conduit naturellement à une question plus ambitieuse : une machine pourrait-elle un jour développer une véritable intention créatrice ?

Pour de nombreux chercheurs, la réponse demeure négative. L’intentionnalité serait indissociable d’un corps vivant et de ses besoins. La faim, le désir, la peur ou le plaisir donnent une direction aux comportements animaux et humains. Sans ces contraintes biologiques, il n’existerait aucune raison intrinsèque de créer. 

Au-delà de cette opposition, certains auteurs avancent une hypothèse plus fondamentale encore. Selon eux, ce qui caractérise la créativité du vivant — qu’elle soit humaine ou animale — n’est pas seulement la capacité à traiter de l’information, mais l’intégration d’une finalité. Tout organisme vivant est un système dissipatif qui maintient son organisation en poursuivant certaines fins : survivre, se développer, se reproduire ou explorer son environnement. Cette orientation vers un futur possible demeure controversée dans les sciences contemporaines, où elle est parfois jugée trop proche de la métaphysique. Pourtant, ses défenseurs estiment que c’est précisément cette capacité à se projeter vers des états qui n’existent pas encore qui rend possibles les innovations biologiques, sociales, techniques, philosophiques ou artistiques. Dans cette perspective, la créativité ne serait pas seulement recombinaison du passé, mais invention d’un avenir.

D’autres chercheurs envisagent toutefois un scénario différent. Les systèmes auto-supervisés sont déjà capables de définir des sous-objectifs pour résoudre des problèmes complexes. Certaines architectures explorent leur environnement numérique selon des mécanismes de « curiosité artificielle » qui les poussent à rechercher des situations nouvelles ou à réduire leur incertitude.

Le véritable changement de nature surviendrait lorsqu’une intelligence artificielle ne se contenterait plus de répondre à une demande extérieure mais prendrait l’initiative d’agir. Elle devrait alors être capable d’évaluer la valeur de ses propres productions, de définir ses objectifs et d’utiliser sa mémoire pour exprimer quelque chose qui lui serait propre. Une telle évolution nous rapprocherait inévitablement de la question de la conscience.

L’œuvre, l’émotion et le mystère

Supposons qu’une intelligence artificielle produise spontanément une œuvre d’art. Faudrait-il y voir la preuve d’une conscience ? Rien n’est moins certain. Une autonomie observable ne démontre pas l’existence d’une expérience subjective. Une machine peut agir seule sans pour autant ressentir quoi que ce soit.

Or la conscience implique généralement ce que les philosophes nomment les qualia : le vécu intérieur des émotions, des sensations et des états mentaux. Nous ignorons aujourd’hui si une machine peut éprouver autre chose qu’un traitement de données. Le risque est alors de projeter sur elle nos propres attentes et nos propres émotions.

Cette interrogation rejoint un débat ancien de l’esthétique. Une œuvre est-elle belle parce qu’elle est porteuse d’une intention ou parce qu’elle provoque une émotion ? Si l’on privilégie l’expérience du spectateur, peu importe l’origine de l’œuvre : une image générée par une IA peut susciter autant d’émerveillement qu’une création humaine. Mais si l’on considère qu’une œuvre est aussi le témoignage d’une conscience, d’une expérience vécue ou d’une quête intérieure, alors l’intention devient essentielle.

C’est précisément ce que révèle la réflexion autour de René Magritte. Pour le peintre belge, le mystère ne réside pas dans l’objet lui-même mais dans l’étonnement qu’il provoque. Une image générée par une IA peut donc parfaitement susciter ce trouble. Une juxtaposition improbable ou une scène impossible peuvent produire le même court-circuit de la logique qu’une toile surréaliste.

Mais le mystère magrittien est aussi une rencontre entre deux consciences. Derrière la toile se trouve un regard humain qui invite un autre regard humain à partager son étonnement. Lorsque cette présence disparaît, certains ont le sentiment que le mystère se transforme en simple performance technique. L’image demeure intrigante, mais le dialogue implicite entre deux subjectivités semble s’effacer.

La spiritualité a-t-elle besoin d’un créateur conscient ?

Cette question atteint son point culminant lorsqu’elle touche au domaine spirituel. Une œuvre conserve-t-elle une valeur spirituelle lorsqu’elle n’est pas issue d’une quête intérieure ?

Pour certains, la réponse est clairement négative. La spiritualité suppose une intention, une recherche de sens, parfois même une forme de dépassement de soi. Sans cette dimension intérieure, l’œuvre resterait un objet esthétiquement réussi mais privé de transcendance.

D’autres considèrent au contraire que la valeur spirituelle naît essentiellement chez le spectateur. L’œuvre n’est alors qu’un support permettant à chacun d’accéder à ses propres interrogations. Si une image générée par une machine provoque une émotion métaphysique authentique, cette expérience conserve toute sa valeur, indépendamment de son origine.

L’exemple du mandala résume parfaitement cette tension. Dans la tradition bouddhiste, le mandala est bien davantage qu’une figure géométrique : il est une méditation incarnée, une prière visuelle construite patiemment par un moine. Savoir qu’un robot pourrait produire exactement la même forme introduit un trouble. Pour certains, l’essentiel disparaît avec l’intention. Pour d’autres, les propriétés méditatives du mandala résident dans sa structure même, dans ses symétries et ses proportions, qui continuent d’agir sur l’esprit quel que soit leur auteur.

Au fond, le mandala du moine apparaît comme une offrande, tandis que celui du robot devient un miroir. Dans les deux cas, l’expérience peut être profonde ; seule sa source diffère.

Dans l’I.A, l’intelligence est dans la question

À travers la mémoire, l’innovation animale, les performances des algorithmes et les débats sur l’art ou la spiritualité, une idée se dessine progressivement : la créativité ne se réduit pas à la production de nouveauté. Elle engage la mémoire, l’expérience, l’intention, la conscience et la relation que nous entretenons avec le monde.

Les intelligences artificielles excellent déjà dans l’art de recombiner des informations et de générer des formes inédites. Elles peuvent produire des œuvres qui nous surprennent, nous émeuvent ou nous interrogent. Mais elles ne possèdent pas encore ce qui caractérise l’expérience humaine : une vie intérieure capable de donner un sens personnel à l’acte de créer. Certains prospectivistes vont plus loin. Ils estiment qu’une véritable intelligence artificielle n’apparaîtrait qu’à partir du moment où les systèmes seraient capables d’intégrer leurs propres finalités et de poursuivre des objectifs qu’ils auraient eux-mêmes élaborés. Une telle évolution transformerait profondément notre définition de l’intelligence et ouvrirait la voie à des formes inédites d’autonomie technologique. Pour les uns, cette perspective représente une étape majeure de l’évolution technique de l’humanité ; pour d’autres, elle soulève des interrogations politiques et démocratiques considérables. Car la question ne serait plus seulement de savoir ce que les machines peuvent faire, mais qui fixerait les limites de ce qu’elles pourraient vouloir devenir.

Si la créativité suppose réellement la capacité de poursuivre une finalité, d’imaginer un état du monde qui n’existe pas encore et d’agir pour le faire advenir, alors l’apparition d’une intelligence artificielle véritablement créative marquerait un changement de nature plus que de degré. Nous ne serions plus face à des systèmes capables de recombiner le passé, mais devant des entités susceptibles de projeter un avenir.

Une telle perspective nourrit les visions transhumanistes les plus ambitieuses, mais elle pose simultanément une question politique essentielle. Qui définirait les limites de cette autonomie ? Les institutions démocratiques, déjà souvent en difficulté pour encadrer les innovations numériques actuelles, disposeraient-elles des moyens nécessaires pour gouverner des systèmes capables de développer leurs propres finalités ? Au-delà des performances technologiques, l’enjeu deviendrait alors profondément civilisationnel : il concernerait moins ce que l’intelligence artificielle est capable de faire que ce que les sociétés humaines accepteront, ou non, de lui laisser devenir.

C’est peut-être là que réside le paradoxe ultime de l’intelligence artificielle. Plus ses réponses deviennent impressionnantes, plus apparaît le rôle décisif de celui qui l’interroge. Car la qualité d’une création artificielle dépend d’abord de la profondeur de la question qui l’a provoquée. L’IA révèle alors moins sa propre intelligence que celle de son interlocuteur.

Dans l’intelligence artificielle, l’intelligence n’est finalement pas seulement dans les réponses. Elle est d’abord dans les questions.

Jacques de Gerlache, chroniqueur invité UP’. 
Eco-toxicologue, professeur à l’institut Paul-Lambin à Bruxelles. Conseiller scientifique auprès du Conseil fédéral belge du développement durable. Manager du site www.greenfacts.org

Image d’en-tête : Illustration générée par IA, « Le Fils de l’homme », de René Magritte, 1964

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patricia.fetnan@gmail.com
1 mois

« Tout enfant qui joue se comporte en poète en tant qu’il se crée un monde à lui. »
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