En 2003, François Hartog donnait un nom à une étrange maladie de nos sociétés : le « présentisme », cette manière de vivre dans un présent devenu si envahissant qu’il finit par absorber le passé et confisquer l’avenir. Vingt-trois ans plus tard, Pierre Rosanvallon en explore les conséquences politiques dans La tyrannie du présent (Seuil, 18 sept. 2026). Entre les deux livres, le monde a connu la révolution numérique, les crises financières, la pandémie, l’accélération climatique et le retour de la guerre en Europe. Face à ces crises climatiques, démocratiques et sociales, nos sociétés semblent avoir de plus en plus de mal à regarder au-delà de l’urgence et à préparer l’avenir. Pourquoi sommes-nous devenus si prisonniers du présent ? C’est cette forme de « myopie » collective que Pierre Rosanvallon explore dans ce dernier ouvrage. Une autre question demeure, devenue plus pressante encore : comment une démocratie peut-elle préparer l’avenir lorsqu’elle semble condamnée à ne gouverner que l’immédiat ? Deux grands historiens, deux époques, et une même inquiétude : celle d’une société qui possède de plus en plus de moyens de prévoir demain, mais de moins en moins de capacité à le construire.
Il y a quelque chose de paradoxal dans notre époque car, jamais, nous n’avons disposé d’autant d’informations sur ce qui nous attend. Nous savons modéliser l’évolution du climat, anticiper le vieillissement démographique, calculer les trajectoires de la dette publique, mesurer l’épuisement des ressources naturelles. Nous connaissons les risques, parfois à plusieurs décennies près. Et pourtant, nous continuons à agir comme si le futur était une affaire dont nous pourrions nous occuper plus tard.
Cette contradiction n’est pas seulement celle de gouvernements hésitants, de citoyens impatients ou de responsables politiques obsédés par leur réélection. Elle touche à quelque chose de plus profond : notre manière collective d’habiter le temps.
C’est précisément ce qui rend passionnant le rapprochement entre deux ouvrages publiés à vingt-trois ans de distance. En 2003, François Hartog cherchait à comprendre comment les sociétés organisent leurs relations avec le passé, le présent et le futur. En 2026, Pierre Rosanvallon examine comment la prépondérance du présent affaiblit la capacité démocratique à décider pour l’avenir.
Le premier décrivait une transformation de notre conscience historique, alors que le second en interroge les effets sur nos institutions et notre responsabilité politique. Et, entre les deux, le présent n’a pas seulement pris davantage de place : il est devenu une véritable question de gouvernement.
Il est ainsi des livres qui semblent se répondre à travers le temps. En 2003, François Hartog publiait Régimes d’historicité, donnant un nom à ce phénomène étrange : le « présentisme », cette incapacité croissante de nos sociétés à penser au-delà de l’instant.
Vingt-trois ans plus tard, Pierre Rosanvallon publie La tyrannie du présent. Entre les deux, qu’avons-nous appris ? Et surtout, qu’avons-nous fait de notre avenir ?
Le rapprochement que nous souhaitons faire entre ces deux ouvrages n’a rien d’un exercice intellectuel artificiel : Rosanvallon reconnaît lui-même sa dette envers Hartog, avec lequel il a d’ailleurs débattu publiquement en septembre 2026. Pourtant, leurs ambitions diffèrent profondément. Là où Hartog cherchait à comprendre comment le présent avait envahi notre conscience historique, Rosanvallon s’interroge sur les moyens de desserrer son emprise sur la démocratie. L’un établissait un diagnostic ; l’autre explore les voies d’une émancipation. Les lire ensemble, à vingt-trois ans de distance, permet de mesurer non seulement ce qui a changé dans notre rapport au temps, mais aussi ce qui s’est aggravé dans notre capacité collective à imaginer et à construire demain. Car, finalement, la question n’est peut-être plus de savoir pourquoi nous vivons prisonniers du présent, mais si nous avons encore la volonté politique d’en sortir.
2003 : François Hartog diagnostique la disparition de l’horizon
Lorsque François Hartog publie Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps aux éditions du Seuil, en 2003, il ne propose pas simplement une réflexion sur l’accélération de nos vies. Son ambition est plus vaste : comprendre comment les sociétés humaines se situent dans l’histoire et donnent un sens au temps. Il développe pour cela la notion de « régime d’historicité », un outil intellectuel permettant d’observer les différentes manières d’articuler passé, présent et avenir.
Dans les sociétés anciennes, le passé constitue souvent une référence majeure, fournissant des exemples, des modèles, des leçons. Avec la modernité européenne, notamment après la Révolution française, le futur acquiert une place centrale et, ainsi, le progrès, la révolution, l’émancipation et la transformation sociale deviennent autant de promesses orientées vers demain.
L’avenir n’est plus seulement ce qui doit arriver : il devient ce que les hommes peuvent et doivent construire.
Mais, à la fin du XXe siècle, cette organisation du temps commence à vaciller et les grandes promesses du progrès se fissurent. Les idéologies qui prétendaient annoncer l’avenir perdent leur autorité. L’histoire cesse ainsi, progressivement, d’apparaître comme une marche, certes conflictuelle, mais orientée vers un horizon. À sa place s’impose ce que Hartog appelle le « présentisme ».
Le présent tend désormais à devenir le point de référence dominant. Le passé se manifeste à travers la mémoire, les commémorations, le patrimoine. Quant au futur, il apparaît moins comme une promesse que comme un ensemble de risques à prévenir.
Dans cette configuration, le présent n’est plus simplement un moment entre ce qui fut et ce qui sera. Il devient le lieu où tout semble devoir être vécu, conservé, anticipé et décidé.
Hartog décrit ainsi un présent qui s’étend dans les deux directions du temps, au point de fragiliser la distinction entre mémoire, expérience et projet.
Son ouvrage pose donc une question fondamentale : que devient une société lorsque l’avenir cesse d’être une promesse collective ? La question était déjà considérable en 2003. Elle l’est davantage encore aujourd’hui (1).
2026 : Pierre Rosanvallon révèle le piège politique du présent
Vingt-trois ans plus tard, Pierre Rosanvallon reprend, dans La tyrannie du présent, cette interrogation sur notre rapport au temps, mais il la déplace vers le fonctionnement même de la démocratie. Le problème n’est plus seulement de comprendre pourquoi le présent domine notre représentation de l’histoire. Il est de savoir pourquoi cette domination empêche les sociétés démocratiques de prendre les décisions dont leur avenir dépend.
Dans sa rencontre avec Jérémie Peltier, organisée par la Fondation Jean-Jaurès sous le titre « Comment redonner du temps à la démocratie ? », Rosanvallon revient sur les racines historiques de cette difficulté et sur les moyens de réintroduire le temps long dans la vie démocratique.
Il ne s’agit pas simplement de dénoncer l’impatience contemporaine. Le philosophe et historien met en cause un déséquilibre plus structurel : les institutions démocratiques doivent répondre aux attentes immédiates des citoyens, tandis que les défis auxquels elles sont confrontées exigent des engagements de longue durée, tels que le climat, les retraites, la dette publique ou encore les transformations démographiques qui ne peuvent être traités dans le seul calendrier d’une législature.
Pourtant, les gouvernements sont jugés sur leurs résultats immédiats et ces responsables politiques doivent convaincre rapidement. Les citoyens attendent des réponses à des difficultés bien réelles, souvent urgentes. Et les échéances électorales imposent leur rythme. Le temps politique et le temps des problèmes collectifs ne coïncident plus.
Dans un autre entretien consacré à son livre, Rosanvallon formule le constat qui traverse sa réflexion : « Nous savons mais nous ne faisons rien. »
Cette formule éclaire une différence décisive entre les deux ouvrages. En effet, chez Hartog, le présentisme désigne d’abord une transformation de notre expérience du temps, alors que chez Rosanvallon, il devient une interrogation sur notre capacité à agir.
Nous ne manquons pas nécessairement de connaissances sur l’avenir : nous manquons de mécanismes collectifs capables de transformer ces connaissances en décisions.
Entre 2003 et 2026, le futur a changé de visage
C’est en regardant ce qui s’est passé entre 2003 et 2026 que le dialogue entre ces deux livres devient particulièrement éclairant.
En 2003, le monde sortait d’une décennie marquée par la fin de la guerre froide, l’expansion de la mondialisation et l’essor d’Internet. Le futur semblait encore largement associé aux promesses de la technologie et de l’économie mondialisée, même si les désillusions politiques et les inquiétudes environnementales étaient déjà profondes.
En 2026, le paysage s’est transformé. La crise financière de 2008 a ébranlé la confiance dans les mécanismes économiques, sans oublier la pandémie de Covid-19 qui a révélé la fragilité de systèmes que l’on croyait solides. La guerre en Ukraine a réintroduit la possibilité d’un conflit durable aux frontières de l’Union européenne. Quant au changement climatique, il est passé du statut de menace annoncée à celui de réalité quotidienne. Puis l’intelligence artificielle, elle, accélère encore le rythme des transformations techniques et sociales.
Le futur est partout. Dans les rapports scientifiques, les scénarios énergétiques, les projections économiques, les discours politiques et les inquiétudes individuelles. Mais il est de moins en moins présenté comme un horizon désirable. Là où la modernité promettait des lendemains meilleurs, notre époque multiplie les scénarios de catastrophes à éviter.
Ce déplacement est essentiel. Le présentisme de 2026 n’est plus exactement celui de 2003. Il ne se caractérise pas seulement par l’omniprésence du présent, mais par une forme de saturation de l’avenir : nous en parlons sans cesse, nous le calculons, nous le redoutons, sans toujours parvenir à en faire un projet commun. Nous sommes passés d’un futur qui promettait à un futur qui menace.
Cette évolution ne signifie pas que les sociétés auraient définitivement renoncé au progrès. Les avancées médicales, les innovations scientifiques, les mobilisations citoyennes et les nouvelles formes de solidarité témoignent du contraire. Mais elles peinent à constituer un récit collectif suffisamment puissant pour organiser durablement l’action politique.
La question n’est donc plus seulement : pourquoi avons-nous perdu confiance dans l’avenir ? Elle devient : comment retrouver la capacité d’agir sur un avenir que nous connaissons de mieux en mieux, mais que nous semblons maîtriser de moins en moins ?
- LIRE DANS UP’ : La démocratie va-t-elle disparaître ?
Le paradoxe démocratique : gouverner pour ceux qui ne votent pas encore
La contribution la plus politique de Rosanvallon tient à cette contradiction : la démocratie repose sur la souveraineté des citoyens présents, mais les décisions prises aujourd’hui engagent des individus qui ne peuvent pas encore participer à cette souveraineté.
Les générations futures subiront les conséquences de nos émissions de gaz à effet de serre, de nos choix énergétiques, de notre endettement et de l’état des ressources naturelles que nous leur transmettrons.
Or elles ne votent pas. Elles ne manifestent pas. Elles ne disposent d’aucun pouvoir direct sur les décisions qui détermineront pourtant leurs conditions d’existence.
La démocratie représentative connaît bien les conflits entre catégories sociales, territoires, professions ou générations vivantes. Elle est beaucoup moins bien équipée pour représenter les intérêts de ceux qui ne sont pas encore nés. Cette asymétrie constitue un problème de justice.
Dans son entretien de septembre 2026 au Monde, Rosanvallon souligne que le souci du long terme doit pouvoir trouver sa place dans l’idéal démocratique lui-même. Il ne suffit pas de protéger les droits des citoyens actuels : il faut aussi interroger les obligations que ces droits impliquent envers les générations à venir. C’est ici que Rosanvallon prolonge Hartog tout en changeant de terrain.
Hartog montrait comment le futur perdait sa capacité à organiser notre expérience historique, alors que Rosanvallon demande comment lui redonner une place dans nos institutions. Autrement dit, il ne suffit plus de penser l’avenir ; Il faut lui donner des droits politiques.
Redonner du temps à la démocratie, sans retirer la démocratie aux citoyens
La difficulté est considérable, car les réponses possibles comportent elles-mêmes des risques.
On pourrait imaginer confier davantage de décisions à des autorités indépendantes, à des experts ou à des institutions protégées des alternances électorales. Mais une telle solution poserait immédiatement une question de légitimité : au nom du long terme, peut-on soustraire des décisions importantes au débat démocratique ?
Rosanvallon cherche précisément à éviter cette opposition entre efficacité et démocratie. Dans ses interventions publiques autour du livre, il défend notamment l’idée d’un « parlement du long terme », destiné à mettre en discussion les conséquences futures des décisions présentes. L’enjeu n’est pas de créer une institution qui prétendrait connaître l’avenir à la place des citoyens. Il serait plutôt de rendre visibles les effets différés de l’action publique et de leur donner une véritable place dans la délibération.
Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que les paroles nuisent à l’action. Nous estimons plutôt qu’il est dangereux de passer aux actes, avant que la discussion nous ait éclairés sur ce qu’il y a à faire ». Thucydide, homme politique, stratège et historien athénien, né vers 460 av. J.-C
Cette réflexion rejoint les expériences des conventions citoyennes, les débats sur la représentation des générations futures et les propositions visant à mieux évaluer les conséquences environnementales et sociales des politiques publiques. Elle oblige surtout à dépasser une conception de la démocratie réduite au seul rendez-vous électoral. Car une démocratie vivante ne consiste pas uniquement à choisir périodiquement des représentants ; elle suppose aussi des espaces de participation, de confrontation et de contrôle permettant aux citoyens d’intervenir dans la durée.
Le défi est donc de faire coexister deux exigences également légitimes : la possibilité de changer les gouvernants et la nécessité de maintenir des engagements collectifs au-delà des alternances. C’est une tension que Rosanvallon résume dans ses entretiens en distinguant les rythmes de renouvellement des responsables politiques et la continuité nécessaire de certaines politiques publiques (2).
La nouvelle lutte des classes sera-t-elle une lutte des générations ?
Une dimension mérite d’être particulièrement soulignée dans l’analyse de Rosanvallon : la montée d’un conflit entre générations, encore largement invisible dans nos représentations politiques.
Dans un entretien publié le 11 octobre 2026 par Le Grand Continent (3), l’historien explique que les conflits sociaux ne se limitent plus aux oppositions traditionnelles entre catégories économiques car une autre ligne de fracture traverse désormais nos sociétés : celle qui sépare les générations selon leur rapport aux ressources, aux charges et aux possibilités d’avenir.
Le constat ne signifie pas que les inégalités de classes auraient disparu. Il suggère qu’une nouvelle dimension des injustices sociales s’y ajoute.
Une décision budgétaire peut préserver le pouvoir d’achat actuel tout en augmentant les charges futures. Une politique énergétique peut protéger des intérêts économiques immédiats tout en aggravant les risques climatiques à venir. Un arbitrage sur les retraites peut modifier durablement la répartition des efforts entre générations.
Ces conflits sont d’autant plus difficiles à résoudre que leurs protagonistes ne disposent pas des mêmes moyens d’expression politique.
Rosanvallon propose donc de faire émerger des espaces de discussion entre générations, afin de rendre visibles ces divergences et de les soumettre à la délibération collective. Cette proposition présente un intérêt qui dépasse les seules institutions et elle rappelle que l’avenir n’est pas un territoire consensuel. Il est traversé de choix, d’intérêts contradictoires et de conceptions différentes de la justice.
Dans cet entretien, Rosanvallon reconnaît explicitement sa dette intellectuelle envers François Hartog, dont les travaux sur le présentisme ont nourri sa propre réflexion. Mais il précise également l’orientation particulière de son livre : « Mon livre est donc essentiellement un livre sur la façon de sortir du présentisme, de lutter contre lui. »
La filiation entre les deux ouvrages n’est donc pas seulement une interprétation extérieure. Elle est revendiquée par Rosanvallon lui-même.
Le temps long ne doit pas devenir le privilège des experts
Reste une difficulté que la lecture croisée des deux ouvrages permet de mieux comprendre. Comment redonner une place à l’avenir sans transformer la démocratie en gouvernement des experts ?
Car l’appel au temps long peut aussi servir à justifier une mise à distance des citoyens. Au nom de décisions jugées nécessaires pour demain, certains pourraient être tentés de considérer les débats publics, les élections ou les contestations sociales comme autant d’obstacles à l’efficacité.
Ce serait une contradiction majeure : prétendre sauver l’avenir de la démocratie en affaiblissant la démocratie elle-même.
Rosanvallon se montre attentif à ce danger. Dans son entretien au Grand Continent, il revient sur les limites des réponses aristocratiques, bureaucratiques et technocratiques historiquement apportées au problème du temps politique. Il rappelle notamment l’expérience française du Plan, qui associait administrations, syndicats, patronat et représentants de la société civile à la préparation des politiques publiques.
Ce qui l’intéresse dans cette histoire n’est pas la nostalgie d’une planification disparue, mais la possibilité de construire des méthodes permettant à une société de discuter collectivement de ses orientations futures. Il évoque ainsi des « conférences des générations », des conventions citoyennes et des pratiques de délibération capables de dépasser les oppositions politiques immédiates.
Cette réflexion ouvre une piste essentielle : la démocratie ne retrouvera pas nécessairement le temps long en créant seulement de nouvelles institutions. Elle pourrait aussi le retrouver en inventant de nouvelles manières de débattre, de négocier et de décider ensemble.
Mais cette proposition appelle une interrogation critique : la délibération, aussi nécessaire soit-elle, ne garantit pas que les engagements seront respectés. Comment assurer la continuité d’une politique climatique, éducative ou énergétique lorsque changent les gouvernements, les majorités et les priorités budgétaires ?
C’est probablement l’un des défis les plus difficiles soulevés par La tyrannie du présent : transformer une conscience partagée de l’avenir en obligations collectives suffisamment durables, sans les soustraire au contrôle démocratique.
De la conscience du temps à la responsabilité de l’avenir
Vingt-trois années séparent donc deux interrogations qui se complètent remarquablement. François Hartog cherchait à comprendre comment notre époque avait progressivement perdu la capacité de penser le temps autrement qu’à partir du présent. Pierre Rosanvallon cherche à comprendre comment nos démocraties pourraient retrouver la capacité d’agir au-delà de lui.
L’un analyse une transformation historique et culturelle. L’autre en explore les conséquences institutionnelles et politiques. Mais leur dialogue permet aussi de mesurer les limites de chacune de ces approches.
Le présentisme n’explique pas, à lui seul, toutes les difficultés de l’action publique. Les intérêts économiques, les rapports de force sociaux, les contraintes internationales ou les stratégies électorales contribuent eux aussi à retarder les décisions. Il serait donc réducteur de considérer que nos sociétés n’agissent pas simplement parce qu’elles seraient prisonnières du présent.
Inversement, réformer les institutions ne suffira probablement pas à faire renaître une confiance collective dans l’avenir. Une démocratie peut disposer de procédures permettant d’anticiper les conséquences de ses décisions sans pour autant partager une représentation commune du monde qu’elle souhaite construire.
C’est peut-être là que la confrontation entre Hartog et Rosanvallon ouvre sa perspective la plus stimulante (4).
Pour retrouver une capacité politique d’avenir, il ne suffit pas d’apprendre à regarder plus loin. Encore faut-il savoir vers quoi nous voulons aller.
En 2003, Hartog nous invitait à comprendre comment le futur avait cessé d’organiser notre expérience historique. En 2026, Rosanvallon nous demande comment lui rendre une place dans l’exercice de la souveraineté démocratique.
Entre les deux, une question demeure ouverte : voulons-nous seulement préserver les générations futures des catastrophes que nous leur préparons, ou sommes-nous encore capables de leur transmettre autre chose qu’un monde à réparer ? Car une démocratie qui ne sait plus imaginer un avenir désirable risque de se condamner à une tâche sans fin : administrer les urgences d’un présent qui ne passe jamais.
Et si le véritable enjeu politique de notre époque était finalement de redonner au futur sa place parmi les affaires du présent ?
(1) François Hartog, Régimes d’historicité, Seuil, 2003, présentation bibliographique et résumé. Voir également la notice critique publiée dans la revue Littérature, accessible sur Persée.
(2)Pierre Rosanvallon, entretien vidéo sur La tyrannie du présent.
(3) Pierre Rosanvallon, « La nouvelle lutte des classes sera une lutte des générations », entretien avec Gilles Gressani, Le Grand Continent, 11 octobre 2026
Pour aller plus loin :
- (4) Voir la rencontre « La Tyrannie du présent » organisée par Le Grand Continent à l’École normale supérieure (ENS) le 28 septembre 2026
- Livre « La Démocratie – Entre défis et menaces« , sous la direction de Jean-Vincent Holeindre – Editions Sciences Humaines, septembre 2020
- Livre « Réanimer la démocratie – Des assemblées populaires face à l’autoritarisme« , de Tristan Rechid – Éditions Actes sud, 15 octobre 2025
Photo d’en-tête : Illustration originale ©UP’ Magazine, réalisée à partir de photographies des deux auteurs :
– Pierre Rosanvallon, 2024 – Photo : Joël Saget / AFP
– François Hartog – Photo : Florent Kolandjian / Politika






