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Sciences humaines : quand la liberté de penser devient une cible politique

La "Long Room" de la bibliothèque du Trinity College, à Dublin. Depuis des siècles, les bibliothèques incarnent la transmission des connaissances et la liberté de penser. Un patrimoine intellectuel dont la préservation demeure un enjeu démocratique.- Photographie de Zairon — 2022 Sam / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0,

Peut-on défendre la démocratie tout en fragilisant les institutions qui permettent de la comprendre, de l’interroger et d’en éclairer les contradictions ? En proposant de supprimer la subvention publique de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), le Rassemblement national a ouvert un débat qui dépasse largement la question budgétaire. Derrière les économies affichées se dessine une interrogation autrement plus politique : quelle place notre société entend-elle encore accorder à la liberté de la recherche, au pluralisme des idées et à la circulation des savoirs ? Héritière d’une histoire intellectuelle marquée par la Résistance, l’exil et le combat pour la liberté de penser, la FMSH rappelle, dans un texte que nous avons choisi de publier, une évidence trop souvent oubliée : les sciences humaines et sociales ne sont pas un supplément d’âme de la démocratie. Elles sont l’une des conditions de sa vitalité.

Dans un amendement au projet de loi de finances 2027, le Rassemblement national entend supprimer la subvention pour charge de service public de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme, reconnue d’utilité publique depuis 1963.
La Fondation a pris connaissance de cet amendement avec surprise étant donné les missions et les métiers qui sont les siens, au service de la diffusion des connaissances, de la mobilité internationale et du développement de la science en société, dans l’intérêt général.

Au motif d’équilibrer les grands comptes de l’État, cet amendement vise en pratique une enveloppe budgétaire équivalente à 62 minutes du montant du remboursement des seuls intérêts de la dette de la France, projetés en 2027. Chaque minute compte.

En 62 minutes, la Fondation Maison des Sciences de l’Homme diffuse et distribue en librairie plus de 60 éditeurs scientifiques français et francophones sur tout le territoire national et dans le monde, soit plus de 29 000 références disponibles.

En 62 minutes, elle donne accès à la production scientifique audiovisuelle des établissements, organismes, laboratoires et associations d’enseignement supérieur et de recherche français sur plus de 500 chaînes, soit plus de 60 000 contenus librement consultables en ligne.

En 62 minutes, elle soutient les projets de coopération scientifique et les missions de recherche dans les régions les plus éloignées ou difficiles d’accès, en collaboration avec les réseaux de la France dans le monde, soit plus de 60 projets de recherche.

En 62 minutes, elle contribue à l’accueil en France des scientifiques étrangers qui souhaitent réaliser leur recherche en coopération avec les unités de recherche et les équipes scientifiques françaises, soit plus de 250 scientifiques.

Les dispositifs qu’elle porte au service de toute la communauté scientifique sont connus et appréciés partout en France et dans le monde. À leur échelle, ils participent au progrès des connaissances, à la vie scientifique et au rayonnement de la France.

En à peine une minute, le temps pris pour déposer cet amendement n°II-AC75, puis le retirer immédiatement, le Rassemblement national fait planer aujourd’hui la menace de tout arrêter demain. Déposé le 10 octobre 2026 dans le cadre de l’examen du projet de loi de finances pour 2027 par Thiery Pérez, l’amendement du RN visant les financements de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme a bien été retiré. Mais sa proposition même, et surtout les motivations idéologiques invoquées pour le justifier, soulèvent une question fondamentale : jusqu’où le pouvoir politique peut-il prétendre décider des savoirs qui méritent d’être soutenus ? 

Bloquer la diffusion des productions et publications scientifiques qui nourrissent le débat public de manière rationnelle et nuancée, sur les fondements de la laïcité, les causes des inégalités, la fragilité des libertés, éclairera-t-il vraiment ses choix budgétaires futurs ?

Interrompre la circulation des publications et des productions scientifiques sur les grottes paléolithiques, les mégalithes bretons, les oppidums gaulois, Brocéliande, Chauvet-Pont d’Arc ou Lascaux, est-il réellement la cible pour parvenir à quelques fins ?

Car, dans le libellé de cet amendement, les contraintes budgétaires invoquées cèdent rapidement le pas devant les « orientations idéologiques » qui sont imputées à la Fondation Maison des Sciences de l’Homme, comme au Campus Condorcet dont elle est membre-fondateur avec dix autres établissements et organismes d’enseignement supérieur et de recherche partenaires.

L’universalisme, le pluralisme et la neutralité dont se réclame l’amendement – dans un remarquable oxymore qui dément aussitôt cette neutralité, ce pluralisme et cet universalisme – sont en réalité les valeurs que la Fondation Maison des Sciences de l’Homme fait vivre au quotidien depuis plus de 60 ans, et dont elle ne se laissera pas usurper.

Fernand Braudel, qui rédigea son premier chef d’œuvre en oflag durant sa longue captivité en Allemagne ; Clemens Heller, qui s’exila depuis Vienne aux États-Unis où il trouva d’abord refuge face au nazisme ; tous deux appuyés par Raymond Aron, plume de La France Libre, qui aiguillait alors la philanthropie américaine en France ; Gaston Berger, expert auprès du Conseil national de la Résistance, alors directeur général de l’enseignement supérieur ; André Malraux ministre d’État des Affaires culturelles du gouvernement du Général De Gaulle, voilà les fondateurs qui, ensemble, ont œuvré à la création de la FMSH. Leur chemin a été celui de la captivité, de l’exil, de la Résistance, de la France Libre, celui de la liberté de l’esprit guidant leur pas en vue de reconstruire, moderniser, développer, internationaliser, diffuser les sciences humaines et sociales. Telle est la seule orientation dont la Fondation se réclame encore aujourd’hui, et dont elle fait vivre la mémoire.

La Fondation est ouverte à toutes et à tous dans le pluralisme et la diversité constitutive de l’autonomie du champ scientifique ; elle s’en tient à une stricte neutralité dans la sélection des projets ou des personnes qu’elle accompagne dans le cadre de ses programmes ; dont les intitulés disent par eux-mêmes l’universalisme qu’elle défend : « Arts », « Après-guerres », « Mondialités », « Océans ».

En 2027, la Fondation ouvrira un nouveau programme sur l’état de la démocratie à l’âge des extrêmes, des violences politiques et des stratégies de désinformation, tout en œuvrant avec ses partenaires dans l’achèvement du Campus Condorcet en 2030.

Elle continuera de projeter les sciences humaines et sociales dans la longue durée.

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La liberté de chercher n’est pas une faveur accordée par le pouvoir

Cette controverse soulève une question essentielle : une démocratie peut-elle durablement se passer des savoirs qui la dérangent ? Les sciences humaines et sociales n’ont pas vocation à conforter les certitudes du pouvoir, quel qu’il soit. Elles interrogent les récits dominants, mettent au jour les mécanismes de domination, éclairent les fractures sociales, déchiffrent les héritages historiques et donnent à chacun les moyens de comprendre le monde dans lequel il vit. Leur liberté est précisément ce qui fait leur valeur.

On peut discuter des financements publics, évaluer les institutions, débattre de leurs priorités et de leurs résultats. C’est même une exigence démocratique. Mais lorsque le financement de la recherche devient un instrument de sanction à l’encontre d’orientations intellectuelles (ou politiques) jugées indésirables, le débat change de nature. Ce n’est plus seulement une ligne budgétaire que l’on remet en cause, c’est le principe même d’une connaissance indépendante des préférences politiques du moment.

À l’heure où la désinformation prospère, où les vérités scientifiques sont parfois traitées comme de simples opinions et où les démocraties se découvrent de nouvelles fragilités, préserver des lieux de recherche libres et ouverts n’a rien d’un privilège corporatiste. C’est un investissement dans notre intelligence collective.

Car une démocratie ne se mesure pas seulement à la liberté qu’elle accorde aux idées qui lui plaisent, mais aussi à celle qu’elle garantit aux savoirs qui la questionnent. Rappelons que, comme le soulignait le rapport Balme d’octobre 2025 : la liberté académique ne doit pas être un privilège de chercheurs, mais un bien commun à défendre avec la même vigilance que la liberté de la presse. Car sans liberté de penser, de contester et d’inventer, aucune démocratie ne peut durer — et aucune vérité ne peut émerger.

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