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Facture énergétique, illusion verte et poids des amortissements

L’Europe voulait une énergie plus verte, moins chère et plus souveraine. Mais à mesure que se déploient éoliennes, panneaux solaires et nouveaux réseaux, une réalité économique s’impose : les infrastructures d’hier continuent de coûter cher pendant que celles de demain exigent des investissements colossaux. À cette double facture s’ajoutent de nouvelles dépendances industrielles et le vieillissement de la population européenne. Et si la transition énergétique souffrait d’un angle mort majeur : le poids financier du passé ? Dans cette tribune, Yannis Bassias interroge les contradictions économiques d’une politique énergétique européenne qui, à vouloir accélérer la transformation, risque d’en fragiliser les fondations industrielles et sociales.

La transition énergétique européenne souffre d’une illusion comptable : en superposant le coût d’un nouveau système dépendant des importations industrielles à l’amortissement non soldé de l’ancien, elle impose des prix d’énergie exorbitants à une population active en déclin démographique structurel. À une époque où le débat public s’étend parfois jusqu’à l’économie de l’éclairage domestique ou à la température de chauffage des logements, certaines questions économiques beaucoup plus fondamentales demeurent souvent à l’arrière-plan. Peut-être parce que leur évocation exige davantage de courage politique que n’en permettent habituellement les impératifs du court terme.

L’élément le plus préoccupant de la politique énergétique européenne ne réside pas dans les erreurs de prévision, mais dans la sous-estimation systématique des contraintes économiques. Le coût du capital, la compétitivité industrielle et le vieillissement démographique ont longtemps été traités comme des paramètres secondaires. Pourtant, ce sont précisément ces facteurs qui déterminent la viabilité de toute transformation énergétique.

L’Europe a abordé la transition énergétique principalement comme un projet environnemental, en négligeant ses dimensions économique, industrielle et géostratégique. Elle se trouve aujourd’hui confrontée à une double réalité : une population vieillissante et une énergie plus coûteuse. En 2004, l’Union européenne comptait près de quatre personnes en âge de travailler pour chaque citoyen de plus de 65 ans. Aujourd’hui, ce ratio est tombé à moins de trois pour un, tandis que les projections démographiques indiquent qu’il pourrait se rapprocher de deux actifs pour un retraité à l’horizon 2050. Cela signifie qu’un nombre croissant de retraites, de dépenses de santé et de besoins d’investissement devra être financé par un nombre décroissant de travailleurs.

Des amortissements qui ne disparaissent pas

L’une des hypothèses centrales de la transition verte était que le remplacement des combustibles fossiles par les énergies renouvelables conduirait à une énergie moins coûteuse. Dans la pratique, le coût n’a pas disparu ; il s’est multiplié.

L’Europe n’a pas seulement dû financer un nouveau système énergétique. Elle a également été contrainte de continuer à supporter le coût du précédent. Les investissements réalisés au cours des deux ou trois dernières décennies ne s’effacent pas parce que de nouvelles technologies sont adoptées. Centrales électriques, gazoducs et réseaux continuent de peser sur les bilans des entreprises et des États. Leurs amortissements continuent d’exister, même lorsqu’ils disparaissent du débat public.

Au lieu de remplacer entièrement le système conventionnel, l’Europe a construit un second système par-dessus le premier. Éoliennes, parcs photovoltaïques, interconnexions, réseaux, postes électriques, capacités de stockage et installations de secours exigent des investissements considérables, tandis qu’une grande partie des infrastructures conventionnelles demeure indispensable pour garantir la sécurité d’approvisionnement. Sur le plan technique et économique, elles demeurent la colonne vertébrale indispensable de la sécurité d’approvisionnement.

Certes, l’histoire énergétique a toujours connu des périodes de superposition technologique. Mais la transformation actuelle se distingue par son ampleur, sa rapidité et surtout par la coexistence prolongée de deux générations d’infrastructures qui doivent être financées simultanément. Le système énergétique ne s’est pas simplifié. Il est devenu plus complexe, plus coûteux et davantage consommateur de capitaux.

C’est ici que se trouve peut-être le principal malentendu économique de notre époque. Le débat public s’est focalisé sur les nouveaux investissements et a largement ignoré l’accumulation des amortissements. Pendant de nombreuses années encore, l’économie européenne devra financer simultanément deux générations de capital : celle qu’elle prétend abandonner et celle qu’elle construit. L’électricité peut apparaître comme presque gratuite lorsqu’il y a du vent ou du soleil ; les amortissements, les intérêts financiers, la maintenance et le refinancement des infrastructures continuent pourtant de courir indépendamment des conditions météorologiques. Mais tant que les factures finales et les prix de l’énergie restent maintenus à des niveaux exorbitants pour les ménages et l’industrie, l’idée d’une énergie verte intrinsèquement moins chère relève de la pure théorie. La réalité économique ressentie par le consommateur contredit frontalement la promesse théorique.

De la dépendance énergétique à la dépendance industrielle

Parallèlement, l’Europe n’est pas parvenue à construire des chaînes de valeur industrielles suffisamment solides sur son territoire. À la dépendance aux hydrocarbures importés s’est ajoutée une seconde dépendance : celle des équipements industriels importés.

Panneaux photovoltaïques, batteries, métaux critiques, électronique de puissance, transformateurs et une part importante des technologies de la transition sont fabriqués hors d’Europe. La dépendance ne s’est pas réduite. Elle s’est multipliée en changeant simplement de nature.

Ce constat est d’autant plus paradoxal que, dans le même temps, l’Union européenne a largement renoncé à l’exploration et à la valorisation de nombreuses ressources nationales en hydrocarbures. Sous l’effet de choix politiques et idéologiques, des réserves potentielles de gaz naturel et de pétrole sont restées inexploitées ou insuffisamment explorées. Ces gisements et infrastructures ne sont qualifiés d’actifs échoués (stranded assets) que par ceux qui tentent désespérément de les faire disparaître du paysage énergétique. Au lieu de servir de pont de sécurité énergétique durant la période de transformation, ces ressources domestiques ont été écartées au profit d’une dépendance accrue à l’égard d’approvisionnements extérieurs, dans un environnement géopolitique de plus en plus instable.

L’Allemagne constitue un exemple particulièrement révélateur. Après l’abandon de l’énergie nucléaire, des centaines de milliards d’euros ont été investis dans les énergies renouvelables et les réseaux, sans empêcher une détérioration de la compétitivité de plusieurs secteurs industriels fortement consommateurs d’énergie. Les seuls besoins d’extension et de modernisation des réseaux électriques allemands sont désormais estimés à près de 650 milliards d’euros d’ici 2045.

Le cas de la France offre une illustration tout aussi révélatrice, bien que fondée sur un modèle opposé. Malgré un parc nucléaire historique largement amorti et une production d’électricité majoritairement décarbonée, le pays ne parvient pas à faire baisser les factures de ses ménages et de ses industriels. La logique d’alignement des prix du marché européen, couplée aux investissements massifs requis pour le carénage du parc existant, la construction de nouveaux réacteurs et le renforcement des réseaux électriques, neutralise la rente atomique. La France démontre ainsi que la possession d’une énergie souveraine et bas-carbone ne suffit plus à prémunir une économie contre la hausse des coûts dès lors que les mécanismes de marché et l’accumulation des charges financières globales continuent de dicter le prix final de l’électricité.

À l’échelle de l’UE, le besoin d’investissement dans les réseaux et capacités décarbonées est estimé à plus de 580 milliards d’euros par an jusqu’en 2030 (selon la Commission européenne), alors que les actifs fossiles et nucléaires existants continuent de porter des milliards d’euros d’amortissements non soldés dans les bilans des « utilities ». Dans le même temps, les États-Unis ont combiné développement des renouvelables, énergie nucléaire et gaz naturel domestique, tandis que la Chine a intégré sa politique énergétique dans une stratégie industrielle globale, lui permettant d’occuper une position dominante dans la fabrication des équipements nécessaires à la transition.

Les trois mémoires de l’anélasticité énergétique

C’est probablement ici que réside l’essence même de l’anélasticité énergétique. Les grandes infrastructures ne s’achètent pas et ne s’amortissent pas en quelques années. Un réseau électrique peut fonctionner pendant quarante ou cinquante ans, une centrale nucléaire pendant soixante à quatre-vingts ans, et un terminal méthanier nécessite souvent plusieurs décennies avant d’être totalement amorti.

Au cours du XXe siècle, un cycle d’investissement succédait généralement au précédent. Aujourd’hui, plusieurs cycles coexistent et se superposent.

La première mémoire est celle des crises géopolitiques successives, qui se succèdent sans laisser le temps aux économies de s’adapter pleinement.

La deuxième mémoire est celle des investissements. Les amortissements de l’ancien système énergétique continuent d’exister au moment même où s’accumulent ceux du nouveau.

La troisième mémoire est celle du renversement démographique. Un nombre de plus en plus réduit d’actifs devra financer un volume croissant de retraites, de dépenses publiques, d’investissements énergétiques et d’obligations sociales.

Ces trois mémoires constituent la forme la plus profonde de l’anélasticité de l’économie européenne. L’histoire montre qu’aucune grande puissance économique n’a durablement conservé sa puissance en s’appuyant simultanément sur une énergie coûteuse, des chaînes d’approvisionnement importées, des obligations financières accumulées et un déclin démographique.

Le coût réel de la transition européenne ne réside peut-être pas dans les émissions qui ont été réduites, mais dans les obligations qui se sont accumulées. C’est dans cette accumulation de dépendances, d’engagements financiers et de contraintes démographiques que se trouve aujourd’hui le véritable défi économique de l’Europe.

Les données chiffrées mentionnées dans cet article reposent sur des statistiques publiées par Eurostat, la Banque centrale européenne et diverses études européennes spécialisées dans le secteur énergétique.

Yannis Bassias, chroniqueur invité UP’ – Yannis Bassias a été président-directeur général de la société publique de gestion des hydrocarbures de Grèce (Hellenic Hydrocarbons Management State Company) de 2016 à 2020. Il a été membre du comité du Plan national énergie-climat (NECP) de 2018 à 2020 et a collaboré avec les municipalités de Macédoine occidentale sur le développement des ressources énergétiques et minérales. Il possède une vaste expérience dans l’industrie internationale des hydrocarbures et dans les problématiques liées au mix énergétique. Il écrit et analyse régulièrement des sujets énergétiques liés à la politique énergétique européenne, tant dans la presse grecque qu’internationale.

Image d’en-tête : REUTERS/Wolfgang Rattay 

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