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Construire autrement : la révolution discrète de l’écoconception

Photo : Laboratoire d'architecture Bioclimatique / LAB Réunion

Et si construire autrement commençait bien avant le chantier ? Derrière le mot « écoconception » se joue peut-être une révolution silencieuse qui nous concerne tous : la manière dont nous produisons, bâtissons, aménageons nos villes… et imaginons notre avenir commun. Des laboratoires aux territoires, des matériaux recyclés aux quartiers capables de se rafraîchir eux-mêmes, chercheurs, industriels et urbanistes expérimentent déjà des solutions plus sobres, plus intelligentes et plus attentives au vivant. Une exploration collective où la science tente moins de promettre un monde parfait que d’apprendre, avec nous, à habiter autrement la planète.

Vous l’avez sans doute remarqué : aujourd’hui, plus aucun secteur ne peut ignorer la question environnementale. Mais entre les grands discours sur la transition écologique et les réalités du terrain, une question demeure : comment agir concrètement, dès le départ, au moment même où l’on conçoit un matériau, un bâtiment ou une ville ?

C’est précisément là qu’intervient l’écoconception. Un récent article du CNRS met en lumière cette mutation discrète mais profonde : celle d’une recherche qui tente désormais de penser ensemble matériaux, territoires, industrie et usages, afin de réduire l’impact environnemental dès l’origine des projets. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne s’agit pas simplement de « faire plus vert ». La démarche est bien plus profonde : elle consiste à penser les impacts environnementaux dès l’origine d’un projet, avant même sa fabrication ou sa mise en œuvre. Une manière de changer de regard sur nos façons de produire et d’aménager le monde. Mais encore faut-il savoir mesurer ces impacts avec finesse.

Au sein du Laboratoire Navier, Adélaïde Feraille travaille justement à améliorer ces outils d’évaluation. Car si l’analyse du cycle de vie (ACV) permet déjà d’estimer de nombreux impacts environnementaux, elle laisse encore dans l’ombre une question essentielle : celle de la capacité réelle des matériaux à être réutilisés ou recyclés au fil du temps. La chercheuse développe ainsi un indicateur de circularité destiné à suivre la matière tout au long de ses différents cycles de vie.
Et là encore, la réalité résiste aux solutions simplistes. Recycler n’est pas automatiquement vertueux. Tout dépend de l’énergie consommée, des pertes de matière, de la qualité du matériau récupéré ou encore des contraintes industrielles. En clair : un matériau recyclé plusieurs fois n’est pas toujours plus écologique qu’un autre. L’enjeu consiste donc moins à distribuer des bons ou mauvais points qu’à comparer des scénarios de manière rigoureuse.

Cette approche plus nuancée est également portée par Aurore Wurtz, ingénieure de recherche au Co-innovation Lab de l’École nationale des ponts et chaussées. Avec Vinci Construction, elle travaille sur l’application de cet indicateur à OGÊO, une solution mêlant granulats recyclés, matières vierges et matières secondaires. Son objectif : suivre la matière depuis son extraction jusqu’à son élimination finale, quels que soient les cycles de transformation traversés. Une manière, finalement, de raconter la biographie complète d’un matériau.

Au fil des échanges lors du colloque organisé par le CNRS en janvier 2026, une idée s’est imposée : se focaliser uniquement sur le CO₂ serait une erreur. Car derrière une amélioration apparente peuvent surgir d’autres problèmes — toxicité chimique, consommation de ressources, impacts sanitaires. « Le CO₂ est une urgence », rappelle Adélaïde Feraille, « mais si on se focalise uniquement dessus, on risque de créer d’autres problèmes environnementaux qu’on ne saura pas traiter ».

Cette transformation passe aussi par un retour à des ressources longtemps considérées comme marginales. Bois, chanvre, terre crue ou matériaux issus du réemploi réapparaissent progressivement dans les projets architecturaux. La rénovation des bâtiments existants devient également un enjeu majeur : réhabiliter plutôt que démolir et reconstruire permet souvent de réduire considérablement l’impact carbone des opérations. Une évidence qui redonne de la valeur à l’existant, à la réparation et à la sobriété constructive.

Cette nécessité d’élargir le regard conduit naturellement à dépasser les frontières habituelles entre disciplines.

Au CNRS, cette dynamique interdisciplinaire est portée notamment par la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI). Pour Martina Knoop, l’écoconception ne concerne pas uniquement les matériaux, mais aussi les méthodes, les protocoles et, plus largement, nos façons de penser. Car une ville, un bâtiment ou un territoire fonctionnent comme des systèmes complexes, où tout interagit : énergie, usages, mobilité, climat, ressources locales.

Cette réflexion prend une forme très concrète dans le laboratoire commun CoLoRe (Construction with Local Ressources). Ici, les chercheurs travaillent à partir de ressources locales souvent négligées : boues de carrière, terres excavées, pailles broyées ou granulats déclassés deviennent des matériaux de construction potentiels. Derrière ces expérimentations se dessine une autre philosophie industrielle : utiliser ce qui existe déjà sur un territoire plutôt que produire toujours davantage.

Pour Arnaud Perrot, responsable scientifique du programme, l’objectif n’est plus seulement d’obtenir la meilleure performance technique possible, mais de parvenir à un équilibre entre efficacité et réduction de l’impact environnemental. Et pour Damien Rangeard, responsable R&D du groupe Pigeon, le défi consiste désormais à faire sortir ces innovations du laboratoire pour les rendre compatibles avec les réalités économiques et industrielles.

Puis l’écoconception change encore d’échelle lorsqu’elle touche à la ville elle-même.

Avec Martin Hendel et son équipe, il ne s’agit plus seulement de concevoir des matériaux, mais des espaces urbains capables de mieux résister aux chaleurs extrêmes. Grâce à un indicateur de potentiel de rafraîchissement, les chercheurs identifient les zones urbaines les plus vulnérables afin de privilégier des solutions simples et passives : végétalisation, ombrage, désimperméabilisation des sols. Là encore, l’idée n’est pas de chercher une solution universelle, mais de comprendre où et comment agir intelligemment.

Au fond, c’est peut-être cela que révèle l’écoconception : une manière nouvelle de penser le progrès. Non plus comme une fuite en avant technologique, mais comme un patient travail d’ajustement entre les besoins humains, les ressources disponibles et les limites de la planète. Une transformation discrète, parfois invisible, mais déjà à l’œuvre autour de nous.

Valorisation de ressources locales (boues de lavage de carrière, terres d’excavation, pailles broyées, granulats déclassés) en matériaux de construction © CoLoRe

Reste une question essentielle : qui formera les concepteurs capables de porter cette transformation ? Car l’écoconception ne s’improvise pas. Longtemps marginales, ces approches gagnent désormais les écoles d’architecture, d’ingénieurs et d’urbanisme, même si leur intégration demeure encore inégale en France. Dans plusieurs écoles d’architecture, les questions de réemploi des matériaux, de sobriété énergétique, d’analyse du cycle de vie ou de résilience climatique occupent une place croissante dans les ateliers de projet. Mais beaucoup d’enseignants reconnaissent que le changement reste en cours : l’écoconception n’est pas encore devenue le socle central de la formation. Souvent, elle apparaît sous forme de spécialisations, d’options ou d’expérimentations portées par quelques équipes engagées. Pourtant, face à l’urgence climatique, la demande des étudiants évolue rapidement. Une nouvelle génération d’architectes et d’ingénieurs ne veut plus seulement construire des bâtiments performants : elle cherche à comprendre les ressources, les usages, les territoires et les limites environnementales dans lesquels ces constructions s’inscrivent. En France, cette mutation pédagogique avance donc, mais par étapes — comme si les écoles elles-mêmes étaient en train d’apprendre à concevoir autrement.

Au fond, c’est peut-être cela que révèle l’écoconception : une manière nouvelle de penser le progrès. Non plus comme une fuite en avant technologique, mais comme un patient travail d’ajustement entre les besoins humains, les ressources disponibles et les limites de la planète. Une transformation discrète, parfois invisible, mais déjà à l’œuvre autour de nous.

Autour de la construction, un riche écosystème d’innovation

  • Le laboratoire commun RENNAT (Rennes, Nature & Adaptation Territoriale) réunit Rennes Métropole et le laboratoire Littoral – Environnement – Télédétection – Géomatique (LETG, CNRS/Université Rennes 2) étudie vise à mieux comprendre le rôle des arbres en ville face au changement climatique. Ce laboratoire inédit associe directement une collectivité aux travaux de recherche, dans une logique de co-construction. Données, outils numériques et approches pluridisciplinaires visent à éclairer les décisions publiques. La démarche s’appuie sur une connaissance fine du territoire, sur l’étude du patrimoine arboré et sur la mobilisation des agents de terrain. Elle entend aussi accompagner élus, agents et citoyens dans l’appropriation des enjeux. Une recherche ancrée dans le réel, au service de territoires urbains plus résilients.
    En savoir plus sur RENNAT

  • La chaire industrielle SWITCH (Sustainable Wood Insulation concrete for a Transition to low Carbon Habitat) réunit Polytech Clermont, l’entreprise CCB Greentech et l’Institut Pascal (Université Clermont Auvergne/CNRS) autour d’un matériau biosourcé innovant : le béton de bois. Elle vise à mieux caractériser les propriétés de TimberRoc, matériau de construction à faible empreinte carbone,  à développer de nouvelles formulations et à évaluer les performances des systèmes constructifs associés. La chaire comprend aussi un important volet formation. Une initiative au croisement de la recherche, de l’industrie et de la transition bas carbone.
    En savoir plus sur SWITCH

  • CIMEN explore une voie de rupture pour réduire l’empreinte carbone du ciment. Le projet développe de nouveaux ciments à partir de minéraux silico-magnésiens non carbonatés, afin d’éviter les émissions liées au décarbonatage du calcaire. Porté par deux laboratoires du CNRS et de l’Université Paris-Saclay, il repose sur un procédé de broyage adapté, électrifiable avec des énergies renouvelables. Cette approche vise à conjuguer viabilité économique et bilan carbone neutre, et pourrait même permettre l’absorption de CO2 atmosphérique. De quoi ouvrir la voie à un ciment à bilan carbone net négatif.
    En savoir plus sur CIMEN

  • Duoverse, start-up fondée entre la France et Singapour, développe des jumeaux numériques hybrides qui associent intelligence artificielle, simulation physique et expertise humaine. Soutenue par CNRS@CREATE, première filiale du CNRS à l’étranger, et l’École nationale supérieure d’Arts et Métiers, la start-up propose une approche plus sobre en calcul et en données. Déjà appliquée à l’industrie, sa technologie s’étend aussi à l’urbanisme et aux smart cities, avec des simulations en temps réel utiles à la décision. Une innovation conçue pour conjuguer performance, sécurité des données et responsabilité environnementale.
    En savoir plus sur Duoverse

  • LaterX développe un éco-ciment très bas carbone à base de latérite activée, capable de remplacer une part importante du clinker dans des ciments normés, sans changer les pratiques industrielles existantes. La technologie repose sur des procédés moins énergivores que les procédés conventionnels. Elle s’appuie sur une ressource abondante dans les régions tropicales, également présente en Europe. Pensée comme une solution « plug-and-play », elle vise les centrales de béton prêt à l’emploi, la préfabrication et le génie civil. Le projet, porté par l’entrepreneur Jérôme Lombardi et Mohend Chaouche, directeur de recherche CNRS, issus des laboratoires LMPS et LPS à Saclay, a rejoint le programme RISE du CNRS en décembre 2025.

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