L’intelligence artificielle peut déjà nous faire voyager sans partir, embellir nos visages, inventer des décors et fabriquer des instants qui n’ont jamais eu lieu. Demain, elle pourra sûrement fabriquer les images de souvenirs qui n’ont jamais existé. Mais à mesure que toutes les images deviennent possibles, une chose pourrait devenir infiniment plus précieuse : pouvoir dire « j’y étais ». Si l’image ne garantit plus que ce qu’elle montre a réellement existé, que devient notre rapport à la vérité, au souvenir, à notre propre expérience ? Et si, paradoxalement, l’IA nous redonnait le goût du réel, de l’imparfait, de l’inattendu — de ces images qui comptent non parce qu’elles sont parfaites, mais parce que les instants qu’elles racontent ont été vécus ?
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« L’IA peut fabriquer toutes les images. C’est précisément pour cela que nous allons vouloir vivre les vraies. Nous n’avons jamais produit autant d’images. Et bientôt, nous n’aurons même plus besoin de les prendre. En quelques secondes, une intelligence artificielle peut déjà nous installer dans un lieu où nous n’avons jamais mis les pieds, modifier notre apparence ou créer une scène qui n’a jamais existé. Demain, elle pourra probablement générer des souvenirs entiers avec un réalisme presque impossible à distinguer du réel.
Pendant longtemps, créer une image supposait pourtant qu’un instant ait réellement lieu. Il fallait être quelque part, réunir des personnes, trouver une lumière, un décor, parfois attendre ou recommencer. Cette évidence est en train de disparaître. Et paradoxalement, je crois que c’est une excellente nouvelle pour le réel. »
Pour Nicolas Castro, réalisateur et fondateur de Studiorama, l’IA pourrait paradoxalement provoquer le mouvement inverse de celui que l’on imagine : nous redonner envie de vivre les choses pour de vrai. Dans cette toute première tribune, il interroge le bouleversement culturel qui se joue derrière l’explosion des images générées : Quand n’importe quelle image devient possible, que reste-t-il de précieux ?
Quand toutes les images deviennent possibles, que reste-t-il de précieux ?
L’intelligence artificielle introduit une rupture fondamentale : elle défait progressivement le lien entre l’image et l’expérience vécue.
Une photographie disait implicitement : « cela a existé ». L’image générée peut désormais dire : « cela aurait pu exister ». La nuance est immense.
Un coucher de soleil parfait, une photographie de mode dans un décor impossible ou une mise en scène digne d’un film pourront être produits en quelques instants. À partir du moment où le spectaculaire devient accessible à tous, il cesse progressivement d’être rare. La valeur pourrait alors se déplacer : non plus seulement vers ce que montre l’image, mais vers ce qu’il y a derrière elle. Est-ce que je l’ai réellement vécu ?
Cette question me paraît d’autant plus intéressante que les réseaux sociaux nous ont habitués au mouvement inverse. Pendant des années, nous avons appris à regarder nos expériences à travers leur potentiel visuel. Nous choisissons parfois un restaurant parce que son décor sera beau en photo, un hôtel pour sa piscine ou une destination pour les images que nous pourrons en rapporter. Il nous arrive même d’assister à un concert à travers l’écran de notre téléphone.
Mais si je peux désormais fabriquer depuis mon canapé une photographie de moi devant n’importe quel paysage du monde, pourquoi continuer à rechercher uniquement l’image parfaite ? Peut-être parce que je veux pouvoir dire : j’y étais. Je veux avoir marché jusque-là, senti la chaleur, entendu le bruit, rencontré quelqu’un, ri pendant la prise. Je veux me souvenir de ce qui s’est passé avant et après la photographie.
L’image n’est alors plus une finalité. Elle redevient la trace d’une expérience.
L’imperfection pourrait redevenir précieuse
Depuis des années, la technologie nous aide à supprimer les imperfections. Nous corrigeons la lumière, la peau, les couleurs, les arrière-plans. L’intelligence artificielle pousse cette logique beaucoup plus loin : elle peut créer une image qui n’a même plus besoin d’avoir été imparfaite avant de devenir parfaite.
Mais cette perfection généralisée pourrait rapidement produire son propre antidote.
Un regard qui n’est pas exactement dirigé au bon endroit. Un vêtement légèrement froissé. Une lumière inattendue. Un éclat de rire impossible à reproduire. Ce que nous avons longtemps cherché à corriger pourrait prendre une nouvelle valeur. Non parce que l’imperfection serait soudainement plus esthétique, mais parce qu’elle raconte quelque chose : un moment a eu lieu.
C’est d’ailleurs un paradoxe que le cinéma connaît depuis longtemps. Une scène est construite. La lumière est travaillée, les acteurs dirigés, le décor choisi. Pourtant, les moments qui restent sont parfois ceux que personne n’avait exactement anticipés : un silence, un regard, un geste, une émotion.
La technique peut fabriquer une image parfaite. Elle ne garantit pas qu’elle ait quelque chose à raconter.
Le véritable bouleversement sera culturel
Nos parents regardaient une photographie en sachant que, sauf manipulation exceptionnelle, la scène avait eu lieu.
Les générations qui arrivent n’auront plus cette certitude. Elles devront apprendre très tôt à distinguer deux choses que nous avons longtemps associées : voir une image et vivre une expérience. Cela ne signifie évidemment pas que nous allons arrêter d’utiliser l’intelligence artificielle. Elle offre déjà des possibilités considérables pour imaginer, créer et produire. Opposer technologie et réel n’aurait d’ailleurs pas beaucoup de sens.
La question est ailleurs : que chercherons-nous encore dans une image lorsqu’il deviendra possible de toutes les fabriquer ? Je crois que nous continuerons à vouloir entrer dans des lieux, rencontrer des gens, voyager, jouer, danser, rire et nous mettre en scène. Pas uniquement pour obtenir une photographie. Mais parce qu’une photographie n’a jamais été seulement une image. Elle est aussi un déclencheur de mémoire : elle nous rappelle où nous étions, avec qui, ce que nous ressentions et tout ce qui n’apparaît précisément pas dans le cadre.
L’intelligence artificielle ne va probablement pas tuer notre désir d’images. Elle pourrait en revanche nous rappeler pourquoi certaines comptent plus que d’autres. Non pas seulement parce qu’elles sont belles. Mais parce qu’elles sont arrivées.
Nicolas Castro, réalisateur et fondateur de Studiorama






