Quand on parle de sauver l’Amazonie, les images surgissent immédiatement : forêt, arbres abattus, incendies, peuples autochtones, biodiversité menacée. Beaucoup moins les autobus, les poubelles, les rues ou les plans d’urbanisme. Et pourtant. Une partie de l’avenir du plus grand massif tropical de la planète se joue désormais dans ses villes. Au Brésil, plusieurs municipalités amazoniennes expérimentent depuis la COP30 de Belém une autre façon de conduire la transition climatique : partir du terrain, des transports, des déchets et des vulnérabilités locales. Avec une question décisive en toile de fond : et si c’était finalement à l’échelle des villes que les grandes promesses climatiques avaient le plus de chances de devenir réalité ?
L’Amazonie n’est pas seulement une forêt
Ce 5 septembre, le Brésil célébrait la Journée de l’Amazonie. Avec, cette année, une nouvelle suffisamment rare pour être soulignée : les surfaces ayant fait l’objet d’alertes de déforestation dans l’Amazonie brésilienne ont diminué de 36 % entre août 2025 et juillet 2026, pour atteindre 2 874 km². C’est le niveau le plus bas enregistré par le système DETER de l’Institut national de recherche spatiale brésilien (INPE) pour cette série de mesures.
Un résultat encourageant, qui ne signifie évidemment pas que la bataille de l’Amazonie est gagnée. Mais il oblige aussi à regarder ailleurs.
Car l’Amazonie que nous imaginons depuis l’Europe est volontiers une immensité verte, presque sans hommes, trouée de quelques routes et villages. La réalité est beaucoup plus complexe. L’espace amazonien est également parcouru de villes, certaines immenses, d’autres moyennes ou petites, reliées entre elles par des réseaux routiers et fluviaux et confrontées aux mêmes questions que toutes les villes du monde : logement, transports, déchets, énergie, assainissement, développement économique. Avec une différence de taille : ici, chacune de ces décisions s’inscrit au cœur de l’un des écosystèmes les plus stratégiques de la planète.
Protéger l’Amazonie ne consiste donc plus seulement à empêcher les arbres de tomber. Il faut aussi se demander comment on y habite.
Quand la ville rencontre la forêt
C’est tout l’intérêt du programme Mutirão Brasil, lancé dans le sillage de la COP30 organisée à Belém en novembre 2025. Porté par C40 Cities et le Global Covenant of Mayors for Climate & Energy (GCoM), en coopération avec les autorités brésiliennes et différents partenaires, il accompagne notamment onze villes de la région amazonienne.
L’idée paraît presque évidente : si l’on veut agir sur le climat, il faut intervenir là où se prennent chaque jour les décisions concernant les transports, les bâtiments, les déchets, les infrastructures et l’aménagement du territoire.
Mais elle constitue aussi une petite révolution dans la gouvernance climatique. Pendant des décennies, celle-ci s’est construite essentiellement du haut vers le bas : conférences internationales, accords entre États, objectifs nationaux, puis déclinaison territoriale. Mutirão tente en quelque sorte de parcourir le chemin inverse : partir des besoins d’une ville et les relier aux politiques nationales et aux financements internationaux.
Altamira, Barcarena, Boa Vista, Cáceres, Parintins ou Rio Branco travaillent ainsi à l’élaboration de plans d’action climatique locaux. Il s’agit d’abord de comprendre : quels sont les risques propres à la ville ? D’où viennent ses émissions ? Quels quartiers ou quelles populations sont les plus vulnérables ? Puis de hiérarchiser les réponses.
Une démarche qui paraît élémentaire, mais qui suppose des données, des compétences techniques, des moyens financiers et une capacité de planification dont toutes les collectivités ne disposent pas.
Le climat prend alors la forme d’un bus ou d’une poubelle
C’est là que la transition climatique cesse d’être une abstraction.
À Ananindeua et Benevides, les projets portent sur la gestion des déchets organiques, avec notamment l’objectif de réduire les émissions de méthane tout en développant l’économie circulaire. À Belém et Porto Velho, l’accent est mis sur les transports publics et l’électrification des flottes. Rio Branco associe son plan climat à un renforcement de la gestion des déchets.
En mars dernier, C40 et le GCoM donnaient déjà quelques indications sur l’échelle que peuvent atteindre ces projets : le compostage prévu à Curitiba et à Ananindeua devrait permettre d’éviter environ 5 000 tonnes d’émissions de CO₂ équivalent liées au méthane chaque année.
Ce chiffre dit quelque chose d’essentiel. La politique climatique mondiale s’écrit dans les COP en gigatonnes de CO₂ ; sur le terrain, elle commence parfois par savoir ce que l’on fait des restes alimentaires d’une ville. C’est ce passage de l’un à l’autre qui constitue peut-être le véritable intérêt de Mutirão.
Comme l’explique Hélinah Cardoso, responsable de l’engagement du programme : « Le résultat est une approche qui permet de passer de la planification à l’action concrète : comprendre les défis propres à chaque ville, définir des priorités et créer les conditions nécessaires pour que les solutions soient développées et mises en œuvre en fonction de la réalité de chaque territoire amazonien. »
Des villes en première ligne
L’enjeu est d’autant plus important que les villes ne sont pas seulement responsables d’une partie des émissions : elles sont aussi en première ligne face aux conséquences du changement climatique.
En Amazonie, l’urbanisation ne protège évidemment ni des chaleurs extrêmes, ni des sécheresses, ni des inondations. Elle peut même amplifier certaines vulnérabilités lorsque les sols sont imperméabilisés, que les quartiers informels occupent des zones exposées ou que les infrastructures d’assainissement et de drainage sont insuffisantes. La question climatique rejoint alors immédiatement la question sociale.
Un plan d’adaptation ne consiste plus seulement à calculer des tonnes de carbone évitées. Il faut savoir quels quartiers seront les plus exposés à une crue, quelles populations souffriront davantage de la chaleur, comment maintenir les transports ou l’accès à l’eau lors d’un événement extrême, où végétaliser, où construire et parfois où ne plus construire. C’est précisément pourquoi les municipalités deviennent des acteurs climatiques déterminants.
« L’Amazonie est au cœur de l’agenda climatique mondial, mais sa transformation dépend également de la capacité des villes à planifier et à agir », souligne Belén Jiménez, Senior Engagement Manager au GCoM. « C’est au niveau municipal que les décisions concernant les infrastructures, les services publics et le développement prennent forme et ont un impact direct sur la vie des populations. »
Une boussole climatique alimentée par l’IA
Encore faut-il disposer des informations permettant de prendre ces décisions.
C’est ici qu’intervient l’un des aspects les plus originaux de l’expérience : la City Climate Compass, une plateforme développée par C40 Cities et le GCoM qui associe données climatiques, profils d’émissions, risques locaux et intelligence artificielle. L’objectif n’est pas — du moins en théorie — de laisser une IA décider de la politique climatique d’une ville. Il est plutôt de mettre à la disposition des municipalités une capacité d’analyse qu’elles auraient difficilement les moyens de développer seules.
La plateforme croise les profils d’émissions, les risques et les vulnérabilités avec différentes actions possibles d’atténuation et d’adaptation. Chaque collectivité peut ainsi identifier ses principales fragilités, comparer les réponses possibles et établir des priorités. L’outil est aujourd’hui déployé auprès de 50 municipalités brésiliennes et s’accompagne d’une base publique d’informations climatiques.
Rio Branco sert notamment de terrain d’application en Amazonie. La Climate Compass y accompagne l’élaboration du plan climat municipal afin d’aider la collectivité à déterminer quelles actions engager en priorité.
Pour Sandino Lamarca, Senior Data Manager de C40 et du GCoM, l’objectif est de faire de la planification autre chose qu’une accumulation de diagnostics : « Grâce à un accès facilité à l’information, aux données et aux nouvelles technologies, les villes peuvent transformer la complexité des défis climatiques en décisions plus claires sur les lieux et les moyens d’agir. »
L’expérience mérite d’être suivie de près. Car l’IA climatique ne sera véritablement intéressante que si elle permet aux élus et aux habitants de mieux décider — et non si elle substitue l’apparente objectivité d’un algorithme au débat démocratique sur l’avenir des territoires.
Que reste-t-il vraiment de la COP30 ?
C’est là que l’expérience Mutirão prend une dimension plus politique.
La COP30 de Belém voulait précisément être la COP du passage de la négociation à l’action. Dix ans après l’Accord de Paris, l’urgence n’était plus seulement de multiplier les engagements, mais de les transformer en politiques réellement mises en œuvre. Le bilan de la conférence fut pourtant beaucoup plus contrasté.
C40 Cities lui-même, pourtant directement impliqué dans la dynamique de Belém, avait estimé au lendemain de la conférence qu’elle avait manqué l’occasion de réussir véritablement ce basculement de « la négociation vers la mise en œuvre ». C’est précisément ce qui rend les expériences engagées depuis lors intéressantes.
Mutirão ne saurait évidemment constituer à lui seul « l’héritage de la COP30 ». Une cinquantaine de collectivités accompagnées et une vingtaine de projets en préparation restent modestes à l’échelle d’un pays de plus de 200 millions d’habitants et, plus encore, à celle de l’urgence climatique mondiale. Mais le programme permet de tester quelque chose d’essentiel : une gouvernance où État fédéral, collectivités locales, experts, réseaux internationaux et financeurs essaient de travailler sur les mêmes projets plutôt que d’agir en silos.
La question décisive : qui paiera ?
Reste cependant le nerf de la guerre climatique : le financement.
Le programme Mutirão accompagne désormais plus de 50 municipalités et États brésiliens et vise le développement d’une vingtaine de projets susceptibles d’être financés, principalement dans la mobilité durable et la gestion des déchets. Cette formulation — des projets « prêts à être financés » — mérite que l’on s’y arrête.
Car entre disposer d’un bon projet et disposer de l’argent nécessaire pour le réaliser, il existe précisément l’un des principaux gouffres de l’action climatique mondiale. Les villes peuvent identifier leurs vulnérabilités, élaborer des plans, accumuler des données et concevoir des infrastructures exemplaires ; si les investissements ne suivent pas, la transition restera sur les écrans des consultants.
Le problème dépasse largement le Brésil. Avant la COP30, C40 et le GCoM recensaient plus de 2 500 projets climatiques urbains représentant quelque 179 milliards de dollars d’investissements recherchés dans le monde. La bataille du climat urbain sera donc aussi une bataille financière.
Et si c’était cela, le véritable héritage de Belém ?
Il faudra encore quelques années pour savoir si Mutirão Brasil aura produit davantage que de bons plans climat, des plateformes numériques et des projets pilotes.
Le programme affiche l’ambition d’aboutir à des projets concrets d’ici 2027. C’est donc à cette échéance qu’il faudra revenir voir ce qui aura réellement changé : combien de bus électriques circulent, combien de tonnes de méthane sont effectivement évitées, combien d’infrastructures ont été adaptées, quels financements ont été obtenus et, surtout, si les habitants les plus vulnérables vivent dans des villes un peu plus résilientes.
Ce sera le véritable test.
Mais l’expérience brésilienne suggère déjà quelque chose d’important.
Nous avons pris l’habitude de penser l’Amazonie comme un patrimoine naturel à protéger du monde humain. Il faut peut-être apprendre à la regarder autrement : comme un territoire où nature et sociétés sont désormais indissociables et où l’avenir de la forêt dépend aussi de la manière dont les hommes organisent leurs villes. Sauver l’Amazonie ne signifie donc pas seulement préserver des milliards d’arbres. Cela signifie aussi inventer une autre manière d’habiter la forêt.
Et derrière l’expérience amazonienne apparaît finalement une leçon beaucoup plus universelle : la transition écologique peut se négocier à l’échelle du monde, mais elle ne devient réelle qu’à l’échelle des lieux où nous vivons.







« Être- au-Monde » pour devenir des « êtres-monde ».
Être à l’Amazonie pour une Amazonie « à- Venir » : « Co- Naître ».
« Le monde est parcouru de lignes de chant. Il appartient à chacun de les parcourir et de les reparcourir sans cesse, en chantant, parce que sous ses pas, quelque chose s’éveillera. Mais si le chant s’arrête, le monde s’arrêtera aussi. »
Mythe Aborigène
« Faire- Monde » de P. Descola vers une Terre des Hommes, où vivre :
« Maintenant, Vivants », Humains et non- Humains