Il fut un temps où des hommes embarquaient vers des terres dont les cartes ne connaissaient encore que les contours, rapportant dans leurs carnets des plantes inconnues, des animaux extraordinaires et des paysages qui semblaient n’appartenir à personne. On les appela explorateurs, naturalistes, découvreurs. Mais derrière la fascination pour ces aventures scientifiques se cachait une histoire autrement moins glorieuse : celle de territoires conquis, de peuples soumis et d’animaux massacrés pour leurs peaux, leur graisse ou leur chair. Dans La sirène et le botaniste, Rémy Marion raconte cette face sombre de l’exploration. Et pose, en creux, plusieurs questions terriblement actuelles : Que se passe-t-il lorsque l’homme aperçoit pour la première fois quelque chose qu’il ne possède pas encore ? Et depuis quand « découvrir » le monde signifie-t-il se donner le droit de se l’approprier ?
Il y a dans le titre du livre de Rémy Marion quelque chose qui ressemble à une fable. La sirène et le botaniste. On imagine presque un conte : un savant penché sur son herbier, une créature marine surgissant des eaux froides, quelque part aux confins du monde connu. La réalité est moins enchantée.
La sirène est la rhytine de Steller, gigantesque mammifère marin apparenté aux dugongs et aux lamantins, observé et décrit au XVIIIe siècle par le naturaliste Georg Wilhelm Steller lors de la deuxième expédition du Kamtchatka conduite par Vitus Béring. Une créature paisible, massive, vulnérable. Elle allait connaître un destin qui résume presque à lui seul le propos du livre : à peine découverte par les Européens, elle fut chassée avec une telle intensité qu’elle disparut quelques décennies plus tard. On découvre un animal. On lui donne un nom. On le décrit. Puis on le tue.
Il y a là comme une miniature de notre rapport moderne au vivant.
Mais pourquoi une sirène ?
Le mot, évidemment, nous piège. Dites « sirène » et voici aussitôt surgir une femme à la longue chevelure, un corps prolongé par une queue de poisson, un rocher battu par les vagues et, quelque part, le chant irrésistible qui détournera les marins de leur route.
Peu de créatures imaginaires ont traversé aussi obstinément notre histoire. Depuis l’Antiquité, la sirène habite cette frontière qui fascine les hommes : celle qui sépare le monde connu de ce qui se trouve au-delà. Les Sirènes d’Homère, qui attirent Ulysse et ses compagnons par leur chant, n’avaient pourtant pas encore l’apparence de nos femmes-poissons. Elles furent longtemps représentées comme des créatures mêlant femme et oiseau. Les siècles, les récits et les images les ont progressivement conduites vers la mer, jusqu’à cette silhouette devenue universelle que prolongeront Andersen et sa Petite Sirène, puis le cinéma et la culture populaire.
Pourquoi ne nous ont-elles jamais quittés ? Peut-être parce que la sirène concentre quelques-unes de nos plus anciennes obsessions : le désir de l’inconnu et la peur qu’il suscite, l’attirance pour ce que nous ne pouvons posséder, la frontière incertaine entre l’homme et l’animal.
Elle est l’être que l’on aperçoit sans parvenir tout à fait à le saisir. Et c’est ici que le titre choisi par Rémy Marion devient merveilleusement ambigu. Car sa sirène a réellement existé. La rhytine de Steller appartient à l’ordre des Siréniens, comme les lamantins et les dugongs. Ces étranges mammifères marins ont eux-mêmes nourri, au fil des siècles, les rapprochements avec les créatures légendaires aperçues par les navigateurs. Mais la rhytine n’avait rien de la séductrice de nos contes. Elle était gigantesque, lente, herbivore, avec de gros yeux doux, parfaitement adaptée aux eaux froides dans lesquelles elle vivait. Elle ne chantait pas pour attirer les marins vers leur perte.
Ce furent les marins qui vinrent à elle. Et c’est là que le mythe se renverse.
Depuis des millénaires, les hommes racontent que les sirènes représentent un danger pour eux. Elles séduisent, détournent, ensorcellent et parfois conduisent à la mort. La véritable histoire de la rhytine raconte exactement le contraire. Ce n’est pas la sirène qui a tué les hommes. Ce sont les hommes qui ont tué la sirène. Et ils l’ont fait avec une efficacité stupéfiante.
Voilà peut-être pourquoi cette disparition nous trouble encore autant. Les sirènes que nous avons inventées sont immortelles : elles continuent de nager dans les livres, les tableaux, les contes et l’imagination des enfants. La sirène qui existait réellement, elle, n’a pas survécu à notre rencontre. Nous avons rendu éternelles les sirènes imaginaires et fait disparaître celle qui était vivante. Difficile de trouver plus cruelle introduction à l’histoire que Rémy Marion s’apprête à raconter : nous sommes une espèce capable d’inventer des créatures pour l’éternité et, dans le même temps, de faire disparaître les créatures réelles qui avaient réussi à traverser des millénaires sans nous…
Rémy Marion, du côté de ceux qui regardent
Ce regard particulier porté sur l’histoire n’est sans doute pas étranger au parcours de Rémy Marion. Naturaliste, photographe, réalisateur et auteur, il parcourt depuis des décennies les régions polaires et les territoires sauvages. Il a notamment consacré une part importante de son travail aux ours polaires, à l’Arctique et aux relations que nous entretenons avec la faune sauvage.
Cela compte pour comprendre La sirène et le botaniste. L’auteur ne regarde pas l’histoire depuis le palais du tsar ou le bureau du géographe. Il la regarde aussi depuis la rive, depuis la forêt, depuis la banquise et, pourrait-on dire, depuis l’animal.
D’où ce déplacement permanent du regard : derrière l’expédition scientifique, que devient le territoire exploré ? Derrière la découverte zoologique, que devient l’animal découvert ? Derrière l’ouverture d’une nouvelle route, que deviennent ceux qui vivaient déjà là ?
C’est probablement aussi ce qui explique la présence, en ouverture du livre, de François Sarano. Océanographe, plongeur et ancien conseiller scientifique du commandant Cousteau, François Sarano défend depuis longtemps une conception profondément différente de notre relation aux animaux sauvages. Ses rencontres avec les requins, les cachalots et les grands animaux marins l’ont conduit à interroger cette frontière intellectuelle que nous dressons entre « nous » et « eux ».
Sa présence en préface n’est donc pas anecdotique. Car Rémy Marion raconte, au fond, l’histoire d’un monde dans lequel l’homme occidental s’est longtemps demandé : « À quoi cela peut-il me servir ? » Sarano nous invite à poser une question radicalement différente : « Qui es-tu ? »
Entre ces deux interrogations tient peut-être toute l’histoire de notre relation au vivant. La première transforme l’animal en ressource. La seconde reconnaît un autre vivant en face de nous.
Et c’est précisément ce qui rend l’histoire de la sirène de Steller si bouleversante. Nous l’avons rencontrée sans jamais véritablement la rencontrer. Nous avons découvert son corps, observé son comportement, décrit son anatomie, évalué sa chair et sa graisse. Nous avons su ce qu’elle était. Nous n’avons simplement jamais pensé à lui laisser la possibilité de continuer à être.
Les Lumières avaient aussi leur ombre
Nous avons construit un récit particulièrement séduisant du XVIIIe siècle. Celui des Lumières, des encyclopédistes, des savants, des grandes expéditions scientifiques, des premières classifications méthodiques du vivant. Linné nomme, Buffon décrit, Cook sillonne les océans, les botanistes remplissent leurs herbiers et les cabinets européens accumulent les merveilles venues du bout du monde.
L’humanité semble soudain ouvrir les yeux sur sa planète. Mais quels yeux ? Et surtout : pour en faire quoi ?
Rémy Marion nous oblige à regarder simultanément les deux faces de cette aventure. Car si le XVIIIe siècle est celui d’une extraordinaire accélération de la connaissance, il est aussi celui d’une formidable extension de l’emprise des grandes puissances sur le monde.
« Le XVIIIe siècle n’a pas apporté la lumière à tous les peuples de la Terre, bien au contraire, c’est un tournant majeur dans la connaissance de notre planète et dans l’évolution des sociétés occidentales » (p. 36), écrit-il.
Toute l’ambiguïté est là. Nous sommes habitués à penser que connaître protège de l’ignorance. Le livre suggère quelque chose de plus dérangeant : connaître peut aussi permettre d’exploiter plus efficacement.
Cartographier un territoire, c’est certes savoir qu’il existe. Mais c’est également connaître ses côtes, ses fleuves et ses passages. Inventorier ses animaux, c’est faire progresser la zoologie. Mais c’est aussi savoir lesquels possèdent une fourrure précieuse. Décrire les plantes, c’est faire avancer la botanique. Mais c’est aussi identifier celles qui pourront devenir aliments, médicaments, matières premières ou marchandises. La science n’est évidemment pas réductible à cette histoire prédatrice. Mais elle s’est parfois retrouvée embarquée sur les mêmes navires que le commerce, la conquête et l’empire.
Et derrière le naturaliste arrivait souvent le marchand. Derrière le marchand, le soldat. Rémy Marion le formule sans détour : « L’exploitation des ressources naturelles est au cœur de l’exploration et de la conquête du monde » (p. 35). Cette phrase pourrait constituer la colonne vertébrale du livre.
Découvrir un animal… et immédiatement calculer ce qu’il vaut
C’est sans doute l’un des aspects les plus troublants de cette histoire. Nous pourrions imaginer que la découverte d’une espèce inconnue provoque d’abord l’émerveillement. Or le récit montre combien rapidement la question devient : à quoi peut-elle servir ? Combien vaut sa peau ? Sa graisse ? Sa viande ? Combien d’hommes peut-elle nourrir ? Combien de marchandises peut-elle produire ? L’animal vivant devient ressource. Et le monde, progressivement, un gigantesque inventaire. Rémy Marion évoque ainsi « l’acharnement de la destruction de la faune sur les territoires dont les contours étaient à peine reconnus » (p. 37).
La formule est saisissante. On ne connaissait même pas encore exactement la forme des terres que l’on commençait déjà à les vider de leurs animaux. Voilà peut-être l’un des paradoxes les plus vertigineux de l’histoire moderne : nous avons parfois détruit le monde presque aussi vite que nous l’avons découvert.
La conquête russe : suivre la fourrure jusqu’au bout du monde
C’est ici que La sirène et le botaniste prend une ampleur historique inattendue. Car derrière Steller et ses observations apparaît une autre histoire : celle de l’expansion russe à travers l’immensité eurasiatique. Une conquête que Rémy Marion relit à travers une matière que les grands récits géopolitiques laissent souvent dans l’ombre : les animaux. Il reprend cette saisissante idée d’« économie zoologique » : « En résumé, l’histoire de la Grande Russie est celle d’une « économie zoologique » comme énoncé par l’historien russe Shchapov dès 1906 : Rurik, premier prince de Novgorod au IXe siècle, Varègue d’origine scandinave ou balte selon les sources, est venu chercher des castors en Ukraine, Moscou commencera à exister pour le commerce des écureuils gris (vairs), la colonisation de la Sibérie se fera à la poursuite de la zibeline, et les Russes s’installeront en Amérique pour exploiter la loutre de mer » (p. 65).
Castor. Écureuil. Zibeline. Loutre de mer. Voilà soudain une autre carte de l’empire. Non plus seulement celle des tsars, des batailles et des frontières, mais celle des fourrures. Les territoires s’agrandissent à mesure que la ressource recherchée se raréfie. Il faut aller plus loin parce que l’on a déjà prélevé ce qui se trouvait ici. La frontière avance derrière l’épuisement.
Et cette logique nous est étrangement familière. Nous l’avons depuis appliquée aux forêts, aux poissons, au pétrole, au gaz, aux minerais. Lorsque la ressource diminue, notre premier réflexe collectif demeure souvent non pas de nous demander pourquoi nous en consommons autant, mais où nous pourrions aller en chercher davantage. La Sibérie du XVIIIe siècle n’est alors plus si éloignée de nous.
La Russie n’est pas seule : une histoire mondiale du pillage
Mais il faut ici se garder d’une lecture trop commode de La sirène et le botaniste. La Russie de Rémy Marion ne constitue nullement une exception. Changer de continent, de drapeau ou de souverain ne change parfois que le nom des prédateurs. Ce que raconte l’auteur à propos de la zibeline sibérienne ou de la loutre de mer américaine appartient à une histoire beaucoup plus vaste : celle d’une planète que les grandes puissances ont progressivement transformé en inventaire de ressources disponibles.
L’historien américain Alfred W. Crosby lui a donné un nom particulièrement éclairant : l’« impérialisme écologique ». Dans The Columbian Exchange, puis dans Ecological Imperialism, il montre que la conquête des Amériques, puis de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, ainsi que de l’Afrique, ne fut pas seulement militaire et politique. Elle fut aussi biologique. Avec les Européens voyagèrent les chevaux, les bovins, les moutons, les céréales et les plantes, mais également des agents pathogènes contre lesquels les populations autochtones ne possédaient pas les mêmes défenses immunitaires. Des sociétés furent ravagées et des paysages entiers transformés.
La colonisation ne consistait donc pas seulement à planter un drapeau : elle déplaçait avec elle tout un monde vivant. Et puis il y eut les plantes.
L’histoire de la botanique elle-même possède une face impériale. Les grands jardins botaniques européens ne furent pas seulement de merveilleux conservatoires de la connaissance. Ils participèrent aussi à de vastes réseaux de collecte, d’acclimatation et de circulation des espèces dites « utiles ». Le botaniste n’était évidemment pas nécessairement un conquérant. Beaucoup furent mus par une authentique curiosité scientifique et nous leur devons une part immense de notre connaissance du vivant. Mais leurs herbiers, leurs classifications, leurs graines et leurs cartes pouvaient entrer dans un système qui, lui, savait parfaitement transformer la connaissance en puissance.
L’historien Richard Drayton l’a notamment montré dans Nature’s Government. Science, Imperial Britain, and the “Improvement” of the World. L’expansion coloniale nourrissait la connaissance scientifique de territoires et d’espèces inconnus des Européens ; mais, en retour, cette connaissance permettait aussi d’organiser leur exploitation. La boucle est vertigineuse : explorer permet de connaître ; connaître permet de classer ; classer permet d’identifier ce qui peut être utile ; identifier permet d’exploiter ; exploiter exige de contrôler le territoire. Et ce territoire est presque toujours habité.
Dans les Amériques, la conquête bouleversa simultanément populations et écosystèmes. En Australie, l’implantation européenne introduisit ses animaux, ses plantes, ses pâturages et son agriculture dans des milieux façonnés depuis des millénaires par les sociétés aborigènes. En Inde, l’administration coloniale britannique réorganisa des économies et des territoires selon ses propres impératifs commerciaux. Etc.
À la fin du XIXe siècle, cette logique prendra une dimension tragique que le chercheur Mike Davis racontera en 2003 dans Génocides tropicaux. Étudiant les grandes famines survenues notamment en Inde, en Chine et au Brésil lors d’épisodes climatiques extrêmes, Davis montre comment des catastrophes naturelles furent dramatiquement aggravées par des structures économiques, coloniales et politiques. La nature provoquait la sécheresse ; les hommes décidaient largement de la vulnérabilité des populations qui devaient en supporter le prix.
Alors une autre lecture de l’histoire devient possible. Les animaux à fourrure de l’empire russe rejoignent le caoutchouc amazonien. Les forêts deviennent bois. Les plantes deviennent cultures commerciales. Les sous-sols deviennent minerais. Partout apparaît une même question : Qui a décidé que ce qui était découvert appartenait à celui qui venait de le découvrir ? Question presque enfantine. Et pourtant peut-être l’une des plus politiques qui soient.
Car Christophe Colomb n’a évidemment pas « découvert » l’Amérique pour ceux qui y vivaient déjà. Les Russes n’ont pas « découvert » la Sibérie pour les peuples qui l’habitaient. Les Européens n’ont pas « découvert » l’Australie pour les Aborigènes. Ils les ont découvertes pour eux-mêmes. Et cette petite précision change considérablement le récit.
Elle oblige à regarder autrement ces cartes de notre enfance sur lesquelles des flèches colorées représentaient les « grandes découvertes ». Derrière certaines de ces flèches se trouvaient des savants et des marins extraordinaires, certes. Mais arrivaient aussi des soldats, des missionnaires, des commerçants, des compagnies privées et des administrateurs.
Et bientôt des comptables. Car l’une des grandes inventions de la modernité fut peut-être moins la découverte du monde que sa transformation en stock. Des hectares de forêt. Des tonnes de fourrure. Des quintaux de sucre. Des cargaisons de bois. Des minerais. Des animaux. Des hommes aussi. Tout pouvait entrer dans les livres de comptes.
Quand la prédation sur la nature devient prédation sur les hommes
Mais il serait trompeur de raconter la conquête russe uniquement à travers les animaux. Car les territoires convoités sont habités, comme nous l’avons déjà dit plus haut. Et l’exploitation des ressources suppose bientôt la soumission des populations capables de les fournir.
Rémy Marion raconte notamment le système du iasak, tribut exigé des peuples autochtones, souvent payé en fourrures. Et lorsqu’ils refusent, la violence apparaît dans toute sa crudité : « Quand les chasseurs autochtones ne veulent pas contribuer au « iasak », les cosaques enlèvent leurs enfants, violent leurs femmes. Des agissements qui se disperseront du Caucase à l’Alaska et qui restent un des moyens de pression utilisés lors des extensions territoriales russes. » (p. 62).
À cet instant, le livre cesse définitivement d’être un récit pittoresque d’exploration. Il devient une histoire du pouvoir.
Et il est difficile, aujourd’hui, de lire ces pages sans que la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine vienne troubler la lecture.
Il serait historiquement abusif de tracer une ligne droite entre les violences cosaques des siècles passés et la Russie contemporaine. Les contextes, les régimes, les acteurs et les sociétés ont profondément changé. L’histoire ne se répète jamais aussi simplement. Mais il serait tout aussi étrange de ne pas entendre certaines résonances.
Car ce que raconte Rémy Marion dépasse un régime ou une époque : c’est la persistance possible d’un imaginaire impérial de la frontière, dans lequel la puissance estime pouvoir avancer parce qu’elle est assez forte pour le faire, transformer des territoires habités en espaces stratégiques et considérer ceux qui résistent comme des obstacles à réduire.
Les siècles changent. Les justifications changent. La tentation de l’empire, elle, possède une mémoire étonnamment longue.
Un livre qui convainc… quitte parfois à trop bien convaincre
C’est aussi à cet endroit qu’il faut prendre quelque distance avec Rémy Marion. Car la force de l’ouvrage constitue parfois sa fragilité. À vouloir faire apparaître la prédation derrière l’exploration, le livre peut donner le sentiment que la première explique presque toujours la seconde. Or l’histoire est rarement aussi docile.
Tous les naturalistes n’étaient pas les éclaireurs conscients des conquérants. Toutes les expéditions scientifiques ne furent pas organisées pour préparer le pillage des territoires. La curiosité, l’émerveillement, le désir de comprendre, la rivalité entre savants, le prestige national, les intérêts commerciaux et les ambitions impériales se mêlaient dans des proportions variables. Et certains de ces hommes ont précisément laissé des observations qui nous permettent aujourd’hui de mesurer ce qui a été détruit.
Il faut également résister à une tentation très contemporaine : juger trop facilement les hommes du XVIIIe siècle avec les catégories écologiques du XXIe. Ils ne possédaient ni notre connaissance des écosystèmes, ni notre compréhension de l’effondrement de la biodiversité, ni les outils scientifiques permettant d’en mesurer les conséquences planétaires.
Mais cette précaution ne doit pas devenir une absolution. Car c’est précisément l’un des mérites du livre de Rémy Marion que de montrer que tout ne peut être excusé par l’ignorance. Les hommes voyaient des populations animales s’effondrer. Ils constataient l’épuisement local des ressources. Ils rencontraient des peuples qui résistaient à leur domination. Et les violences nécessaires à certaines conquêtes n’avaient évidemment nul besoin de la science écologique moderne pour être reconnues comme des violences.
C’est ici que le livre est probablement le plus intéressant : non lorsqu’il nous permet de distribuer, trois siècles plus tard, les bons et les mauvais points de l’Histoire, mais lorsqu’il nous oblige à interroger le système de pensée qui transforme ce que l’on rencontre en ce que l’on peut posséder.
On pourra également regretter que cette démonstration, précisément parce qu’elle est puissante, tende parfois à écraser la complexité des personnages et des motivations. Steller lui-même mérite mieux que le rôle involontaire de témoin d’une machine prédatrice. Le naturaliste observe, décrit, s’émerveille ; il appartient à son époque tout en nous transmettant un regard qui, par endroits, semble déjà vouloir arracher les êtres vivants à leur seule valeur marchande.
C’est d’ailleurs ce qui rend le titre si juste. Il n’est pas La sirène et le conquérant. Il est La sirène et le botaniste.
Toute l’ambiguïté du livre tient peut-être dans cet « et ». D’un côté, l’être vivant que l’on découvre. De l’autre, l’homme qui cherche à le connaître. Et autour d’eux, presque invisible mais omniprésent, un système économique et politique qui se demande déjà ce qu’il pourra tirer de cette rencontre. C’est pourquoi il faut lire Rémy Marion non comme un procureur dressant le procès définitif des explorateurs du XVIIIe siècle, mais comme un auteur qui retourne leurs cartes. Au recto : les côtes nouvellement dessinées, les espèces décrites, les routes ouvertes, les territoires ajoutés à la connaissance humaine. Au verso : les fourrures, les cargaisons, les tributs, les populations soumises et les animaux disparus.
Le livre nous demande simplement de regarder les deux côtés.
La sirène comme présage
Revenons alors à notre sirène. Elle n’était coupable de rien. Elle vivait dans les eaux froides du Pacifique Nord, se nourrissait paisiblement d’algues et n’avait probablement jamais eu besoin de savoir qu’existaient quelque part des empires, des marchés, des naturalistes ou des tsars.
Puis les hommes sont arrivés. Ils l’ont observée avec émerveillement. Ils l’ont décrite avec précision. Et ils l’ont exterminée.
La rhytine de Steller devient ainsi, sous la plume de Rémy Marion, beaucoup plus qu’une curiosité zoologique disparue. Elle ressemble à un avertissement venu du XVIIIe siècle. Car depuis, nous avons perfectionné l’inventaire. Nous avons photographié les espèces, séquencé leurs génomes, cartographié les forêts, mesuré les océans, compté les populations animales, observé la Terre depuis l’espace. Jamais une civilisation n’avait possédé autant de connaissances sur le fonctionnement du vivant. Et jamais une civilisation n’avait disposé d’autant de moyens pour le transformer.
Voilà peut-être le paradoxe le plus cruel : nous savons désormais presque exactement ce que nous détruisons.
Et si explorer signifiait enfin rencontrer ?
C’est peut-être ici que la préface de François Sarano prend tout son sens. Car il existe deux manières radicalement différentes de partir vers l’inconnu.
La première consiste à chercher ce que l’on pourra en rapporter. La seconde consiste à accepter d’en revenir changé. Pendant des siècles, l’exploration occidentale a été accompagnée de verbes extraordinairement révélateurs : découvrir, conquérir, posséder, exploiter, civiliser, développer. Et si nous en choisissions désormais un autre ? Rencontrer.
Rencontrer suppose que ce qui se trouve devant nous ne soit plus immédiatement transformé en objet. Une baleine n’est plus seulement un tonnage de viande ou de graisse. Une forêt n’est plus un volume de bois sur pied. Une montagne n’est plus un gisement. Un peuple n’est plus une population à administrer. Il y a quelqu’un — ou quelque chose — en face de nous qui existait avant notre arrivée et qui n’a nullement besoin de justifier son existence par l’utilité que nous pourrions lui trouver.
C’est une révolution minuscule dans le vocabulaire. Elle est immense dans ses conséquences. Car le botaniste qui découvre une plante peut encore se demander comment l’exploiter. Mais celui qui rencontre un monde vivant doit commencer par se demander quel droit il possède de le transformer.
C’est ici que Rémy Marion et François Sarano semblent se rejoindre, par deux chemins différents. L’un remonte l’histoire pour retrouver les traces de notre prédation. L’autre plonge dans l’océan pour expérimenter une autre relation avec le sauvage. Et entre les deux demeure cette sirène. Paisible. Lente. Probablement incapable d’imaginer que les étranges créatures débarquées sur son rivage puissent constituer une menace.
C’est peut-être elle, finalement, la véritable héroïne du livre.
Peut-être n’avons-nous jamais cessé de poursuivre la sirène
Il serait rassurant de refermer La sirène et le botaniste en pensant que tout cela appartient au passé. Les cosaques sont loin. Les grandes expéditions du XVIIIe siècle sont devenues des gravures dans les musées. Les fourrures de zibeline ne dessinent plus les frontières des empires. Mais avons-nous réellement changé de logique ? Nous forons sous les océans, creusons les montagnes, ouvrons les forêts, prospectons l’Arctique, convoitons les métaux des grands fonds marins et envisageons déjà les ressources extraterrestres comme de futurs territoires d’exploitation.
Les traîneaux ont disparu. Les satellites les ont remplacés. La question demeure. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour obtenir ce que nous désirons ? Et surtout, pourquoi continuons-nous à confondre si facilement puissance et grandeur ?
Car l’histoire racontée par Rémy Marion dit aussi quelque chose de notre fascination pour les prédateurs. L’humanité aime les conquérants. Ou, du moins, elle les a beaucoup aimés. Elle aime ceux qui promettent d’agrandir les frontières, d’ouvrir de nouveaux territoires, de restaurer une grandeur perdue, de prendre ce que d’autres seraient trop faibles pour défendre. Nous les appelons bâtisseurs, visionnaires, capitaines, conquérants.
Puis vient le temps des historiens. Et celui des naturalistes. Ils comptent ce qui reste. Les peuples déplacés. Les terres épuisées. Les forêts disparues. Les animaux exterminés. Et quelquefois, il ne reste qu’un squelette dans un musée et un nom dans un livre. Celui de la rhytine de Steller, par exemple.
Cette étrange sirène avait survécu à des milliers d’années de tempêtes, de glaces, de changements climatiques et de bouleversements naturels. Elle avait traversé tout cela sans avoir besoin de nous. Puis nous l’avons découverte. Et quelques décennies plus tard, elle n’était plus là. Il nous reste son nom. Étrangement, il appartient à un mythe qui, lui, refuse de mourir.Peut-être est-ce finalement la plus terrible leçon de La sirène et le botaniste…
Pendant des siècles, nous avons cru que découvrir le monde nous donnait des droits sur lui. Il nous reste à apprendre exactement l’inverse : connaître quelque chose devrait d’abord nous créer des devoirs envers lui.
La sirène et le botaniste – Rendez-vous en Sibérie sauvage, de Rémy Marion – Préface de François Sarano – Editions Actes sud, collection Mondes sauvages, 23 septembre 2026
Rémy Marion est membre de la Société de Géographie, Président/fondateur de l’association Pôles Actions, vice-président de l’association les Amis de Jean-Baptiste Charcot et membre du conseil d’administration de Témoins polaires, conférencier, auteur d’une trentaine d’ouvrages concernant les régions polaires. Co-réalisateur et co-auteur des Métamorphoses de l’ours polaire et de Fort comme un ours, deux documentaires de 52 minutes pour ARTE. et de Albatros et gorfous, un été austral pour France 2. Organisateur et animateur de colloques internationaux avec pour thème les régions polaires (Cité des sciences, Unesco, Institut Océanographique). Organisateur et Animateur des tables rondes de sensibilisation et médiation au Festival de Montier en Der (Haute Marne). Organisateur du salon du livre de Barbizon (Seine et Marne).
François Sarano est docteur en océanographie, plongeur professionnel, précédemment chef d’expédition pendant treize ans à bord de la Calypso, directeur de recherche du programme Deep Ocean Odyssey et cofondateur de l’association Longitude 181.
Il est l’auteur de nombreux livres sur les océans, notamment dans la collection « Mondes sauvages » Le Retour de Moby Dick (Actes Sud, 2017) et Au noms des requins (Actes Sud, 2022).
Son parcours fait l’objet de François Sarano. Réconcilier les hommes avec la vie sauvage, un livre d’entretiens recueillis par Coralie Schaub (Actes Sud, collection « Domaine du possible », 2020).








Je me permets de prolonger la préface, si Lady Mystery ne s’y faisait pas entendre . De rajouter la voix de F. Sarano à sa propre voix, à la voix de Rémy Marion, à la voix des sirènes, à la voix des requins : Vingt mètres de profondeur. L’eau bleu sombre est peuplée de plancton. Face à moi, Lady Mystery, une énorme femelle requin blanc, soeur des Dents de la mer : 5,5 mètres, une tonne et demie. Puissance extrême que rien ne peut arrêter. Scientifique, je ne me laisse pas distraire : je consigne profondeur, heure, sexe et taille.… Lire la suite »