Déjà inscrit ou abonné ?
Je me connecte

rejoignez gratuitement le cercle des lecteurs de UP’

Les parents ont-ils encore le droit d’éduquer leurs enfants ? Bonne question…

Nous avons inventé le parent hyper responsable sous surveillance permanente

Photo UP' Magazine

Il fut un temps — pas si lointain, paraît-il — où devenir parent vous conférait automatiquement quelques prérogatives : choisir comment élever votre enfant, lui apprendre ce qui se fait et ne se fait pas, décider de certaines orientations de son éducation et, les grands jours, lui demander de ranger sa chambre. Aujourd’hui, entre l’école, l’État, les médecins, les associations, les réseaux sociaux, les experts, les influenceurs et parfois l’enfant lui-même, le conseil d’administration de la petite entreprise familiale s’est sérieusement agrandi. Au point de poser cette question volontairement provocatrice : les parents ont-ils encore le droit d’éduquer leurs enfants ? Sous la direction des juristes Aurélie Garand et Matthieu Le Tourneur, un ouvrage collectif tente d’y répondre (1). Et derrière un titre qui pourrait prêter à sourire se cache une question politique et philosophique beaucoup moins anodine : à qui appartient, aujourd’hui, l’éducation d’un enfant ?

Papa, maman, l’État et les autres

Commençons par la bonne nouvelle : juridiquement, les parents n’ont pas encore été licenciés. Ils demeurent titulaires de l’autorité parentale et, en principe, les premiers responsables de l’éducation de leurs enfants. C’est précisément cette « primauté éducative » que l’ouvrage entend remettre au centre du débat. Car ses auteurs considèrent qu’une évolution progressive de nos sociétés a brouillé la répartition des rôles : l’État, l’école, les professionnels de santé, les associations et différentes institutions interviennent désormais dans des domaines qui relevaient autrefois presque exclusivement de la famille.

Évidemment, personne ne songe sérieusement à réclamer le retour du pater familias régnant sans partage sur sa descendance, son épouse, son chien et la télécommande du salon. La protection de l’enfant, son accès à l’éducation, sa santé, sa sécurité et le respect de ses droits justifient pleinement l’existence de règles collectives.

Mais jusqu’où ? C’est précisément dans ce petit espace situé entre « heureusement que l’État protège les enfants » et « merci, mais je sais encore à peu près ce que je fais avec les miens » que vient se loger ce livre.

Quand l’enfant devient aussi un sujet de droit

La transformation essentielle est probablement là. L’enfant n’est plus seulement l’objet de la protection et de l’autorité des adultes. Il est progressivement devenu un sujet titulaire de droits propres. Et, sur le principe, difficile de s’en plaindre.
Reconnaître la parole de l’enfant, protéger son intégrité, prendre en compte son intérêt supérieur ou accompagner progressivement son autonomie constituent des avancées considérables. Mais elles produisent également une question délicate : que se passe-t-il lorsque les droits reconnus à l’enfant, les prescriptions de l’institution et les choix éducatifs de ses parents ne coïncident plus parfaitement ?

Le joli triangle « parents-enfant-État » devient alors un peu plus compliqué à dessiner. L’ouvrage explore précisément ces zones de friction : statut du mineur, autorité parentale, liberté d’enseignement, instruction en famille, relations avec l’école, interventions des tiers éducatifs ou encore éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle. Derrière ces sujets apparemment distincts apparaît toujours la même interrogation : qui décide de ce qui est bon pour l’enfant ?

Et surtout : qui décide de celui qui a le droit d’en décider ?

L’État est-il devenu un parent comme les autres ?

C’est ici que le livre devient véritablement politique. Ses contributeurs défendent une conception fondée sur la subsidiarité : l’État doit intervenir lorsque cela est nécessaire, notamment pour protéger l’enfant, garantir ses droits ou pallier les défaillances familiales, mais il ne devrait pas se substituer aux parents lorsqu’ils sont en mesure d’exercer leurs responsabilités. Dit autrement : l’État doit être le filet de sécurité, pas nécessairement celui qui tient le guidon.

La nuance est essentielle. Car le débat est facilement inflammable. Il suffit de prononcer ensemble les mots « parents », « école », « sexualité », « autorité » et « liberté éducative » pour transformer un dîner tranquille en commission parlementaire extraordinaire.

Le mérite du livre est donc de rappeler que cette confrontation ne relève pas seulement d’une bataille culturelle. Elle pose une question juridique fondamentale : comment articuler trois légitimités qui peuvent entrer en concurrence — celle des parents, celle de l’enfant et celle de la puissance publique ?

Bienvenue dans l’ère du parent impossible

Il y a d’ailleurs un paradoxe assez savoureux dans notre époque : jamais on n’a autant demandé aux parents d’être responsables de leurs enfants, et jamais on n’a autant discuté leur manière d’exercer cette responsabilité.

Le parent contemporain doit veiller à l’alimentation, au sommeil, à la réussite scolaire, à l’épanouissement personnel, à la santé mentale, à l’activité physique, à l’usage des écrans, aux réseaux sociaux, au harcèlement, au consentement, à l’orientation, à l’écologie, aux stéréotypes de genre et, si possible, à ce que l’enfant mange cinq fruits et légumes par jour sans développer de traumatisme durable à la vue d’un brocoli…

Il doit poser des limites, mais sans être autoritaire. Écouter son enfant, mais conserver son autorité. Favoriser son autonomie, mais surveiller ses fréquentations. Respecter son intimité, mais savoir ce qu’il fait sur Internet. L’encourager à réussir, mais surtout ne pas lui mettre la pression. Le protéger, mais ne pas le surprotéger. Et évidemment dialoguer. Toujours dialoguer. Même lorsqu’à la question « Comment s’est passée ta journée ? », l’adolescent répond avec cette richesse lexicale caractéristique de son âge : « Bien ».

À cette inflation des responsabilités correspond pourtant une multiplication des prescriptions. École, médecins, psychologues, pouvoirs publics, médias, associations, plateformes numériques et cohortes d’experts expliquent désormais aux parents ce qu’ils doivent faire — et, plus encore, ce qu’ils ne doivent surtout plus faire.

Nous avons ainsi inventé une étrange créature sociale : le parent hyperresponsable sous surveillance permanente.
C’est peut-être ici que la question posée par Aurélie Garand et Matthieu Le Tourneur prend une dimension qui dépasse largement le droit. Car le problème n’est plus seulement de savoir si les parents disposent juridiquement de l’autorité nécessaire pour éduquer leurs enfants. Il est aussi de savoir quelle confiance notre société leur accorde encore pour exercer cette responsabilité.

Le soupçon s’est progressivement installé dans la relation éducative. Trop sévère, le parent risque d’être jugé autoritaire ; trop permissif, démissionnaire ; trop présent, étouffant ; trop distant, négligent. Même l’expression autrefois rassurante de « bon père de famille » a disparu du droit français. Le pauvre homme n’avait probablement pas lu les nouvelles recommandations.

Et pourtant, lorsqu’un enfant décroche à l’école, passe dix heures devant un écran, harcèle un camarade ou adopte un comportement dangereux, une question revient immédiatement : « Mais que font les parents ? » C’est toute l’étrangeté de notre époque : nous voulons des parents pleinement responsables, tout en étant de moins en moins certains de vouloir leur laisser la pleine maîtrise de cette responsabilité.

Derrière le débat juridique se dessine alors une question beaucoup plus vaste : peut-on demander aux parents de répondre de l’éducation de leurs enfants si la société leur accorde de moins en moins la confiance nécessaire pour les éduquer ?

Mais les parents sont-ils toujours les mieux placés ?

C’est également à cet endroit qu’une lecture critique de l’ouvrage me paraît nécessaire. Car affirmer que les parents sont les premiers éducateurs de leurs enfants est une chose. Considérer que leurs choix doivent, pour cette raison, bénéficier d’une présomption presque absolue de légitimité en serait une autre.

Toutes les familles ne sont pas protectrices. Tous les parents ne disposent pas des mêmes connaissances, des mêmes ressources culturelles ou sociales, ni parfois de la capacité d’identifier ce qui met leur enfant en danger. L’histoire de la protection de l’enfance s’est précisément construite sur cette évidence parfois douloureuse : la famille peut être un formidable lieu de sécurité, mais elle peut aussi être celui où s’exercent violences, enfermements et discriminations.

Inversement, considérer que l’institution saurait toujours mieux que les familles ce qui convient aux enfants serait une naïveté symétrique. L’État aussi se trompe. Les politiques éducatives changent, les recommandations médicales évoluent, les programmes scolaires sont traversés de débats idéologiques et les administrations ne sont pas réputées pour leur connaissance intime du caractère de Léa, 8 ans, qui refuse obstinément les courgettes et considère les devoirs de mathématiques comme une violation manifeste de la Convention européenne des droits de l’homme.

Le véritable problème n’est donc peut-être pas de choisir entre les parents ou l’État. Il consiste à savoir comment empêcher l’un de devenir tout-puissant face à l’autre.

Une thèse assumée

Il faut d’ailleurs savoir d’où parle cet ouvrage. Aurélie Garand, ancienne avocate, et Matthieu Le Tourneur, docteur en droit, sont juristes au sein de l’association Juristes pour l’enfance. Le livre n’est donc pas un panorama parfaitement neutre des différentes conceptions contemporaines de l’éducation : il défend explicitement la primauté éducative des parents.

Ce positionnement n’invalide évidemment pas son argumentation. Il invite simplement à lire le livre pour ce qu’il est : un plaidoyer documenté autant qu’un ouvrage d’analyse. Et c’est probablement ainsi qu’il devient le plus intéressant. Car même lorsqu’on ne partage pas toutes ses conclusions, la question qu’il pose demeure. Depuis plusieurs décennies, la société demande simultanément aux parents d’être davantage responsables de leurs enfants et accepte de moins en moins qu’ils soient seuls à définir la manière dont cette responsabilité doit s’exercer.

Soyez responsables, donc. Mais conformément au mode d’emploi.

Avouons que le métier commence à devenir technique !

Éduquer n’est pas posséder

Il reste cependant une difficulté supplémentaire, peut-être la plus passionnante : un enfant n’appartient ni à ses parents ni à l’État.

Éduquer consiste précisément à exercer une autorité destinée, à terme, à devenir inutile. C’est même probablement le seul métier dans lequel la réussite se mesure au moment où votre client décide qu’il n’a plus besoin de vos services.

La question de l’autonomie progressive de l’enfant mérite donc d’être placée au cœur du débat. Plus il grandit, plus sa parole, ses convictions, ses choix et son intimité doivent compter. L’éducation devient alors moins l’exercice d’un pouvoir que l’organisation progressive de son effacement.

De ce point de vue, la vraie question pourrait être légèrement différente de celle posée par le titre du livre. Non pas seulement : « Les parents ont-ils encore le droit d’éduquer leurs enfants ? » Mais : « Jusqu’où avons-nous collectivement le droit d’éduquer quelqu’un qui est précisément en train d’apprendre à devenir libre ? »

Finalement, qui doit éduquer les enfants ?

Les parents, évidemment. L’école, certainement. La société, inévitablement. Les copains, beaucoup plus qu’on ne le souhaiterait. TikTok, malheureusement. Et l’enfant lui-même, progressivement.

C’est peut-être là que cet ouvrage, au-delà même de la thèse qu’il défend, touche quelque chose d’essentiel. Nous avons multiplié les acteurs de l’éducation sans toujours redéfinir clairement leurs responsabilités respectives. À force de vouloir protéger l’enfant, l’émanciper, l’instruire, l’écouter, le responsabiliser et préparer son avenir, chacun finit parfois par poser la main sur le volant. Or une voiture conduite simultanément par six personnes a rarement une trajectoire très rassurante.

Les parents ont-ils encore le droit d’éduquer leurs enfants ? a donc le mérite de remettre sur la table une question que l’on croyait réglée parce qu’elle semblait évidente. Elle ne l’est plus.

Et peut-être est-ce finalement une bonne chose. Car éduquer un enfant n’est ni exercer un droit de propriété, ni appliquer les instructions d’une administration. C’est accepter une responsabilité immense envers un être qui, petit à petit, va précisément apprendre à nous échapper. Et qui, un jour, devenu adulte, expliquera probablement à ses propres enfants que de son temps, tout cela était quand même beaucoup plus simple. 

« Notre époque est stimulante car elle nous oblige à argumenter sur des concepts qui étaient évidents pour la génération précédente. Chaque génération doit cependant relever les défis qui sont les siens […].« Aude Mirkovic, Maître de conférences en droit privé – Propos introductifs p. 7 du livre.

Fabienne Marion, rédactrice en chef UP’

Les parents ont-ils encore le droit d’éduquer leurs enfants ? sous la direction d’Aurélie Garand et Matthieu le Tourneur – Editions Artège, 10 septembre 2026 – 280 pages

(1) L’ouvrage est issu d’un colloque organisé par l’association Juristes pour l’enfance. Les auteurs mettent notamment en discussion l’instruction en famille, l’EVARS, les rapports avec l’école et les pouvoirs publics et défendent une logique de subsidiarité ainsi que la « primauté éducative des parents ».

Aurélie Garand, ancienne avocate, et Matthieu le Tourneur, docteur en droit et membre associé de l’Institut Droit et Santé (Inserm UMR_S 1145), sont juristes au sein de l’association Juristes pour l’enfance. Cette association réunit des juristes oeuvrant pour le respect des droits et besoins fondamentaux de l’enfant.

0 Commentaires
Les plus anciens
Les plus récents Le plus de votes
Inline Feedbacks
View all comments
Article précédent

"La sirène et le botaniste" : découvrir le monde, était-ce déjà commencer à le détruire ?

Derniers articles de Analyses

REJOIGNEZ

LE CERCLE DE CEUX QUI VEULENT COMPRENDRE NOTRE EPOQUE DE TRANSITION, REGARDER LE MONDE AVEC LES YEUX OUVERTS. ET AGIR.
logo-UP-menu150

Déjà inscrit ? Je me connecte

Inscrivez-vous et lisez trois articles gratuitement. Recevez aussi notre newsletter pour être informé des dernières infos publiées.

→ Inscrivez-vous gratuitement pour poursuivre votre lecture.

REJOIGNEZ

LE CERCLE DE CEUX QUI VEULENT COMPRENDRE NOTRE EPOQUE DE TRANSITION, REGARDER LE MONDE AVEC LES YEUX OUVERTS ET AGIR

Vous avez bénéficié de 3 articles gratuits pour découvrir UP’.

Profitez d'un accès illimité à nos contenus !