Réseaux sociaux, algorithmes, intelligence artificielle, deepfakes, désinformation : nous pensions devoir protéger nos données personnelles. Et s’il fallait désormais protéger quelque chose de beaucoup plus intime : notre capacité à penser par nous-mêmes ? Dans Notre liberté de penser, Isabelle Chappuis explore la montée de la « guerre cognitive » et pose une question aussi simple qu’inquiétante : sommes-nous encore entièrement les auteurs de nos opinions ? Derrière l’alerte technologique se dessine un enjeu démocratique majeur. Car à quoi bon garantir la liberté d’expression si, en amont, la liberté de penser devient progressivement manipulable ? De Kant à Orwell, la liberté de penser était déjà une question politique. L’IA et les algorithmes lui donnent aujourd’hui une urgence nouvelle et l’auteure ne parle finalement pas seulement du numérique : elle parle d’une très vieille bataille humaine qui vient de changer d’armes.
Le nouveau champ de bataille est entre nos oreilles
Nous avions fini par comprendre qu’il fallait protéger nos mots de passe, nos coordonnées bancaires et, dans les bons jours, nos données personnelles. Il va peut-être falloir ajouter quelque chose à la liste : notre cerveau.
C’est la thèse défendue par Isabelle Chappuis dans Notre liberté de penser. Comment défendre nos démocraties face aux menaces numériques. Économiste, spécialiste des transformations technologiques et conseillère nationale suisse, elle s’intéresse à un territoire encore peu présent dans le débat public : celui de la souveraineté cognitive. L’expression peut sembler un peu intimidante. Elle désigne pourtant quelque chose que nous pratiquons depuis que nous sommes capables de dire « je ne suis pas d’accord » : la faculté de construire notre propre jugement.
Plus de deux siècles avant les algorithmes, Kant avait placé cette autonomie au cœur même du projet des Lumières : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement. » Dans Qu’est-ce que les Lumières ?, en 1784, le philosophe définissait précisément l’émancipation comme la capacité à penser sans être « dirigé par autrui ».
À l’époque, le « tuteur » était un homme, une institution, une autorité. Que dirait Kant d’un tuteur algorithmique capable de sélectionner pour nous, plusieurs centaines de fois par jour, ce qui mérite notre attention ?
Or cette faculté est aujourd’hui confrontée à des outils d’influence d’une puissance et d’une précision inédites. Algorithmes de recommandation, réseaux sociaux, intelligence artificielle générative, deepfakes, collecte massive de données, personnalisation des contenus : notre environnement informationnel sait de mieux en mieux ce qui nous intéresse, ce qui nous inquiète, ce qui nous indigne — et surtout ce qui nous fera rester encore quelques secondes devant l’écran. Quelques secondes multipliées par plusieurs milliards d’humains : voilà déjà un joli modèle économique.
Mais Isabelle Chappuis nous invite à regarder plus loin. Lorsque ces technologies deviennent capables d’agir sur nos perceptions, nos émotions et nos comportements, l’économie de l’attention peut progressivement se transformer en économie de l’influence.
Une famille presque comme la nôtre
Pour raconter cette menace sans transformer son livre en traité de cybersécurité, Isabelle Chappuis a recours à une excellente idée narrative : dix microfictions mettant en scène une famille confrontée à différentes formes d’emprise numérique.
William dérive progressivement vers des contenus haineux. Rose se perd dans le scroll infini. Julie expérimente ce que l’autrice appelle la « dette cognitive ». Laurent et Anne voient le numérique s’immiscer dans leurs choix politiques. Virginie noue une relation avec une intelligence artificielle.
Et c’est là que le procédé fonctionne particulièrement bien. Car ces personnages sont fictifs, mais leurs comportements le sont beaucoup moins.
Qui n’a jamais ouvert son téléphone pour regarder la météo avant de se retrouver, vingt minutes plus tard, à visionner une vidéo dont il ne saurait même plus expliquer comment elle est arrivée là ? Bienvenue dans l’économie de l’attention.
Le téléphone n’est évidemment pas un ennemi tapi dans notre poche. Mais il constitue la porte d’entrée d’un système dont une partie du modèle économique repose sur une équation assez simple : plus longtemps nous regardons, plus nous rapportons.
Quand la propagande apprend à vous connaître personnellement
C’est ici que le livre devient véritablement politique.
La propagande n’a évidemment pas été inventée par Facebook, TikTok ou l’intelligence artificielle. Les pouvoirs ont toujours tenté d’influencer les opinions. Affiches, journaux, radio, télévision : chaque époque a perfectionné ses techniques. Mais quelque chose a changé.
La propagande traditionnelle s’adressait à la foule. L’algorithme peut désormais apprendre à parler à chacun.
Nos recherches, nos clics, nos achats, nos déplacements, nos relations, nos habitudes et même le temps pendant lequel notre regard s’arrête sur une image produisent une gigantesque quantité d’informations permettant d’établir des profils comportementaux extrêmement précis.
Ajoutons à cela l’intelligence artificielle générative, capable de produire à très grande échelle textes, images, voix ou vidéos, et nous obtenons un outil potentiellement redoutable : la possibilité d’adapter un message à la sensibilité de celui qui le reçoit.
Pas nécessairement pour lui dire quoi penser. Parfois simplement pour savoir sur quel bouton émotionnel appuyer. La nuance est importante.
Peut-on voter librement sans penser librement ?
C’est probablement la question la plus dérangeante posée par Notre liberté de penser.
Nos démocraties reposent sur toute une architecture de libertés : liberté de la presse, liberté d’expression, pluralisme politique, secret du vote, élections régulières. Mais toutes ces garanties supposent implicitement quelque chose : que le citoyen dispose d’une autonomie suffisante pour former son jugement.
Hannah Arendt l’avait formulé d’une manière redoutablement prémonitoire dans son essai Vérité et politique : « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. » Pour Arendt, faits et opinions doivent pouvoir diverger, mais l’opinion ne peut conserver de sens que si elle s’appuie sur l’existence reconnue d’une réalité commune.
Or c’est précisément cette réalité commune que la désinformation massive, les deepfakes et la personnalisation algorithmique risquent aujourd’hui de fragmenter : chacun peut finir par habiter non seulement sa propre opinion, mais sa propre version du réel.
Et que devient cette autonomie lorsque notre environnement informationnel est personnalisé en permanence par des systèmes dont nous ignorons largement le fonctionnement ?
Nous pouvons parfaitement continuer à disposer d’un bulletin de vote libre tout en devenant progressivement moins libres dans la formation de l’opinion qui précède ce vote.
Voilà pourquoi la notion de souveraineté cognitive défendue par Isabelle Chappuis mérite que l’on s’y arrête.
La liberté ne consiste plus seulement à pouvoir dire ce que l’on pense. Elle suppose de pouvoir encore penser ce que l’on pense.
Faut-il vraiment parler de « guerre cognitive » ?
C’est aussi ici que l’on peut commencer à discuter le livre.
La notion de « guerre cognitive » possède une force incontestable. Elle permet de rappeler que certains États, organisations ou groupes utilisent effectivement l’information, la désinformation et les technologies numériques comme des armes destinées à déstabiliser des sociétés. Mais le mot « guerre » présente aussi un risque : celui de mettre dans le même sac des phénomènes très différents.
Une opération organisée de désinformation politique n’est pas exactement de même nature qu’un algorithme de plateforme cherchant à nous faire regarder trois vidéos supplémentaires. Dans un cas, l’objectif peut être géopolitique. Dans l’autre, il est d’abord économique. Cela ne rend pas le second inoffensif. Car il n’est pas nécessaire qu’un mystérieux manipulateur ait décidé de contrôler nos cerveaux pour que le problème existe.
Un système conçu pour maximiser notre engagement peut favoriser spontanément les contenus qui nous font réagir davantage. Et l’indignation, la peur, le scandale ou la colère disposent malheureusement d’un avantage compétitif assez sérieux sur la nuance.
Le problème est donc peut-être encore plus intéressant que celui d’une manipulation organisée : nous avons construit des systèmes qui peuvent modifier l’espace public sans que personne n’ait nécessairement décidé de produire exactement ce résultat.
Nous ne sommes tout de même pas des poissons rouges
Autre réserve que l’on peut adresser au livre : à force de décrire la puissance des dispositifs numériques, on risque parfois de sous-estimer celle des êtres humains. Nous ne sommes heureusement pas de simples cerveaux attendant passivement leur prochaine notification. Nous pouvons fermer un écran. Lire un livre. Parler avec quelqu’un qui n’est pas d’accord avec nous. Changer d’avis. Nous ennuyer. Regarder par la fenêtre.
Ces activités autrefois parfaitement banales commencent presque à ressembler à des actes de résistance. Et c’est peut-être ici que la réflexion ouverte par Isabelle Chappuis pourrait être poussée encore plus loin. Car défendre notre souveraineté cognitive ne peut pas seulement signifier réglementer les plateformes ou encadrer l’intelligence artificielle. Il faut aussi se demander : qu’est-ce qui fabrique un esprit libre ?
Réhabiliter la lenteur
L’école, certainement. Mais aussi la culture générale, la lecture longue, la confrontation des opinions, le journalisme, la conversation, la curiosité, le doute. Et peut-être quelque chose devenu étrangement précieux : le temps.
Nous parlons énormément de désinformation et beaucoup moins de saturation informationnelle. Il y a plus de quatre-vingts ans, Simone Weil écrivait à Joë Bousquet cette phrase magnifique : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. » Elle ne pouvait évidemment imaginer TikTok, les notifications push ou le scroll infini. Mais sa formule prend aujourd’hui une signification presque politique. Si l’attention est une forme de générosité, alors sa captation industrielle n’est pas anodine : ce que nous abandonnons aux machines et aux plateformes, ce n’est pas seulement du temps de cerveau disponible, c’est une partie de notre disponibilité au monde, aux autres et à nous-mêmes.
Pourtant, un citoyen recevant chaque jour des centaines de messages, notifications, vidéos, publicités, alertes, catastrophes, guerres, polémiques et indignations dispose-t-il encore de l’énergie nécessaire pour vérifier ce qu’il regarde ?
À force d’être informés de tout, nous risquons paradoxalement de ne plus comprendre grand-chose. Pire : lorsque les deepfakes rendent potentiellement suspecte n’importe quelle image, n’importe quelle voix ou n’importe quelle vidéo, une autre menace apparaît. Non plus croire tout ce que nous voyons, mais finir par ne plus croire à rien.
Et une démocratie où plus personne ne sait ce qui est vrai devient extraordinairement fragile.
La liberté de penser est aussi une écologie
C’est peut-être la réflexion que le livre d’Isabelle Chappuis permet finalement d’ouvrir.
Nous avons appris à parler d’écologie des milieux naturels. Nous commençons peut-être à devoir penser une écologie de l’attention. Notre esprit possède lui aussi ses ressources limitées : attention, concentration, mémoire, disponibilité, capacité de réflexion. Nous pouvons les surexploiter. Les saturer. Les épuiser.
Protéger notre liberté cognitive reviendrait alors moins à dresser des murs autour de notre cerveau qu’à préserver les conditions dans lesquelles celui-ci peut continuer à exercer son jugement. Du silence. Du temps. De la contradiction. De la lecture. De la conversation. Et ce luxe extraordinaire dans une société de l’immédiateté : avoir le droit de ne pas savoir immédiatement quoi penser.
Le premier territoire de nos libertés
Notre liberté de penser est donc davantage un livre d’alerte qu’un traité définitif. On pourra discuter certaines généralisations, trouver parfois la métaphore guerrière trop présente ou regretter que la puissance des technologies numériques tende à reléguer au second plan les modèles économiques qui les gouvernent. Mais l’essentiel est ailleurs.
Isabelle Chappuis pose une question que nous ne pourrons probablement plus éviter : qu’est-ce qu’être libre dans une société où les technologies peuvent anticiper nos comportements, personnaliser notre environnement informationnel et produire industriellement des contenus destinés à capter notre attention ? George Orwell avait donné à cette question une réponse d’une simplicité presque enfantine dans 1984 : « La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. »
Toute la puissance de la formule tient là. Avant même de pouvoir exprimer une opinion, encore faut-il qu’existe un réel suffisamment commun pour que nous puissions nous accorder sur le fait que deux et deux font quatre. Lorsque le pouvoir — politique hier, éventuellement technologique demain — devient capable de fabriquer le réel lui-même, ce n’est plus seulement la liberté d’expression qui est menacée. C’est la possibilité même de penser contre ce qui nous est présenté comme vrai.
Pendant longtemps, nous avons défini la liberté par la possibilité d’agir, de parler, de circuler, de voter, de publier, de croire ou de ne pas croire.
Il faut peut-être désormais ajouter une liberté antérieure à toutes les autres : disposer d’un espace intérieur suffisamment préservé pour pouvoir encore hésiter, réfléchir, douter et changer d’avis. Autrement dit, rester propriétaire de son jugement.
Une démocratie commence peut-être là : dans quelques centimètres carrés de matière grise où personne — ni gouvernement, ni entreprise, ni algorithme — ne devrait pouvoir décider à notre place. Car avant de défendre nos frontières, nos institutions ou nos droits, il existe peut-être un territoire dont dépend la liberté de tous les autres : celui où se forme notre pensée.
Isabelle Chappuis est économiste, spécialiste des transformations liées aux nouvelles technologies et directrice du Futures Lab de HEC Lausanne. Elle est également conseillère nationale suisse. Son travail se situe à la rencontre de la prospective, de l’économie, des technologies et de leurs conséquences sociales. « Notre liberté de penser. Comment défendre nos démocraties face aux menaces numériques » est paru en juin 2026 chez EPFL Press.
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