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De quoi avons-nous peur ? Les neuf inquiétudes qui racontent la France de 2026

Nous avons peur de ne plus pouvoir remplir notre caddie comme avant, de ne pas trouver de médecin, de voir nos enfants vivre moins bien que nous, de perdre notre emploi ou de ne plus comprendre notre métier. Nous regardons brûler les forêts, monter les températures, progresser l’intelligence artificielle et vaciller les institutions. Pourtant, lorsqu’on nous demande comment nous allons personnellement, une majorité de Français répond : plutôt bien. Étrange paradoxe de cette rentrée 2026 : nous ne sommes pas nécessairement malheureux, mais nous sommes convaincus que quelque chose va mal. Et si, derrière le pouvoir d’achat, la santé, le climat, l’école, le logement, l’IA ou la politique, se cachait finalement une seule et même inquiétude : celle de perdre peu à peu la maîtrise de nos propres vies ?

Nous avons longtemps vécu avec l’idée rassurante que les grandes secousses du monde restaient, malgré tout, à une certaine distance de nos existences. Les guerres avaient leurs frontières, les crises financières leurs salles de marché, le dérèglement climatique ses courbes et ses conférences internationales, les révolutions technologiques leurs laboratoires. Pendant ce temps, la vie continuait. Il fallait travailler, élever ses enfants, remplir le réfrigérateur, payer ses factures et prévoir, tant bien que mal, ce que serait demain.

Cette distance s’est considérablement réduite. Le climat entre désormais dans nos chambres lorsque la chaleur empêche de dormir. L’intelligence artificielle s’invite dans nos métiers, dans l’école de nos enfants et jusque dans notre manière de penser. Une guerre menée aux frontières de l’Europe bouleverse nos choix énergétiques et nos dépenses publiques. Une crise géopolitique à l’autre bout du monde peut faire grimper en quelques jours le prix de nos déplacements.
Une décision prise à Moscou, une frappe au Moyen-Orient ou le blocage d’un détroit situé à plusieurs milliers de kilomètres peuvent se retrouver, quelques semaines plus tard, sur le ticket de caisse d’une station-service de l’Anjou.

Le monde n’est donc pas nécessairement devenu plus dangereux à chaque instant. Mais il est devenu extraordinairement interdépendant. Et cette interdépendance produit une sensation nouvelle : celle de dépendre de décisions, d’événements et de forces sur lesquels nous n’avons pratiquement aucune prise.

C’est peut-être ce qui relie des inquiétudes qui, en apparence, n’ont rien à voir entre elles. Le prix du diesel et les guerres en Ukraine et en Iran. La canicule et le prix d’une maison. L’intelligence artificielle et l’avenir d’un enfant. Le déficit public et la capacité d’un hôpital à nous soigner. Une élection américaine et la sécurité européenne. Une sécheresse et le contenu de notre assiette.
Tout se rapproche. Tout communique. Et tout semble pouvoir, soudainement, faire irruption dans notre quotidien. C’est exactement ce que cherche à raconter cet article : la sensation que des forces que nous ne maîtrisons plus entrent désormais directement dans notre vie quotidienne.

Alors, de quoi avons-nous réellement peur ? Peut-être moins de chacune de ces menaces prise séparément que d’une question devenue beaucoup plus difficile à éviter : dans un monde où tout semble désormais pouvoir agir sur nos vies, quelle part de notre avenir pouvons-nous encore choisir ?

Je vais bien, mais nous allons mal

Commençons par cette étrangeté.

À la rentrée 2026, 69 % des Français interrogés par Elabe déclarent aller bien personnellement. Ce n’est pas l’euphorie, certes, mais ce n’est pas non plus le tableau d’un pays plongé dans la détresse. Et pourtant, dans la même enquête, 89 % estiment que la France, elle, ne va pas bien. L’inquiétude domine très largement les sentiments éprouvés face à la situation du pays, devant l’exaspération, la colère et la lassitude. Comme si chacun regardait par sa fenêtre et constatait que la maison tenait encore debout, tout en étant persuadé que le quartier entier était en train de s’effondrer.

Une autre enquête Ipsos, réalisée à l’approche de la présidentielle de 2027 auprès de plus de 13 000 personnes, accentue encore ce sentiment : 74 % des personnes interrogées anticipent une dégradation de la situation du pays.

Ce paradoxe mérite que l’on s’y arrête. Car les Français ne disent pas seulement : « J’ai des problèmes ». Ils semblent plutôt dire : « Je ne sais plus très bien ce qui va arriver. » Et c’est peut-être là que commence l’histoire.

1. La peur de ne plus pouvoir vivre comme avant

Il y a d’abord le portefeuille. Le pouvoir d’achat reste la première priorité d’action citée par les Français dans l’enquête Elabe de rentrée : 48 %, devant la sécurité, la dette publique et la santé. Surtout, 79 % déclarent devoir se « serrer la ceinture », dont 26 % beaucoup. Chez les employés et les ouvriers, ils sont 90 %.

Ce n’est donc plus seulement la grande pauvreté qui inquiète. C’est la fragilisation progressive de la vie ordinaire. On continue à travailler, à payer son loyer ou son crédit, à faire les courses, parfois à partir quelques jours en vacances. Mais on calcule davantage. On diffère un achat. On renonce au restaurant. Et l’on regarde désormais avec une certaine appréhension les grands chiffres lumineux qui s’affichent à l’entrée des stations-service.
Car, en cette rentrée 2026, le plein d’essence est redevenu un sujet en soi. A ce jour, le SP95-E10 dépasse les 2,10 euros le litre en moyenne. Pour le gazole, la hausse est particulièrement spectaculaire : plus de 2,30 euros, soit environ 61 centimes de plus qu’à la fin février (1).

Et une question que l’on aurait pu juger excessive il y a encore quelques mois commence à apparaître dans les conversations : le litre de carburant peut-il atteindre 3 euros ?
Nous n’en sommes pas là et rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que ce seuil sera atteint. Mais le simple fait que l’hypothèse ne paraisse plus complètement extravagante en dit long. Les prix sont pris dans une mécanique économique et géopolitique que l’automobiliste maîtrise encore moins que son budget : conflit au Moyen-Orient, blocage du détroit d’Ormuz par lequel transitait environ un cinquième de l’offre mondiale de pétrole avant la crise et, pour le gazole, conséquences supplémentaires de la guerre en Ukraine et de l’arrêt des exportations russes. Evidemment, il y a aussi les taxes qui représentent 60 % du prix total à la pompe, formant un seuil plancher en dessous duquel le prix ne peut pas descendre, même si le pétrole brut baisse. Sans oublier les tensions sur les capacités de raffinage avec notre dépendance aux importations puisque la France ne raffine qu’une moitié du gazole qu’elle consomme. Elle dépend donc des prix du marché international et des coûts logistiques.
Pour celui qui habite une grande ville bien desservie, la hausse peut conduire à laisser davantage la voiture au garage. Mais dans les campagnes et les territoires périurbains, la voiture n’est souvent pas un choix. C’est elle qui permet d’aller travailler, de conduire les enfants à l’école, de faire les courses ou de consulter un médecin. Dès lors, lorsque le carburant augmente, ce n’est pas seulement le prix du déplacement qui monte : c’est le prix de la vie quotidienne qui se renchérit.

Reuters observait encore ces derniers jours les signes très concrets de cette prudence : des consommateurs réduisent les dépenses considérées comme accessoires, tandis que plus de la moitié des personnes interrogées dans une enquête Cofidis anticipent une nouvelle dégradation de leur pouvoir d’achat.

L’Insee donne un arrière-plan économique à cette inquiétude. Au deuxième trimestre 2026, la croissance française a été nulle. En août, l’inflation atteignait 2,4 % sur un an et le chômage 8,3 %. Quant à la confiance des ménages, elle demeure nettement inférieure à sa moyenne historique.

La question n’est donc peut-être plus seulement : « Combien puis-je acheter ? » Elle devient : « Vais-je pouvoir conserver la vie que j’avais réussi à construire ? »

2. La peur de tomber malade au mauvais endroit

Pendant longtemps, être malade en France signifiait avoir la chance de disposer de l’un des systèmes de santé les plus protecteurs au monde. Cette conviction demeure. Mais quelque chose s’est fissuré.

La santé figure parmi les toutes premières priorités citées par les Français. Selon les enquêtes et la manière dont la question est posée, elle apparaît régulièrement aux côtés du pouvoir d’achat, de la sécurité et de l’éducation. Le Baromètre de la République Ipsos d’août 2026 montre ainsi que la santé publique, l’économie, l’éducation, la sécurité et le pouvoir d’achat sont tous considérés par plus de huit Français sur dix comme des enjeux importants pour l’avenir du pays.

Mais derrière « la santé » se cache désormais une question beaucoup plus concrète : aurai-je quelqu’un pour me soigner lorsque j’en aurai besoin ? Médecins difficiles à trouver dans certains territoires, urgences saturées, vieillissement de la population, dépendance, hôpital sous tension : la peur n’est plus seulement celle de la maladie. C’est celle de la disponibilité du soin. Et avec elle surgit une inquiétude plus vertigineuse encore : qui prendra soin de nous lorsque nous serons très vieux ?

Nos sociétés ont gagné des années de vie. Reste maintenant à inventer ce que nous allons en faire — et surtout avec qui.

3. La peur de ne plus pouvoir habiter quelque part

Le logement possède une particularité : il concentre presque toutes nos inquiétudes contemporaines. Il faut pouvoir le payer. Le chauffer en hiver. Le rafraîchir l’été. L’assurer. Le rénover. Pouvoir se rendre au travail depuis chez soi. Et, idéalement, ne pas consacrer une part déraisonnable de ses revenus à disposer de quelques mètres carrés et d’un toit.

Mais le changement climatique ajoute désormais une question nouvelle : notre logement lui-même sera-t-il encore adapté au monde qui vient ?
L’été 2026 a brutalement rapproché cette interrogation. Dans l’enquête Elabe de rentrée, les incendies sont l’événement de l’été ayant le plus marqué les Français, cités par 61 % d’entre eux. Viennent ensuite les épisodes de canicule et de sécheresse, à 45 %.

Ce qui conduit à regarder autrement une maison. Est-elle située dans une zone exposée aux incendies ? Aux inondations ? Combien coûtera son assurance dans dix ans ? Peut-on encore vivre sous les toits d’un immeuble ancien lorsque la température extérieure dépasse 40 °C pendant plusieurs jours ?

Le logement n’est plus seulement une question immobilière. Il devient progressivement une question climatique.

4. La peur d’un climat qui entre dans la maison

Le changement climatique fut longtemps représenté par des ours polaires amaigris, en équilibre sur un morceau de glace. Avec des glaciers lointains et des courbes de température. Il a désormais changé d’adresse.
Il est entré dans les chambres à coucher pendant les nuits de canicule. Dans les jardins desséchés. Dans les factures d’eau – quand il y en a encore. Dans les écoles qu’il faut fermer. Dans les forêts qui brûlent.

Une enquête Ipsos réalisée après les vagues de chaleur de cet été indiquait que 89 % des personnes interrogées disaient en avoir souffert et que 64 % avaient ressenti de la peur ou de l’inquiétude pour la santé de leurs proches.

Et pourtant, paradoxe supplémentaire, l’inquiétude climatique fluctue. Après avoir bondi en juillet, elle reculait en août dans le baromètre international Ipsos, alors même que canicules et incendies avaient marqué l’été. Ce n’est pas nécessairement que les Français ne croient plus au changement climatique. C’est peut-être qu’une inquiétude en chasse une autre.

Lorsque le prix des courses augmente, que l’emploi devient incertain ou que l’hôpital inquiète, sauver le climat entre en concurrence avec sauver la fin du mois.

C’est probablement l’un des défis politiques majeurs des prochaines années : comment demander aux citoyens de se projeter en 2050 lorsqu’ils ne savent pas très bien comment se terminera 2026 ?

5. La peur pour nos enfants

Celle-ci est différente. Parce qu’elle oblige à regarder plus loin que soi.

Pendant des générations, une promesse tacite a structuré les sociétés occidentales : les enfants vivraient probablement mieux que leurs parents. Ils seraient mieux éduqués. Plus libres. Plus longtemps en bonne santé. Plus confortablement installés.

Cette certitude s’est brouillée. Chez les jeunes Français eux-mêmes, les priorités diffèrent d’ailleurs sensiblement de celles de l’ensemble de la population. Les 18-34 ans placent l’éducation, les inégalités et l’emploi au niveau des préoccupations traditionnellement dominantes comme le pouvoir d’achat, la sécurité ou la santé.

Mais d’abord, qu’il ne leur arrive rien. Avant même de se demander quel métier exerceront leurs enfants dans vingt ans ou dans quel climat ils vivront, les parents nourrissent une inquiétude beaucoup plus immédiate : qu’ils puissent grandir sans subir de violence.
Violences dans la rue ou entre jeunes. Harcèlement à l’école et cyberharcèlement jusque dans la chambre à coucher. Agressions sexuelles. Inceste. Pédocriminalité. Images et sollicitations sexuelles en ligne. Rackets, coups, humiliations, menaces. Autant de réalités qui ne sont malheureusement pas nouvelles, mais dont la visibilité et le nombre de victimes enregistrées rendent impossible de détourner le regard.

Les statistiques officielles donnent la mesure du problème. En 2025, la police et la gendarmerie ont enregistré 114 500 mineurs victimes de violences physiques et 76 200 mineurs victimes de violences sexuelles. Les violences physiques enregistrées contre les mineurs ont progressé de 10 % en un an. Sur dix ans, le nombre total de mineurs enregistrés comme victimes par les forces de sécurité a augmenté de 77 %. Les infractions sexuelles enregistrées concernant des victimes mineures ont, elles, été multipliées par 2,6 entre 2016 et 2025.

Il faut cependant manier ces chiffres avec précaution. Ils ne signifient pas mécaniquement que la violence réelle aurait augmenté dans les mêmes proportions. La parole des victimes se libère davantage, les dispositifs de signalement se sont améliorés, la législation a évolué et des faits autrefois tus ou ignorés sont aujourd’hui enregistrés. Une augmentation des plaintes peut donc révéler à la fois davantage de violences connues et davantage de violences révélées.

Mais certaines données restent vertigineuses. La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) estime toujours à 160 000 le nombre d’enfants victimes chaque année de violences sexuelles et parle d’un enfant victime d’un viol ou d’une agression sexuelle toutes les trois minutes. En juin 2026, elle constatait que, parmi les 17 mesures prioritaires qu’elle avait identifiées, trois seulement étaient pleinement effectives.
Et puis il y a une transformation plus récente : la violence ne s’arrête plus nécessairement lorsque l’enfant rentre chez lui. Le téléphone qu’il glisse dans sa poche fait entrer avec lui le groupe WhatsApp de la classe, TikTok, Instagram, les humiliations, les images détournées, les menaces, parfois les sollicitations sexuelles d’adultes ou d’autres jeunes. Autrefois, la porte de la maison pouvait offrir un refuge après une journée difficile. Le numérique a rendu cette frontière beaucoup plus poreuse.

C’est peut-être cela qui nourrit une partie de l’angoisse parentale contemporaine : l’impossibilité de savoir exactement de quoi protéger son enfant, ni même où se trouve le danger.

Il ne s’agit évidemment pas d’imaginer une enfance devenue partout dangereuse, ni d’enfermer les enfants dans une bulle protectrice. Mais quelque chose a changé dans le regard des adultes : laisser un enfant prendre seul les transports, rentrer de l’école, sortir le soir, naviguer sur Internet ou simplement posséder un smartphone peut désormais être accompagné d’une inquiétude que les statistiques, les faits divers et les réseaux sociaux entretiennent quotidiennement.

Et les questions s’accumulent. Quelle école pour un monde où l’intelligence artificielle peut rédiger une dissertation en quelques secondes ? Quels métiers apprend-on à des enfants lorsque personne ne sait exactement lesquels existeront dans vingt ans ? Comment leur parler du climat sans leur transmettre notre propre anxiété ? Comment les protéger des réseaux sociaux sans les couper du monde dans lequel ils vivent ?

Derrière la grande question — « Quelle vie auront-ils demain ? » — s’en cache donc une autre, beaucoup plus primitive : « Comment les protéger suffisamment pour qu’ils puissent simplement devenir adultes ? »

Il existe derrière toutes ces interrogations encore une question que peu de parents aiment formuler brutalement : Nos enfants auront-ils une vie meilleure que la nôtre ? Nous ne sommes plus certains de pouvoir répondre oui.

6. La peur de devenir inutile

Puis arrive l’intelligence artificielle.

Jamais une technologie n’avait probablement pénétré aussi rapidement autant de métiers intellectuels. Elle écrit. Traduit. Programme. Résume. Dessine. Analyse des données. Produit des images. Imite des voix. Aide au diagnostic. Répond aux clients. Prépare des contrats. Compose de la musique.

Nous nous étions longtemps rassurés avec une idée simple : les machines remplaceraient les tâches pénibles et répétitives tandis que les humains conserveraient les activités créatives et intellectuelles.

L’IA générative a eu l’indélicatesse de commencer précisément par celles-là. D’où une peur particulière. Non plus seulement : « Une machine prendra-t-elle mon emploi ? », mais : « Quelle sera encore ma valeur si une machine sait faire une partie de ce que je pensais spécifiquement humain ? »

La question dépasse largement l’emploi. Elle touche à l’identité. Car nous nous définissons beaucoup par ce que nous savons faire. Enseigner, écrire, diagnostiquer, conseiller, créer, calculer, dessiner, traduire, décider. Si ces compétences deviennent partageables avec une machine, il faudra peut-être redéfinir la valeur du travail humain. Et, plus profondément encore, la valeur de l’humain lui-même.

7. La peur que la guerre redevienne possible chez nous

Il y avait une inquiétude que l’Europe occidentale avait presque réussi à ranger dans les livres d’histoire : la guerre sur son propre continent.

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, l’a brutalement sortie des manuels scolaires. Depuis plus de quatre ans, des villes européennes sont bombardées, des populations civiles vivent sous les drones et les missiles, des soldats meurent par dizaines de milliers et des frontières sont de nouveau défendues par les armes.

Pour les Français, la guerre reste encore géographiquement éloignée. Mais elle ne paraît plus appartenir à un autre monde. Car derrière l’Ukraine se pose désormais une question beaucoup plus vaste : jusqu’où peuvent aller les ambitions de la Russie de Vladimir Poutine ?
La question n’est pas de prétendre que les chars russes arriveront demain aux frontières françaises. Elle est de constater que l’Europe a changé d’époque. Les États européens réarment. L’OTAN renforce son flanc oriental. Les gouvernements parlent à nouveau de défense territoriale, d’industrie de guerre, de stocks de munitions, de service militaire ou de préparation des populations.

Et la confrontation ne passe plus seulement par les armes. Cyberattaques, opérations de désinformation, ingérences politiques, sabotages présumés ou avérés, brouillages GPS, manipulations sur les réseaux sociaux : entre la paix et la guerre existe désormais une vaste zone grise dans laquelle les démocraties européennes découvrent leur vulnérabilité.

Mais cette inquiétude en contient une autre.

Le retour des impérialismes accompagne celui des nationalismes et des populismes. Et ceux-ci savent parfaitement utiliser les peurs que nous venons d’énumérer. La peur de perdre son pouvoir d’achat peut devenir colère contre « les élites ». La peur de l’immigration peut devenir rejet de l’autre. La peur du déclassement peut nourrir le désir d’un pouvoir fort. La peur de la guerre peut conduire aussi bien au réarmement qu’au repli sur soi. La peur du changement peut transformer la nostalgie d’un monde disparu en programme politique.

C’est un vieux mécanisme de l’histoire : les sociétés inquiètes deviennent plus réceptives à ceux qui leur promettent des réponses simples. Un ennemi. Une frontière. Un chef. Un responsable. Une vérité.

Ce qui rend la période actuelle particulièrement troublante est peut-être la rencontre de ces deux mouvements : à l’extérieur, le retour des rapports de force impériaux ; à l’intérieur, la progression de forces politiques qui prospèrent sur le sentiment de déclassement, la défiance envers les institutions et la peur de perdre le contrôle. Cela ne signifie évidemment pas que toute inquiétude conduit au populisme, ni que toute contestation des politiques menées serait irrationnelle. Les peurs peuvent être parfaitement fondées. Le danger commence lorsqu’elles ne servent plus à comprendre le réel mais à désigner celui qu’il faudrait craindre, exclure ou combattre.

La guerre en Ukraine nous rappelle ainsi quelque chose que plusieurs générations européennes avaient fini par considérer comme acquis : la paix n’est pas l’état naturel du monde. C’est une construction politique fragile.

Et peut-être faut-il ajouter une autre question aux précédentes : Pouvons-nous encore être certains de vivre demain dans un continent en paix et dans des démocraties suffisamment solides pour résister à ceux qui exploitent nos peurs ?

La question mérite beaucoup plus que ces quelques lignes. Nous y reviendrons prochainement dans UP’, car le retour simultané de la guerre, des impérialismes, des nationalismes et des populismes constitue probablement l’un des grands basculements politiques de notre époque.

8. La peur que personne ne pilote plus vraiment

Il reste la politique. Ou plutôt la confiance dans la capacité du politique à agir.

La défiance envers les responsables politiques est devenue telle qu’elle dépasse largement l’impopularité d’un président, d’un gouvernement ou d’une majorité.

Le paradoxe est profond. Les Français restent massivement attachés à la liberté, à l’égalité, à la fraternité et au principe démocratique. Mais ils sont beaucoup moins nombreux à considérer que ces principes correspondent à la réalité qu’ils vivent. Autrement dit, les valeurs résistent mieux que les institutions chargées de les incarner.

Et cette défiance devient d’autant plus préoccupante que l’espace informationnel lui-même est fragilisé. Propagande, fausses informations, contenus générés par IA, manipulations étrangères et réseaux sociaux permettent désormais d’atteindre directement des millions de citoyens sans passer par les médiations traditionnelles.

UP’ avait déjà mesuré la profondeur du phénomène dès le début de la guerre en Ukraine.

C’est peut-être ici que se rejoignent toutes les autres peurs. Le sentiment que les problèmes sont connus, documentés, commentés, mesurés — mais que personne ne tient véritablement le volant.

9. La peur de l’avenir lui-même

Pouvoir d’achat. Santé. Logement. Climat. Éducation. Intelligence artificielle. Sécurité. Politique. À première vue, rien de commun. Et pourtant.

Toutes ces inquiétudes parlent de maîtrise : puis-je maîtriser mon niveau de vie ? Puis-je maîtriser ma santé ? Puis-je choisir l’endroit où je vivrai ? Puis-je protéger ma maison des bouleversements climatiques ? Puis-je préparer mes enfants au monde qui vient ? Puis-je encore maîtriser mon métier face à l’IA ? Puis-je peser sur les décisions collectives ? Puis-je simplement prévoir ce que sera ma vie dans cinq ou dix ans ?

La peur contemporaine n’est donc peut-être pas celle de la catastrophe. C’est celle de l’imprévisibilité. De l’incertitude. 

Nos parents et grands-parents ont connu des événements infiniment plus dramatiques que ceux que traverse aujourd’hui la France. Mais ils vivaient aussi dans des sociétés où certaines trajectoires semblaient plus lisibles : un emploi pouvait durer une vie, le climat constituait un décor relativement stable, la retraite représentait une promesse identifiable, le progrès technique était généralement associé à une amélioration des conditions d’existence. Aujourd’hui, le progrès lui-même nous inquiète.

Et si nous avions surtout besoin de reprendre prise ?

Il serait tentant de conclure que la France est devenue un pays de pessimistes. Ce serait probablement trop simple. Car le chiffre le plus étonnant reste celui du début : 69 % des Français disent aller bien personnellement tandis que 89 % pensent que leur pays va mal.

Il existe donc encore des bonheurs minuscules et considérables. Une famille. Des amis. Un jardin. Un repas. Un métier que l’on aime. Une promenade. Une conversation. Une association. Un village. Une école où quelqu’un fait bien son travail. Un médecin qui prend encore le temps. Un voisin qui aide son voisin. La société française n’est pas uniquement composée des indicateurs qui la décrivent.

Et c’est peut-être précisément là que réside une piste. Car reprendre prise ne signifie pas nécessairement reprendre le contrôle de tout. Personne ne contrôlera seul le climat, l’intelligence artificielle, l’économie mondiale ou les guerres.

Mais nous pouvons retrouver une capacité d’action à notre échelle. Transformer une école pour qu’elle résiste mieux à la chaleur. Réinventer un centre-ville. Restaurer une rivière. Créer une maison de santé. Modifier une manière de produire. Former différemment. Protéger un territoire. Réparer plutôt que jeter. Réapprendre à débattre. Utiliser l’intelligence artificielle plutôt que simplement la subir.

C’est peut-être aussi là que les médias ont une responsabilité. Nous sommes devenus très bons pour annoncer ce qui pourrait mal tourner. Un peu moins bons pour raconter ce que des hommes et des femmes sont déjà en train de réparer.

Or l’espoir n’est pas le contraire de la lucidité.

C’est peut-être ce qui commence lorsque, après avoir parfaitement compris ce qui nous menace, nous découvrons que nous pouvons encore agir.

(1) Sources : Ouest France, 14/09/2026 / + Insee

 

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