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De quoi sommes-nous encore capables ? Douze raisons d’espérer en la France de 2026

Peindre un avenir solidaire - Photo © UP' Magazine, assisté par IA

Nous avons recensé nos peurs. Elles étaient neuf. Elles sont profondes, parfois très concrètes et souvent légitimes. Mais un pays ne se résume jamais à ce qui l’inquiète. Derrière le vacarme des crises, des colères et des mauvaises nouvelles, une autre France travaille, cherche, invente, soigne, enseigne, crée, répare, manifeste et s’entraide. Elle fait moins de bruit que celle des catastrophes. Elle fait rarement la une. Pourtant, elle existe. Nous sommes donc partis à sa recherche, jusque dans les petites histoires de ces dernières semaines. Et bonne nouvelle : nous avons trouvé davantage de raisons d’espérer que de raisons d’avoir peur. Douze contre neuf. Ce n’est évidemment pas un sondage scientifique. Mais, pour une fois, acceptons que l’espoir triche un peu.

Espérer ne signifie pas croire que tout ira bien

Commençons par évacuer un malentendu.
Personne ne peut sérieusement promettre que tout ira bien. Le climat continuera de se dérégler. Les tensions internationales ne vont pas miraculeusement disparaître. L’intelligence artificielle bouleversera des métiers, voire bien plus. Les finances publiques resteront contraintes. Nos démocraties demeureront fragiles. Et il serait assez indécent d’expliquer à ceux qui souffrent qu’il leur suffirait de « penser positif ». L’espoir n’est pas cela.

Edgar Morin nous a appris à penser l’incertitude comme une dimension constitutive de l’histoire humaine. Dans Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur (1), il nous invite à nous débarrasser de l’illusion de pouvoir prédire le destin humain : l’avenir, écrit-il, « reste ouvert et imprédictible ». L’improbable peut surgir. Le pire n’est jamais totalement exclu. Mais le meilleur non plus. C’est précisément parce que l’avenir n’est pas écrit qu’il reste un espace pour l’action.

L’espoir commence peut-être là : non pas dans la conviction que demain sera meilleur, mais dans la certitude qu’il n’est pas encore décidé.

Un progrès est certes possible, mais il est incertain.
Edgar Morin – Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur« 

1. Nous avons découvert que nous étions vulnérables — et donc capables de prendre soin

Voilà une étrange première raison d’espérer.

Pendant longtemps, nos sociétés ont vécu avec une certitude : chaque génération disposerait de davantage que la précédente. Davantage de richesses, de technologies, de mobilité, de confort, d’espérance de vie. Le progrès ressemblait à un escalator. Il suffisait de monter dessus. Cette certitude s’est effondrée. Pandémie, canicules, incendies, inondations, guerres, pénuries et tensions énergétiques nous ont rappelé une évidence : nos sociétés sont vulnérables. Mais reconnaître sa vulnérabilité n’est pas nécessairement une faiblesse.

La philosophe Cynthia Fleury travaille depuis longtemps sur le soin (Care) et le courage. Elle analyse aussi les conditions qui permettent aux individus comme aux démocraties de ne pas céder au ressentiment (2). Dans cette perspective, le soin n’est plus seulement une affaire médicale. Il devient une manière d’habiter le monde : prendre soin des personnes, des institutions, des territoires et des liens.

L’été 2026 en a donné une démonstration très concrète. Après les vagues de chaleur, les incendies et la sécheresse, la question de l’adaptation des écoles aux fortes chaleurs s’est imposée dans le débat public. Derrière les plans, les budgets et les normes, imaginons simplement une cour d’école. On y plante des arbres. On crée de l’ombre. On retire une partie du bitume. Des enfants peuvent continuer à jouer lorsqu’il fait 38 °C. L’adaptation au changement climatique commence parfois par un préau.

Nous avons longtemps organisé nos sociétés autour de la puissance. Peut-être sommes-nous en train d’apprendre à les organiser aussi autour de l’attention.

2. La solidarité n’a pas disparu — elle a simplement changé de visage

À écouter certaines conversations, la France serait devenue un gigantesque archipel d’individus méfiants qui ne supportent plus leurs voisins.

La réalité est heureusement plus compliquée. Associations, clubs sportifs, collectifs, bénévoles, aidants, voisins : des millions de personnes continuent à donner du temps sans attendre de rémunération. Chez les jeunes, le phénomène est loin d’être marginal. En 2025, 28 % des 15-30 ans déclaraient consacrer régulièrement du temps à une activité bénévole associative. Derrière ce chiffre se trouvent des gestes très simples. Faire du soutien scolaire. Accompagner une personne âgée. Entraîner les enfants d’un club de football. Distribuer des repas. Restaurer un sentier. Organiser un festival. Aider quelqu’un à maîtriser le français.

Rien de tout cela n’ouvrira probablement le journal de 20 heures. Et pourtant, une société tient aussi grâce à ces gestes-là. Il existe donc, derrière le récit d’une France individualiste, une autre histoire beaucoup moins spectaculaire.
Des gens continuent à aider des gens. Peut-être parce qu’on désespère plus facilement d’une société que l’on regarde que d’une société à laquelle on participe.

3. Les jeunes ne sont peut-être pas cette génération perdue que nous décrivons

Ils seraient anxieux, accros aux écrans, individualistes, politiquement désabusés et écologiquement épuisés. Ils seraient aussi condamnés à vivre moins bien que leurs parents. Tout cela contient une part de vérité. Mais pas toute la vérité.

Le Baromètre jeunesse 2025 du CREDOC apporte même un chiffre assez délicieux pour contrarier notre pessimisme : 69 % des 15-30 ans se déclarent confiants dans leur avenir à trois ans. Autrement dit, ceux auxquels nous expliquons quotidiennement que nous leur laissons une planète en mauvais état, une dette considérable et une démocratie fragile continuent majoritairement à croire en leur avenir. Ajoutons désormais l’intelligence artificielle susceptible de bouleverser leur travail. Cela ne semble toujours pas suffire à les convaincre de désespérer complètement.

Nous pourrions peut-être prendre quelques leçons auprès d’eux. Cette génération développe aussi d’autres critères de réussite. Le sens du travail, l’équilibre de vie, les relations, l’utilité sociale ou la cohérence avec ses valeurs prennent davantage de place.

Il est donc possible que nous commettions une erreur classique. Nous regardons les jeunes avec les lunettes des générations précédentes. Puis nous concluons qu’ils ont perdu leurs repères. Alors qu’ils sont peut-être simplement en train d’en fabriquer d’autres. Après tout, chaque génération commence par inquiéter celle qui la précède. C’est presque une tradition.

4. L’écologie descend des tribunes pour entrer dans la vie quotidienne

Il y a de quoi désespérer du climat. L’été 2026 nous l’a suffisamment rappelé. Mais une transformation plus silencieuse est à l’œuvre.

En dix ans, plusieurs comportements ont évolué. Acheter des produits de saison, diminuer le chauffage, manger moins de viande, réparer plutôt que jeter ou acheter d’occasion : des pratiques autrefois présentées comme militantes sont progressivement devenues ordinaires.

Parfois, cette révolution commence même par une baguette. À Strasbourg, un boulanger a récemment fait parler de lui pour une idée aussi simple qu’étrange : fabriquer du pain avec du pain. Une partie des invendus est broyée, réhydratée puis réintroduite dans une nouvelle pâte. Ce boulanger ne sauvera évidemment pas le climat. Mais son pain raconte quelque chose.

Pendant des décennies, notre économie a fonctionné selon une ligne droite : produire, consommer, jeter. Et si nous apprenions maintenant à dessiner des cercles ? Bruno Latour nous avait invités à comprendre que l’écologie n’était plus un dossier parmi d’autres. Elle transforme notre manière même d’habiter la Terre (3).

Les grandes transformations commencent parfois très petit. Même dans une boulangerie.

5. Nos territoires recommencent à inventer

Pendant des décennies, la modernité nous a appris que l’avenir était ailleurs. Dans les métropoles. Les grandes infrastructures. Les multinationales. Les flux mondiaux. Et voilà que réapparaissent les territoires. Circuits courts, tiers-lieux, coopératives, petites villes, ateliers de réparation, jardins partagés, ressourceries, communautés énergétiques : partout, des initiatives cherchent des réponses locales à des problèmes globaux.

Les catastrophes elles-mêmes provoquent de nouvelles réflexions. Après les incendies de l’été, des élus des Landes ont ainsi défendu l’idée de disposer localement de bombardiers d’eau légers pendant les mois les plus dangereux.
Le raisonnement est presque enfantin : lorsqu’un feu démarre, pourquoi attendre qu’il devienne énorme pour lui envoyer de gros moyens ? De petits avions capables d’intervenir très rapidement pourraient parfois stopper un départ de feu avant qu’il ne devienne incontrôlable.

L’idée devra évidemment faire ses preuves. Mais elle illustre quelque chose d’essentiel : un territoire n’est pas seulement l’endroit où les catastrophes arrivent. Il peut aussi devenir l’endroit où l’on invente la réponse. Ce « quelque part » pourrait redevenir l’un des lieux où les citoyens éprouvent qu’ils ont encore prise sur leur avenir.

6. La science et la médecine ouvrent des portes que l’on croyait fermées

Nous parlons beaucoup de ce que la technologie menace de détruire. Moins souvent de ce qu’elle permet de sauver. Or, en médecine notamment, certaines frontières que l’on croyait presque infranchissables commencent à bouger.

Prenons le cancer. Il serait évidemment absurde de parler de « victoire » : il reste l’une des principales causes de mortalité et recouvre des centaines de maladies différentes. Mais les progrès sont considérables. Immunothérapies, thérapies ciblées, médecine génomique, cellules CAR-T, anticorps capables de guider le système immunitaire vers les cellules tumorales, vaccins personnalisés : nous ne cherchons plus seulement à détruire indistinctement une tumeur. Nous apprenons progressivement à comprendre sa signature biologique et à retourner contre elle les défenses du patient.

Et les résultats arrivent parfois là où les options thérapeutiques étaient particulièrement limitées.

Le 14 septembre 2026, BioNTech a ainsi annoncé les résultats d’un essai de phase 3 concernant le gotistobart, chez des patients atteints d’une forme de cancer du poumon ayant déjà progressé malgré chimiothérapie et immunothérapie. Selon l’entreprise, ce traitement expérimental a presque doublé la survie par rapport à la chimiothérapie utilisée comme référence dans cet essai. Quelques jours auparavant, une autre combinaison d’immunothérapies avait également amélioré la survie dans un cancer du poumon à petites cellules à un stade avancé. Ce ne sont pas encore des guérisons miraculeuses. Ce sont des mois et parfois des années gagnés. Et, pour un malade et sa famille, le mot « mois » n’a évidemment pas la même signification que dans un tableau statistique.

Autre révolution en cours : les vaccins personnalisés contre le cancer. Grâce au séquençage génétique, il devient possible d’identifier certaines caractéristiques particulières d’une tumeur puis de tenter d’apprendre au système immunitaire du patient à les reconnaître. Une revue scientifique publiée en 2026 souligne les progrès rapides de ces vaccins, notamment grâce à la génomique, aux nouvelles plateformes vaccinales et à l’intelligence artificielle.
Voilà d’ailleurs un joli paradoxe : cette même intelligence artificielle qui nous inquiète peut également aider des chercheurs à découvrir de nouvelles molécules, analyser des milliards de données biologiques ou concevoir des traitements plus précisément adaptés à un malade.

Mais l’un des exemples les plus saisissants vient peut-être du sida. Il faut se souvenir de ce que signifiaient ces quatre lettres il y a quarante ans. Dans les années 1980, une infection par le VIH pouvait annoncer une maladie mortelle contre laquelle la médecine disposait de très peu d’armes. Puis sont arrivés les antirétroviraux. L’infection est devenue, pour les personnes ayant accès aux traitements, une maladie chronique que l’on peut contrôler durablement.
En 2026, une nouvelle étape est en train de se dessiner. Depuis février, la France dispose d’une PrEP injectable contre le VIH, prise en charge à 100 % par l’Assurance maladie. Elle permet à une personne non infectée de se protéger sans devoir prendre quotidiennement un comprimé. La France est devenue le premier pays de l’Union européenne à assurer cette prise en charge intégrale.

Et la recherche va désormais beaucoup plus loin. Au congrès AIDS 2026, les chercheurs ont présenté les résultats de deux essais de phase 3 portant sur une combinaison de médicaments qui pourrait permettre à certaines personnes vivant avec le VIH de passer d’un traitement quotidien à un traitement oral une seule fois par semaine. D’autres molécules étudiées pourraient espacer encore davantage les prises. Mais le mot qui aurait semblé presque inconcevable autrefois commence lui aussi à apparaître dans les congrès scientifiques : rémission.

En 2026, des chercheurs ont décrit plusieurs personnes chez lesquelles le VIH est resté contrôlé pendant des années après l’arrêt des traitements antirétroviraux, notamment après l’utilisation d’anticorps dits « largement neutralisants ». Une étude publiée dans Nature Immunology a ainsi analysé trois patients ayant conservé un contrôle du virus sans traitement pendant plus de six ans et demi pour l’un, plus de sept ans et demi pour un autre.

Nous sommes encore très loin d’un traitement permettant de guérir couramment du VIH. Les chercheurs eux-mêmes restent prudents. Mais ces cas fournissent quelque chose de précieux : la preuve biologique qu’un organisme humain peut, dans certaines circonstances, maintenir le virus sous contrôle sans traitement quotidien. Autrement dit, ce qui paraissait impossible devient une question de recherche. Et c’est souvent ainsi que la médecine avance. Hier, survivre. Puis vivre avec la maladie. Ensuite mieux la traiter. Et parfois, un jour, parvenir à la faire reculer.

Cancer, VIH, maladies rares, thérapies géniques, médecine régénérative : nous ne sommes évidemment pas à la veille d’un monde débarrassé de la maladie. Chaque progrès soulève aussi des questions de coût, d’accès aux soins et d’inégalités.

La science sort aussi de ses laboratoires. La Fête de la science permet chaque année de visiter des laboratoires, rencontrer des chercheurs, participer à des expériences ou entrer dans des FabLabs. Cela peut sembler anecdotique. Ça ne l’est pas.

Dans une époque où une fausse information scientifique peut parcourir la planète en quelques secondes, faire entrer des citoyens dans un laboratoire constitue déjà une forme de résistance. La science n’est d’ailleurs pas seulement une accumulation de connaissances. Elle est aussi une méthode. Une manière d’accepter de dire : « Je ne sais pas encore. Mais je vais essayer de comprendre. » Dans une époque remplie de gens qui savent tout immédiatement, c’est presque révolutionnaire.

7. Nous redécouvrons que vivre mieux ne signifie pas posséder davantage

Pendant des décennies, nous avons confondu amélioration de la vie et augmentation de la consommation. Plus grand logement. Plus grosse voiture. Plus de voyages. Plus d’objets. Plus vite. Plus loin. Le sociologue allemand Hartmut Rosa a donné un nom à cette mécanique : l’accélération. Mais Rosa lui oppose une autre notion : la résonance. Une vie réussie ne dépendrait pas seulement de ce que nous possédons. Elle dépendrait aussi de la qualité de notre relation aux autres, au travail, à la nature, à la culture et au monde.

Seconde main, réparation, vélo, jardins, loisirs de proximité, objets reconditionnés : ces pratiques ne constituent certainement pas encore un changement de civilisation. Mais elles introduisent un doute dans l’équation qui a structuré les décennies de consommation de masse : plus = mieux. Et ce petit signe « = » qui commence à vaciller pourrait avoir des conséquences considérables.

8. Nous sommes même capables de changer les règles

L’espoir ne réside pas seulement dans les comportements individuels. Il réside aussi dans notre capacité collective à décider que certaines choses ne sont plus acceptables. Les PFAS en offrent un bon exemple. Ces substances chimiques sont parfois surnommées « polluants éternels » parce qu’elles persistent extrêmement longtemps dans l’environnement. La France a commencé à renforcer son arsenal contre ces pollutions. L’enjeu n’est plus seulement d’encourager les consommateurs à faire les « bons choix ». Il s’agit aussi de faire peser davantage la responsabilité sur ceux qui produisent ou rejettent ces substances.

Même mouvement avec la mode ultra-éphémère. Le débat ne porte plus seulement sur la culpabilité du consommateur devant un tee-shirt à quelques euros. Il porte désormais sur les règles économiques qui rendent ce modèle possible.

Aucune mesure ne transformera à elle seule notre économie. Mais quelque chose change. Pendant longtemps, les dommages environnementaux étaient considérés comme des « externalités ». Un mot élégant pour dire que quelqu’un d’autre paierait la facture. Nous commençons à comprendre qu’il faudrait peut-être présenter l’addition à ceux qui produisent les dégâts.

Nous pouvons changer nos habitudes. Mais nous pouvons aussi changer les règles du jeu.

9. Nous continuons à créer — et c’est peut-être l’une de nos meilleures nouvelles

Il y a quelque chose d’étrange dans notre manière de mesurer l’état d’un pays. Nous comptons son PIB, son déficit, sa dette, son chômage, sa production industrielle et ses émissions de CO₂. Nous mesurons beaucoup plus rarement le nombre d’histoires qu’il invente.

Combien de spectacles monte-t-il ? Combien de livres écrit-il ? Combien de chansons compose-t-il ? Combien de films tourne-t-il ? Combien de festivals organise-t-il ? Comme si la culture venait après les choses sérieuses. C’est probablement une erreur.

En septembre 2026, alors que le cinéma et l’audiovisuel sont bouleversés par les plateformes et l’intelligence artificielle générative, des professionnels venus de nombreux pays se sont retrouvés en France pour réfléchir à l’avenir des images, des œuvres et des créateurs. L’anecdote est intéressante. Au moment même où certains prédisent que les algorithmes pourront bientôt produire films, images, voix et scénarios à la demande, des humains se réunissent pour discuter de la manière de continuer à créer.

Cornelius Castoriadis avait placé cette capacité au cœur des sociétés humaines. Elles produisent un imaginaire social. Avant de construire un monde différent, encore faut-il pouvoir l’imaginer. Et de ce point de vue, nous n’avons heureusement pas cessé de produire de l’imaginaire.

10. La culture continue à fabriquer du commun

La culture n’est pas seulement ce que l’on accroche aux murs des musées ou ce que l’on récompense à Cannes. C’est aussi une bibliothèque municipale. Un festival de village. Une fanfare. Une chorale. Un atelier de photographie. Une petite salle de concert. Un cinéma associatif. Ou quelques personnes qui décident de monter un spectacle là où, apparemment, il ne se passait rien.

Il ne faudrait pourtant pas peindre le tableau en rose. La culture française traverse elle aussi une période difficile. Les coupes budgétaires de l’État et des collectivités territoriales fragilisent des festivals, des lieux de création, des associations et des compagnies, parfois jusqu’à menacer leur existence. Et c’est précisément ce qui rend remarquable ce qui continue à surgir malgré tout. Le ministère de la Culture vient d’annoncer une première « Saison Cabaret », avec plus d’une centaine d’événements dans toute la France entre le 18 septembre et le 18 décembre, tandis que la Mission Patrimoine 2026 a retenu cent nouveaux sites à sauver. La création ne prospère donc pas dans un monde idéal. Elle persiste dans un monde contraint. C’est peut-être même l’une de ses fonctions : continuer à ouvrir des fenêtres quand les murs se rapprochent.

Les Journées européennes du patrimoine nous en donnent aussi chaque année une illustration encourageante. Des milliers de personnes font la queue pour entrer dans un bâtiment, visiter un atelier, découvrir une chapelle ou regarder une charpente ancienne. 
Pourquoi des citoyens s’obstinent-ils à restaurer un vieux moulin, un lavoir, un théâtre ou un bâtiment industriel dont l’économie moderne pourrait parfaitement se passer ? Peut-être précisément parce qu’une société ne peut pas se passer de tout ce qui ne sert à rien immédiatement. Ces lieux racontent d’où nous venons.

La culture fait aussi quelque chose que nos sociétés numériques ont parfois du mal à produire : elle fabrique de la présence et de la mémoire communes. Un concert, un roman, un tableau ou une vieille pierre restaurée ne feront évidemment pas baisser le déficit public. Mais ils peuvent empêcher une société de devenir inhabitable. Et ce n’est peut-être pas tout à fait accessoire.

11. L’intelligence artificielle pourrait nous rappeler ce qui est humain

Voici maintenant notre nouvelle machine universelle. Elle écrit. Elle dessine. Elle compose. Elle photographie ce qui n’a jamais existé. Elle produit des voix, des personnages et des paysages. Elle pourra probablement bientôt fabriquer des films entiers à la demande. Elle pourrait donc sembler menacer précisément ce que nous venons de célébrer. Mais un étrange retournement est possible.

Plus les machines seront capables de fabriquer des images parfaites, plus nous pourrions rechercher les traces de l’imperfection humaine. Plus elles sauront produire des chansons impeccables, plus nous pourrions être touchés par une voix qui tremble. Une poterie légèrement irrégulière, un dessin, une photographie prise au mauvais moment, une lettre manuscrite ou un concert où une note dérape pourraient devenir précieux.

Précieux précisément parce qu’ils portent la preuve d’une présence. Quelqu’un était là. Quelqu’un l’a fait. Quelqu’un a essayé. Nous avons longtemps cru que la perfection augmentait la valeur. L’intelligence artificielle pourrait nous apprendre exactement l’inverse.

Albert Camus écrivait : « Créer, c’est vivre deux fois. » On pourrait ajouter aujourd’hui : créer, c’est refuser que le présent possède le monopole de l’avenir.

12. Nous râlons, nous manifestons, nous contestons — et c’est une bonne nouvelle

Et puis il y a aujourd’hui. Ce mardi 15 septembre 2026, ONG et syndicats se retrouvent devant le ministère de l’Économie et des Finances pour réclamer des mesures d’urgence face au dérèglement climatique. Une mobilisation qui doit se prolonger le 26 septembre, avec quelque 200 manifestations annoncées partout en France autour d’un même appel : défendre « le climat, le vivant, la paix et la justice sociale ».
La journée de mobilisation a commencé très tôt ce mardi. Dès 3 heures du matin, des pêcheurs ont bloqué un dépôt pétrolier à Fos-sur-Mer, dans les Bouches-du-Rhône, pour protester notamment contre la hausse du prix des carburants. D’autres mouvements doivent rythmer la journée, avec des mobilisations dans la police, le secteur de l’énergie, l’enseignement supérieur et la recherche, mais aussi autour de l’urgence climatique. Des énergéticiens sont en grève. À Paris, devant Bercy, des organisations environnementales se retrouvent avec des acteurs venus de la santé, du secours, du monde associatif et syndical autour de l’urgence climatique. 

Ils ne réclament évidemment pas tous la même chose. Ils ne votent certainement pas tous de la même manière. Certains seraient même assez surpris de découvrir qu’ils figurent dans le même chapitre. Pourtant, quelque chose les rassemble : ils pensent encore que leur voix peut compter.

Voilà peut-être l’une des raisons les plus paradoxales d’espérer en la France. Nous râlons. Beaucoup. Nous faisons grève. Nous signons des pétitions. Nous manifestons. Nous créons des collectifs. Nous écrivons aux maires, aux députés et aux journaux. Et nous nous disputons dans les cafés, sur les réseaux sociaux et autour des tables familiales.

Vu de loin, le spectacle peut sembler épuisant. Il l’est parfois. Mais imaginons un instant le contraire : une société dans laquelle plus personne ne protesterait contre rien. Ce serait beaucoup plus inquiétant. Le contraire de la colère n’est pas toujours la paix

Jacques Rancière a placé le dissensus au cœur de sa réflexion politique. Dans La Mésentente (4), il montre que la démocratie ne se définit pas par l’absence de conflits, mais aussi par la possibilité de faire entendre ceux qui n’avaient jusque-là ni place ni voix dans l’espace commun. Une démocratie n’est pas une société sans conflit. Elle est une société dans laquelle ceux qui ne se sentent pas entendus peuvent encore faire irruption dans l’espace commun.

Pierre Rosanvallon a, lui, montré que la démocratie contemporaine ne s’exerce pas seulement au moment des élections (5). Elle vit aussi dans cette « contre-démocratie » faite de vigilance, d’interpellation et de contrôle exercés par les citoyens sur ceux qui gouvernent. Dans le résumé d’un de ses cours au Collège de France, Rosanvallon explique que ces mécanismes de vigilance ont un caractère permanent, alors que la démocratie électorale est, elle, intermittente.

Une pétition, une association, une manifestation, une enquête ou un collectif local participent donc aussi de la vie démocratique. La démocratie ne consiste pas seulement à déposer un bulletin dans une urne. Elle consiste également à ne pas laisser complètement tranquilles ceux que nous y avons élus. Voilà une définition assez française de la citoyenneté.

La colère dit ce à quoi nous tenons

Pourquoi descend-on dans la rue ? Parce qu’on considère qu’un hôpital doit pouvoir soigner. Qu’une université doit pouvoir enseigner. Qu’un chercheur doit pouvoir chercher. Qu’un policier doit pouvoir exercer son métier dans certaines conditions. Qu’un salarié doit pouvoir défendre sa rémunération. Qu’un territoire doit pouvoir se protéger des incendies, des canicules ou des inondations.

Derrière une revendication se cache presque toujours une certaine idée de ce qui mérite d’être préservé. Et c’est là que la colère rejoint curieusement l’espoir. On se met rarement en colère pour ce à quoi l’on ne tient plus.

Cynthia Fleury nous met toutefois en garde contre le ressentiment qui enferme l’individu et la société (1). Tout l’enjeu consiste donc à transformer la colère en action. À transformer le refus en proposition. À transformer le « non » en possibilité d’un « autrement ».

C’est précisément le chemin que traçait Stéphane Hessel. Indignez-vous !, publié en 2010, fut suivi quelques mois plus tard par Engagez-vous !. Comme si les deux titres formaient à eux seuls une petite philosophie politique : l’indignation est nécessaire pour refuser l’inacceptable, mais elle ne suffit pas. Elle doit devenir engagement.
Hessel associait d’ailleurs étroitement indignation et espérance. Il expliquait qu’il fallait pouvoir s’indigner de l’état du monde sans que cette exaspération interdise de croire qu’il puisse être transformé. Dans un entretien au Monde, il expliquait avoir volontairement rapproché « exaspération » et « espérance » : il faut s’indigner, disait-il en substance, sans que l’indignation empêche l’espérance.

La colère devient alors autre chose qu’une explosion. Elle indique ce que nous refusons de perdre et, parfois, ce que nous sommes encore prêts à construire.

Une France ingouvernable ? Peut-être. Une France indifférente ? Pas encore.

De quoi sommes-nous encore capables ?

Il faut alors regarder la France autrement. Non pas nier les colères, les peurs, les injustices ou les catastrophes qui viennent. Elles existent. Nous les avons racontées.

Mais descendons d’un étage sous le vacarme. On y découvre un boulanger qui transforme son pain invendu en nouveau pain. Des bénévoles qui accompagnent des enfants après l’école. Des élus qui cherchent comment arrêter un incendie avant qu’il devienne gigantesque.
On trouve aussi des chercheurs qui ouvrent leurs laboratoires au public. Des communes qui végétalisent leurs écoles. Des artistes qui continuent à créer. Des citoyens qui restaurent un vieux bâtiment dont personne ne sait exactement à quoi il « sert ».
Et puis des pompiers, des soignants ou des associations qui parlent climat. Des citoyens qui manifestent. Des jeunes qui, malgré tout ce que nous leur annonçons, continuent majoritairement à croire en leur avenir.

Pris séparément, aucun de ces faits ne changera la France. C’est justement ce qui les rend intéressants. Car les sociétés ne changent presque jamais le jour où quelqu’un annonce qu’elles vont changer. Elles changent par accumulation de gestes, d’expériences, d’idées, de résistances et de minuscules inventions. Et personne ne mesure toujours immédiatement leur importance.

Aucune de ces forces ne garantit que demain sera meilleur. Mais ensemble, elles disent quelque chose d’essentiel : la société française n’est pas seulement en train de subir son époque. Elle essaie aussi de lui répondre.

Peut-être est-ce cela, finalement, l’espoir. Pas une lumière au bout du tunnel. Pas la promesse rassurante que les crises vont disparaître. Pas même la conviction que nous réussirons. L’espoir est plus exigeant que l’optimisme. Il consiste à regarder lucidement ce qui peut arriver et à décider malgré tout que quelque chose dépend encore de nous.

Après avoir demandé « De quoi avons-nous peur ? », la question n’est donc peut-être pas : « Avons-nous encore des raisons d’espérer ? » Elle est plus simple. Et beaucoup plus exigeante : « De quoi sommes-nous encore capables ? » Douze réponses ne suffisent certainement pas. Et, pour une fois, c’est plutôt une bonne nouvelle.

 

(1) Idée développée par Edgar Morin dans « Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur », texte rédigé à la demande de l’UNESCO en 1999. Le chapitre V est précisément intitulé « Affronter les incertitudes ». Morin y écrit que le XXᵉ siècle nous a conduits à comprendre « l’incertitude irrémédiable de l’histoire humaine » et que « l’avenir reste ouvert et imprédictible ». Il résume même cette idée par une formule particulièrement forte : « Le futur se nomme incertitude. »
(2) Livre « Ci-Gît l’amer – Guérir du ressentiment » de Cynthia Fleury – Editions Gallimard, 2020
(3) Livre « Où atterrir ? » de Bruno Latour – Editions La Découverte, 2017
(4) Livre « La Mésentente. Politique et philosophie« , de Jacques Rancière – Editions Galilée, 1995
(5) Livre « La Contre-Démocratie. La politique à l’âge de la défiance« , de Pierre Rosanvallon – Editions du Seuil, 2006

Pour aller plus loin :

  • Livre « Impasse des tuyas » de David Holmgren et Paul-Hervé Lavessière – Editions Wildproject, A paraître le 16 octobre 2026
  • Livre « La politique de la beauté » de Delphine Batho – Editions de l’Aube, 19 juin 2026
  • Livre « Pourquoi comprenons-nous le monde ? » de Bernard Lahire – Editions La Découverte, 27 août 2026 
  • Livre « Des mondes en transformation« , ouvrage collectif sous la direction de Corinne Pardo, Richard Raymond et Emily Henry – Editions du CNRS, 21 mai 2026

 

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