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TotalEnergies : des superprofits, du pétrole et un patriotisme de façade

Illustration d'en-tête/Montage : UP' Magazine

8,3 milliards de dollars de profits en trois mois. TotalEnergies affiche des résultats records et compte encore accroître sa production d’hydrocarbures. Derrière les discours sur le patriotisme et la transition énergétique, une même logique domine : celle des superprofits et de la rémunération des actionnaires. Comment ne pas laisser cette multinationale imposer ses choix à la collectivité ?

Les guerres, une opportunité : « Never let a good war go to waste »

(Traduction : « il ne faut jamais gâcher une bonne guerre » selon un adage qui s’applique généralement aux « crises » en général).

Les résultats du troisième trimestre 2026 le confirment (bénéfice net de 8,3 milliards de dollars … en UN trimestre ; +127 % en un an) : TotalEnergies prospère quand les guerres déclenchées génèrent des crises énergétiques. Quand les prix s’envolent, les profits explosent. Au bénéfice des actionnaires : le groupe prévoit 5,9 % de hausse du dividende de 2026 ainsi que 2,5 milliards de dollars de rachats d’actions supplémentaires au quatrième trimestre, puis à nouveau au premier trimestre 2027.

Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies le concède bien volontiers : « Je préfère un monde de bouleversements à un monde paisible ». Pendant que les guerres désorganisent les approvisionnements, font grimper les prix et aggravent les difficultés des ménages, le groupe peut tirer profit de ses raffineries, de ses activités de négoce et du fait de maîtriser chacune des étapes, de l’extraction à la distribution. Ce qui constitue une catastrophe pour des millions de personnes devient une occasion d’accroître les profits de l’entreprise et d’augmenter la rémunération de ses actionnaires.

Dans le modèle économique de TotalEnergies, les crises ne sont pas seulement des risques à subir, mais des opportunités de profit. Le patriotisme proclamé par Emmanuel Macron et les promesses de verdissement ne changent rien à cette logique.

TotalEnergies, une entreprise « patriote » ? Vraiment ?

Emmanuel Macron aime présenter TotalEnergies comme une entreprise patriote. Mais le patriotisme ne se décrète pas : il se juge à la destination des investissements, des bénéfices et des décisions. Le plafonnement temporaire des prix des carburants, à des niveaux qui restent élevés, ne suffit pas à démontrer que la multinationale utilise ses profits pour protéger les usagers de la route français. Le coût de cette opération se chiffre en millions d’euros, quand les profits de l’entreprise se comptent en milliards.

Patrick Pouyanné l’a énoncé à plusieurs reprises : « S’il y a une taxation des superprofits, il n’y aura plus jamais de plafonnement des prix de l’énergie. » Cette déclaration illustre la volonté du groupe de faire du plafonnement des prix un argument contre une taxation supplémentaire de ses bénéfices exceptionnels. Pendant ce temps, les milliards consacrés aux dividendes et aux rachats d’actions rémunèrent les détenteurs du capital, plutôt que de contribuer davantage au financement des transports collectifs, de la rénovation thermique ou de la transition énergétique.

Confondre les intérêts d’une multinationale avec ceux de la population, c’est laisser une entreprise privée définir ce qui est bon pour le pays.

Les superprofits d’abord, les fossiles toujours

Fin septembre à New York, le pétrolier français a dévoilé ses ambitions pour la décennie à venir. Le groupe veut continuer à augmenter sa production de pétrole et de gaz de 3 % par d’ici à 2030 et de 2 à 3 % par an entre 2030 et 2035. Pour y parvenir, il entend développer les projets déjà dans ses cartons, du Nigeria au Mozambique, de la Libye à la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Pour maintenir et accroître sa production, l’industrie pétrolière doit sans cesse explorer, forer et ouvrir de nouveaux gisements, avec leurs conséquences environnementales et humaines.

Faut-il en conclure que Patrick Pouyanné serait simplement cynique, ou incapable de comprendre l’urgence climatique ? Ce serait passer à côté du problème. TotalEnergies est prise dans une logique financière qui exige de la croissance, de la rentabilité et de la prévisibilité pour les actionnaires. Sa capitalisation boursière, ses engagements financiers et les attentes des marchés imposent de forer toujours plus loin. Comme je l’expliquais dans cette interview pour Reporterre, « on mettrait Jean-Marc Jancovici à la tête de TotalEnergies, il serait obligé de faire la même chose ».

Le pire ? TotalEnergies est dans son bon droit. Ni l’Accord de Paris ni les réglementations actuelles ne contraignent suffisamment les décisions d’investissement des majors pétrolières pour les aligner sur les objectifs climatiques. Tant que les règles du jeu ne changent pas, les majors pétro-gazières n’ont pas d’alternative que de poursuivre leur expansion fossile, même lorsque celle-ci contredit l’intérêt général.

Le résultat est absurde : alors qu’il faudrait réduire rapidement notre dépendance aux énergies fossiles et la production d’hydrocarbures pour limiter le réchauffement climatique, TotalEnergies prépare son expansion pour la prochaine décennie.

Too big to green : ils ne se verdiront pas tout seuls

D’ici à 2030, les propres projections financières de TotalEnergies sont éloquentes : pour un euro investi dans les énergies bas carbone, deux euros seraient consacrés aux activités carbonées, tandis que trois euros seraient distribués aux actionnaires. Le dividende par action doit ainsi être augmenté de de 5 % par an jusqu’en 2030.

La hiérarchie des priorités est limpide : maintenir les investissements fossiles et rémunérer le capital, tout en développant les activités bas carbone. Ce n’est pas une sortie des énergies fossiles, mais une diversification qui préserve le cœur du modèle.

Les grandes compagnies fossiles comme TotalEnergies sont-elles capables de se transformer au détriment de leur activité historique et de leur rentabilité ? Rien ne permet de le croire. Comme certaines banques sont considérées comme too big to fail — trop grosses pour faire faillite —, les majors pétrolières sont too big to green : trop puissantes pour se verdir toutes seules. Elles ne bifurqueront pas sans contrainte politique.

Reste une difficulté majeure : comment désarmer le pouvoir de TotalEnergies sans faire payer aux usagers de la route les plus dépendants de leur voiture le prix de notre inaction collective ?

À court terme, il faut agir sur les marges des raffineurs et récupérer une partie des profits exceptionnels par une taxation adaptée, afin de redistribuer les sommes aux ménages qui en ont le plus besoin et investir pour supprimer notre dépendance aux énergies fossiles.

Mais il serait illusoire de croire que cela pourrait suffire, ou qu’il faudrait simplement y ajouter une nationalisation de l’entreprise. Comme je l’expliquais dans une tribune publiée dans Libération en mai 2024, la question n’est pas seulement de savoir qui possède TotalEnergies, mais comment transformer son modèle industriel et financier pour le rendre compatible avec les objectifs climatiques. Changer la propriété sans changer la logique de production ne garantit pas la bifurcation.

Il faut tenir ensemble toutes les exigences : protéger immédiatement les ménages, réduire durablement notre dépendance au pétrole et désarmer progressivement l’industrie fossile. Cela suppose de financer des alternatives accessibles à la voiture individuelle, de développer les transports collectifs et le ferroviaire, et d’organiser la sortie des énergies fossiles.

L’enjeu n’est pas de culpabiliser les usagers de la route, mais de changer de modèle énergétique. Ni les superprofits ni les stratégies industrielles de TotalEnergies ne doivent dicter les conditions de cette transformation.

Le problème n’est pas seulement ce que TotalEnergies gagne. C’est le pouvoir que ces profits lui donnent sur nos choix collectifs, nos politiques énergétiques et notre avenir climatique.

Maxime Combes, économiste et auteur de Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition (Seuil, 2015) et co-auteur de « Un pognon de dingue mais pour qui ? L’argent magique de la pandémie » (Seuil, 2022).

L’original de cet article est paru le 29/10/2026 sur le blog de Mediapart
Avec nos chaleureux remerciements à l’auteur pour la republication sur UP’

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