Dans votre poche, il y a du cobalt. Dans votre voiture électrique, du lithium. Dans les condensateurs de votre ordinateur, du coltan. Ces trois mots résument à eux seuls les entrailles de la transition énergétique — et ils ont en commun d’être extraits, pour une large part, dans des zones de guerre africaines. Ces minerais — invisibles dans nos usages, omniprésents dans nos objets — sont le talon d’Achille de la transition énergétique. Pendant qu’une conférence européenne planche à Bruxelles sur les batteries circulaires et les passeports numériques, l’est du Congo brûle autour de ses mines. La traçabilité de nos objets du quotidien est aussi, qu’on le veuille ou non, une question de justice géopolitique que les législateurs européens peinent encore à formuler clairement. Alors que l’Europe construit ses filières de recyclage et ses règlements de traçabilité, elle peine encore à regarder en face la question qui les traverse toutes : à quel prix humain et géopolitique se fait notre verdissement ?
Le 14 avril 2026, à Bruxelles, des décideurs européens, des représentants du secteur privé et des chercheurs se réunissaient pour la conférence de clôture du projet TREASoURcE, financé par l’Union européenne. Au programme : les conditions nécessaires pour que les solutions d’économie circulaire passent enfin des projets pilotes à une adoption à grande échelle. Les batteries figuraient en bonne place dans les ateliers parallèles, aux côtés des plastiques et des déchets biosourcés. L’ambiance était celle d’un bilan technique, d’une démonstration de maturité industrielle. On y parlait de passeports numériques, de taux de recyclage, de diligence raisonnable.
À quelques milliers de kilomètres de là, dans l’est de la République démocratique du Congo, les mines de Rubaya continuaient de changer de mains au rythme d’un conflit qui dure depuis trente ans. Le mouvement M23, soutenu par Kigali, contrôle depuis plus d’un an ces gisements de coltan — la même matière première dont les condensateurs de nos téléphones, de nos véhicules électriques et de nos systèmes de stockage d’énergie sont tributaires. Ces deux événements, un colloque à Bruxelles et une guerre au Kivu, ne semblent pas appartenir au même monde. C’est précisément ce cloisonnement qu’il faut déconstruire.
Un continent sous tension, une transition énergétique sous dépendance
La République démocratique du Congo est souvent décrite comme un « scandale géologique ». Elle détient environ 74 % de la production mondiale de cobalt, entre 60 et 80 % des réserves mondiales de coltan, et dispose de gisements de lithium parmi les plus prometteurs du continent. Derrière ces chiffres se joue une réalité brutale : la transition énergétique mondiale, dans sa forme actuelle, repose sur une extraction concentrée dans l’un des espaces les plus fragiles de la planète. Les véhicules électriques que l’Europe entend imposer, les batteries stationnaires qui alimenteront ses réseaux décarbonés, les smartphones qui structurent nos économies numériques — tout cela passe par le Kivu, le Katanga, les corridors de contrebande et les zones grises de la traçabilité régionale.
- 74 % de la production mondiale de cobalt assurée par la RDC
- 60–80 % des réserves mondiales de coltan situées dans le Kivu
- 7 M de personnes déplacées par le conflit dans l’est du Congo
- 2027 : date d’entrée en vigueur du passeport numérique batterie (UE)
La controverse entre la RDC et le Rwanda sur le coltan illustre, à elle seule, la complexité du problème. Certaines années, le Rwanda apparaît comme le premier exportateur mondial de coltan — alors même que sa géologie ne justifie pas de tels volumes. En 2023, il aurait exporté plus de coltan que la RDC elle-même. Les experts de l’ONU, les ONG, les analystes indépendants désignent depuis des années ce que tout le monde sait sans vouloir l’énoncer clairement : une part significative du coltan exporté depuis Kigali provient du Congo, extrait dans des zones contrôlées par des groupes armés.
La traçabilité n’est pas une humiliation imposée de l’extérieur. Elle doit devenir un instrument de souveraineté. » — Perspective congolaise sur les minerais critiques
La circularité, nécessaire mais insuffisante
C’est dans ce contexte que prend tout son sens l’agenda de TREASoURcE et, plus largement, le Règlement (UE) 2023/1542 sur les batteries, entré pleinement en vigueur en août 2025. Ce texte impose des exigences inédites : passeport numérique obligatoire à partir de février 2027, cartographie des risques dans les chaînes d’approvisionnement, devoir de diligence pour les producteurs, taux minimaux de matériaux recyclés dans les nouvelles batteries. En théorie, il doit permettre de savoir d’où vient le cobalt d’une batterie vendue à Lyon ou à Berlin.
Ces outils sont nécessaires. Ils ne sont pas suffisants. Car le passeport numérique d’une batterie ne peut tracer que ce que la chaîne amont accepte de déclarer. Or les minerais congolais transitent souvent par des comptoirs rwandais ou ougandais avant d’atteindre les raffineries chinoises qui contrôlent l’essentiel du traitement mondial du cobalt. Les entreprises chinoises dominent en effet environ 80 % de la production congolaise de cobalt. Une traçabilité qui s’arrête aux frontières de la certification officielle n’est, dans ce schéma, qu’une traçabilité de façade.
La logique circulaire — recycler davantage pour extraire moins — est séduisante et réelle dans ses effets à long terme. Mais elle ne résout pas le problème à court terme : les batteries déjà en circulation dans les parcs de véhicules électriques européens contiennent du cobalt dont l’origine ne sera jamais pleinement retracée. Et pendant que l’Europe construit ses filières de recyclage, la demande mondiale de minerais vierges continue de croître, portée par l’Asie, les États-Unis et les économies émergentes.
Le droit européen face à ses propres angles morts
Le règlement batteries oblige les constructeurs à auditer leurs fournisseurs et à s’assurer que les minerais ne proviennent pas de zones de conflit ou d’exploitations non durables. C’est une avancée réelle. Mais plusieurs angles morts persistent. D’abord, le seuil d’application : les obligations de diligence raisonnable s’appliquent aux opérateurs économiques selon leur taille, ce qui laisse de facto une marge aux petits acteurs et aux intermédiaires dans les pays tiers. Ensuite, le niveau de granularité exigé : vérifier que du cobalt ne provient pas d’une zone de conflit est très difficile lorsque les flux physiques et les flux documentaires divergent systématiquement dans les chaînes de négoce informelles.
Plus fondamentalement, le cadre réglementaire européen peine encore à articuler une question de justice : qui supporte le coût de la transition énergétique ? Les travailleurs artisanaux des mines congolaises — des centaines de milliers de personnes qui extraient à la main, dans des conditions dangereuses, les matériaux qui alimentent une transition dont ils ne bénéficieront pas — ne figurent pas dans les bilans carbone des constructeurs automobiles européens. Le règlement sur le devoir de vigilance des entreprises (CSDDD), adopté en 2024, constitue un progrès. Mais son périmètre d’application progressif et les dérogations accordées au secteur financier laissent entières des questions que les législateurs européens peinent à formuler clairement.
Vers une géopolitique des minerais assumée
Ce que révèle la jonction entre TREASoURcE et le conflit au Kivu, c’est une lacune de cadrage : l’Europe gère la transition énergétique comme un problème industriel et réglementaire, quand il s’agit aussi — et peut-être d’abord — d’un problème géopolitique et de développement. Les négociations entre Kinshasa et Washington sur l’accès aux minerais en échange d’un soutien sécuritaire, les appels à « un cobalt congolais propre et certifié », les batailles logistiques autour des corridors d’exportation : tout cela relève d’une géopolitique des ressources que Bruxelles observe souvent en spectateur.
La piste sérieuse n’est pas de renoncer à la transition — elle est indispensable. Elle est de comprendre que la circularité des batteries, la traçabilité des minerais et la stabilité des régions productrices forment un seul et même problème. Un passeport numérique batterie qui ignore la géographie politique du cobalt est une réponse technique à une question qui n’est pas que technique. Ce signal faible — la convergence entre l’agenda circulaire européen et la réalité des conflits miniers africains — mérite d’entrer dans le débat public, sans attendre que la chaîne d’approvisionnement d’une grande marque automobile fasse la une des journaux.
Note de la rédaction — Pourquoi c’est un signal faible
Ce sujet circule dans les cercles de politique industrielle européenne et dans les rapports d’ONG spécialisées, mais il reste fragmenté : le débat sur les batteries circulaires s’y tient d’un côté, la couverture des conflits africains de l’autre. La connexion systémique entre les deux — la traçabilité comme question de justice géopolitique — est encore sous-articulée dans les médias généralistes et dans les textes réglementaires eux-mêmes.
Image d’en-tête : Mines en RDC – ©AFP
Pour aller plus loin :
- Conférence de l’Agence française de développement (AFD) le 6 mai sur le thème « Minerais critiques dans la période de mi-transition »
- Le Forum de l’OCDE sur les minéraux critiques se tiendra cette année sur le thème « Libérer l’investissement et la croissance grâce aux partenariats » les 28 et 29 avril 2026 à Istanbul, en Turquie.







