Dix-sept métaux invisibles font tourner nos éoliennes, nos voitures électriques, nos smartphones et nos missiles. La Chine en contrôle plus de 85 %. Ce 5 mai 2026, à Lacq, la France a sorti son chéquier – 600 millions d’euros, trois sites industriels, un objectif d’indépendance d’ici 2030 – pour tenter de briser cette dépendance. Mais à peine l’encre du « plan de résilience » sèche-t-elle qu’un rapport du CNRS, fruit de deux années de travail et de 4 100 publications scientifiques épluchées, vient rappeler une vérité dérangeante : sans sobriété, aucune souveraineté ne tiendra.
Mardi 5 mai, le gouvernement a annoncé une série de mesures afin de sécuriser l’approvisionnement du pays en terres rares et soutenir la filière de production locale, dans le cadre d’un « plan de résilience » censé répondre à la domination chinoise. Un sujet stratégique dont le CNRS s’était saisi en janvier 2024. En novembre 2025, l’organisme a présenté les résultats de son expertise scientifique collective interrogeant les usages de ces métaux, selon une économie circulaire. Le rapport complet de l’expertise scientifique vient d’être publié.
Le piège des dix-sept métaux
Ils s’appellent néodyme, dysprosium, terbium, praséodyme. On ne les voit jamais, on ne les nomme presque pas, et pourtant ils décident de l’avenir industriel de l’Europe. Sans eux, pas d’aimants permanents pour les éoliennes offshore. Pas de moteurs électriques pour les voitures que Bruxelles veut imposer en 2035. Pas de disques durs, pas d’IRM, pas de guidage de missiles. Les terres rares sont aux technologies vertes ce que le pétrole fut au XXᵉ siècle : un nerf de la guerre. Sauf qu’à la différence du pétrole, leur extraction et surtout leur séparation se concentrent à 85 % dans un seul pays. Pékin l’a compris dès les années 1990. L’Europe s’en est aperçue trop tard.
C’est ce retard que Roland Lescure, ministre de l’Économie, et son ministre délégué à l’Industrie, Sébastien Martin, sont venus tenter de combler ce 5 mai, en plein bassin de Lacq. Le décor n’a rien d’innocent : c’est ici, sur les anciens gisements gaziers du Béarn reconvertis en hub chimique, que sortira de terre Caremag, première usine française de séparation et de recyclage de terres rares, portée par le lyonnais Carester avec l’appui financier de TotalEnergies. Une promesse qui sonne comme une revanche : pour la première fois depuis trente ans, la France va à nouveau séparer des terres rares sur son sol.
Caremag, le pari béarnais qui veut rouvrir la voie occidentale

Voilà trente ans, en effet, que le pays avait renoncé à cette activité, le dernier outil – exploité par Rhône-Poulenc puis Solvay à La Rochelle – ayant été progressivement laminé par la concurrence chinoise sur les prix. Caremag entend refermer ce cycle. Et en ouvrir un autre : devenir, dès la fin 2026, la première unité de production de terres rares lourdes hors de Chine.
Les chiffres avancés par Frédéric Carencotte, président de Carester, donnent la mesure de l’ambition. L’usine vise une production annuelle de 600 tonnes d’oxydes de dysprosium et de terbium – à elle seule, près de 15 % de la production mondiale actuelle de ces deux métaux, les plus stratégiques de la famille parce qu’ils confèrent aux aimants leur résistance à la chaleur, indispensable aux moteurs électriques et aux turbines éoliennes. À cette production lourde s’ajouteront 800 tonnes d’oxydes de néodyme et de praséodyme, les terres rares légères qui constituent l’ossature même des aimants permanents.
Côté approvisionnement, Caremag fonctionnera sur deux jambes. La première : 5 000 tonnes par an de concentrés miniers raffinés sur place, importés du Canada, du Brésil, d’Afrique du Sud ou de Malaisie. La seconde, plus emblématique : 2 000 tonnes d’aimants en fin de vie recyclés chaque année, issus des chutes de production des constructeurs automobiles européens, des moteurs hors d’usage et des disques durs en fin de cycle. À terme, l’usine doit alimenter de quoi couvrir 50 % des besoins européens en aimants néodyme-fer-bore.
L’enveloppe est, elle aussi, inédite : 216 millions d’euros sécurisés selon un montage public-privé sans précédent en Europe sur ce segment. 106 millions apportés par l’État français – sous forme de subventions, d’avances remboursables et de crédit d’impôt « industrie verte » – auxquels répondent 110 millions japonais injectés via une coentreprise associant Jogmec, l’agence publique nipponne pour la sécurité métallurgique et énergétique, et la maison de négoce Iwatani. Tokyo, échaudé dès 2010 par les restrictions chinoises sur les exports de terres rares, prend ainsi pied dans le futur écosystème européen. À la clé, 92 emplois directs sur le site béarnais et, surtout, une preuve tangible que la chaîne de valeur peut se reconstituer en Occident – à condition d’y mettre les moyens.
600 millions, trois sites, un horizon 2030
Le « Plan national de résilience – Terres rares et aimants permanents » mobilise 180 millions d’euros d’argent public pour amorcer environ 600 millions d’investissements industriels. Trois sites en bénéficient : Lacq, où Caremag (106 millions d’euros de soutien public, livraison fin 2026) traitera concentrés miniers importés du Canada, du Brésil, d’Afrique du Sud ou de Malaisie et aimants en fin de vie ; La Rochelle, où l’usine historique de Solvay reprend du service ; Grenoble, où s’organise la fabrication d’aimants néodyme-fer-bore.
Les objectifs affichés à l’horizon 2030 ont la précision d’un cahier des charges : couvrir 10 % de la demande mondiale de terres rares lourdes – l’équivalent de plus de 100 % des besoins français et 25 % des besoins européens en terres rares légères – et fournir, à terme, la moitié de la demande européenne en aimants NdFeB. Le crédit d’impôt « industrie verte » (C3IV) est prolongé jusqu’en 2028 et étendu à la filière, secteur automobile inclus. Sur le papier, la France change de braquet. Sur le terrain, l’inauguration de Caremag fera figure de symbole.
Le contrepoint dérangeant du CNRS
Mais à quelques jours d’intervalle, un autre document a refait surface : le rapport intégral de l’expertise scientifique collective du CNRS. Lancée en janvier 2024 sous la coordination de Romain Garcier (ENS de Lyon/CNRS), Pascale Ricard et Clément Levard, cette expertise a réuni une trentaine de chercheurs et passé au crible 4 100 publications scientifiques. Présentés le 14 novembre 2025 au Collège de France, ses résultats opposent à l’optimisme industriel un réalisme implacable.
Premier constat : le recyclage, dont Caremag se veut la vitrine, est bien la voie la plus vertueuse au plan environnemental – les analyses de cycle de vie le confirment, son empreinte carbone est inférieure à celle de l’extraction primaire. Mais le taux de recyclage mondial des terres rares stagne sous la barre des 1 % depuis 2010. La raison ? Ces métaux sont disséminés en quantités infimes dans une infinité d’objets. Le rapport livre une comparaison qui glace : il faut l’équivalent de 2 millions de téléphones portables pour récupérer la quantité de terres rares contenue dans une seule éolienne offshore. Tant que la collecte, l’écoconception et l’obligation de signaler la présence de ces métaux ne seront pas imposées par la loi, le recyclage restera un artisanat héroïque.
Deuxième constat, plus politique : aucune stratégie d’offre, fût-elle souveraine, ne tiendra sans un effort sérieux sur la demande. Les chercheurs insistent sur la sobriété – substitution lorsqu’elle est possible, allongement de la durée de vie des produits, examen critique des usages les moins essentiels. Sans ce travail de fond, la course aux capacités industrielles risque de n’être qu’un déplacement géographique de la pression environnementale et géopolitique. Caremag à Lacq plutôt que Bayan Obo en Mongolie intérieure, mais la même fuite en avant.
Troisième constat, sur les gisements alternatifs : les nodules polymétalliques des grands fonds, parfois présentés comme l’eldorado des métaux critiques, restent une chimère assortie « d’incertitudes nombreuses, en particulier sur le plan environnemental ». Avis défavorable, en somme, à l’heure où plusieurs États poussent à l’ouverture commerciale de l’exploitation minière sous-marine.
Souveraineté ou circularité : le faux dilemme
Mises côte à côte, l’annonce de Lacq et l’expertise du CNRS ne se contredisent pas vraiment ; elles s’éclairent. Le gouvernement répond, légitimement, à l’urgence stratégique : sans capacité de séparation, sans usine d’aimants, sans recycleur, la France resterait à la merci d’un fournisseur dominant.
Le CNRS rappelle, lui, que sécuriser les flux ne dispense pas d’interroger les flux eux-mêmes. La promesse d’« économie circulaire » brandie en plénière à Lacq ne deviendra effective que si l’amont – écoconception, traçabilité, taux de collecte, obligations réglementaires – est traité avec la même énergie politique que les nouvelles capacités industrielles.
Or c’est précisément l’angle mort du plan présenté ce 5 mai. Comme le souligne l’étude juridique de Vincent Baudouin sur le « nouveau droit des métaux critiques », le cadre français et européen reste largement à construire pour rendre obligatoires l’information, la collecte et le réemploi. Le plan de résilience prolonge un crédit d’impôt et débloque des subventions ; il ne crée pas, à ce stade, les obligations réglementaires qui transformeraient le recyclage de niche industrielle en filière de masse.
À Lacq, l’État a planté son drapeau, et c’est une bonne nouvelle. Reste la question que les chercheurs du CNRS posent en creux, et qui pèsera lourd dans la décennie qui s’ouvre : que produira-t-on, en quelle quantité, pour quels usages – et surtout, pendant combien de temps ?
Sources :
- CNRS – Vers une utilisation responsable des terres rares (synthèse PDF, novembre 2025)
- CNRS – Rare Earths ESCo : présentation de l’expertise
- CNRS Sciences humaines & sociales – enjeux SHS du rapport
- Géoconfluences – lecture du rapport CNRS
- L’Usine Nouvelle – Sobriété, recyclage, gisements alternatifs
- DGE – Plan national de résilience Terres rares et aimants permanents
- Ministère de l’Économie – Communiqué du 5 mai 2026
- Bpifrance – Le plan gouvernemental terres rares
- Le Journal des Entreprises – Carester sécurise 216 M€ pour son usine de Lacq
- JAC/CERDACC – V. Baudouin, Étude du CNRS sur le nouveau droit des métaux critiques






