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Le pastoralisme, cette vieille pratique qui pourrait bien avoir un temps d’avance

Ferme fourragère de Shallety, au Kenya - © Sarah Waiswa / AFD

Et si, face au changement climatique, certaines des solutions les plus modernes étaient aussi parmi les plus anciennes ? Nous avons parfois qualifié d’archaïques des pratiques dont le changement climatique nous oblige aujourd’hui à redécouvrir l’intelligence. Dans la Corne de l’Afrique, quelque 20 millions de personnes vivent du pastoralisme, cet élevage fondé sur la mobilité des troupeaux et l’utilisation des pâturages naturels. Longtemps regardé comme une pratique dépassée appelée à disparaître, il apparaît aujourd’hui sous un tout autre jour : protection des sols, biodiversité, sécurité alimentaire, adaptation à la sécheresse et même prévention des conflits. À l’heure où la désertification gagne du terrain, les bergers nomades pourraient bien avoir quelques leçons d’avenir à nous donner.

Quand bouger devient une stratégie d’adaptation

Il y a quelque chose d’assez paradoxal dans notre conception du progrès. Pendant des décennies, nous avons volontiers associé développement et sédentarisation, modernité et intensification agricole. À l’inverse, déplacer des troupeaux au gré des saisons, de l’eau et des pâturages pouvait sembler appartenir à un monde ancien. Le changement climatique oblige aujourd’hui à regarder les choses autrement.

Le pastoralisme est précisément fondé sur la mobilité. Les troupeaux ne restent pas en permanence sur les mêmes terres : ils se déplacent en fonction des saisons, de la disponibilité de l’eau et de l’état des pâturages. Dans les régions arides et semi-arides, cette capacité à aller chercher temporairement ailleurs les ressources disponibles constitue moins un vestige du passé qu’une remarquable stratégie d’adaptation.

Dans la Corne de l’Afrique, l’enjeu est considérable. Au Kenya, en Éthiopie et en Somalie, le pastoralisme fait vivre environ 20 millions de personnes. Selon les données reprises par l’Agence française de développement, il représente en moyenne 57 % du PIB agricole régional. Au Kenya, il pèserait à lui seul 12 % du PIB national ; en Somalie, il constitue le principal moyen de subsistance de 60 % de la population rurale. Nous ne parlons donc pas d’une activité marginale ou folklorique, mais d’un véritable système économique et alimentaire.

Des troupeaux contre la désertification ?

C’est sans doute là que l’histoire devient la plus contre-intuitive.

L’élevage est régulièrement associé à la dégradation des sols, à la pression exercée sur les ressources naturelles et aux émissions de gaz à effet de serre. Ces problèmes existent, notamment lorsque la concentration des animaux dépasse la capacité des milieux. Mais tous les systèmes d’élevage ne fonctionnent pas de la même manière.

Dans le pastoralisme mobile, le déplacement des troupeaux peut au contraire contribuer au fonctionnement des écosystèmes. En évitant une présence permanente des animaux sur les mêmes parcelles, la mobilité limite le surpâturage localisé et permet à la végétation de repousser. Le passage des animaux participe également à la dissémination des graines. Leur piétinement modéré peut fragmenter la croûte superficielle de certains sols desséchés et faciliter l’infiltration de l’eau lorsqu’arrivent les pluies.

Plus étonnant encore : les troupeaux peuvent contribuer à réduire le risque d’incendie. En consommant une partie de la végétation sèche, ils diminuent la quantité de biomasse susceptible de servir de combustible aux feux de brousse. Le berger et son troupeau ne sont donc pas nécessairement les adversaires de l’écosystème. Dans certaines conditions, ils en deviennent des acteurs.

2026, l’année où les bergers entrent dans l’agenda mondial

Ce changement de regard n’est pas seulement celui des organismes de développement. Les Nations unies ont désigné 2026 comme l’Année internationale des parcours et des éleveurs pastoraux, afin notamment de mieux reconnaître leur rôle et de sécuriser leur accès à trois ressources fondamentales : la terre, la mobilité et les marchés.

Car il existe un paradoxe supplémentaire : alors que l’intérêt écologique, économique et social du pastoralisme est de mieux en mieux documenté, le secteur demeure chroniquement sous-investi. Les marchés restent fragmentés, les infrastructures insuffisantes et la gouvernance fragile. La mobilité elle-même, qui constitue la force du système, peut devenir un problème lorsque les routes de transhumance sont coupées, que les frontières deviennent difficiles à franchir ou que les terres disponibles se réduisent. Et surtout, dans des régions où l’eau et les pâturages deviennent plus rares, se déplacer signifie parfois entrer en concurrence avec d’autres communautés.

Coupe de l’herbe Juncao, utilisée pour fabriquer du fourrage destiné aux animaux à la ferme de Shallety, Kenya. – © Sarah Waiswa / AFD

Quand une vache, un point d’eau et une frontière deviennent une affaire géopolitique

C’est l’autre dimension du pastoralisme : derrière l’élevage se joue aussi une question de paix. Lorsque plusieurs groupes doivent accéder aux mêmes points d’eau ou aux mêmes pâturages, la raréfaction des ressources peut exacerber les tensions, notamment entre éleveurs mobiles et agriculteurs sédentaires. À cela s’ajoute une difficulté évidente : les troupeaux connaissent assez mal nos frontières administratives. L’herbe disponible de l’autre côté d’une limite nationale reste, du point de vue d’une vache ou d’un chameau, simplement de l’herbe.

C’est pourquoi la gestion du pastoralisme ne peut être pensée uniquement à l’échelle locale ou nationale. Les corridors de déplacement traversent les territoires et parfois les frontières. Préserver ces circulations suppose donc de coordonner politiques publiques, infrastructures, accès à l’eau, marchés et mécanismes de médiation. L’enjeu n’est plus seulement agricole. Il devient territorial et géopolitique.

540 000 personnes concernées par un programme régional

C’est précisément dans cette logique que s’inscrit le Programme régional élevage (PRE), soutenu par l’AFD depuis avril 2025 et cofinancé par la Direction du développement et de la coopération suisse. Il est mis en œuvre avec plusieurs partenaires, parmi lesquels Mercy Corps, le Cirad, Helvetas et l’ICPALD, organisme spécialisé de l’Autorité intergouvernementale pour le développement.

Le programme couvre cinq corridors transfrontaliers d’élevage, notamment entre l’Éthiopie et le Somaliland, entre l’Éthiopie et la Somalie, ainsi qu’au Kenya. Son ambition est à la fois économique et politique : améliorer la production et la compétitivité de 37 500 exploitations, faciliter l’accès des pasteurs aux marchés nationaux et internationaux et rapprocher les politiques publiques des différents pays concernant le pastoralisme. À terme, plus de 540 000 personnes devraient en bénéficier.

Une attention particulière est portée aux femmes, qui représentent 30 % des bénéficiaires. Leur rôle est notamment important dans la production et la commercialisation du lait de chamelle, qui constitue une source de revenus essentielle pour de nombreux ménages.
Les jeunes sont également au cœur du dispositif. Car préserver le pastoralisme ne signifie évidemment pas le figer dans une image d’Épinal. Il s’agit au contraire d’en faire une activité économiquement viable, professionnalisée et suffisamment attractive pour qu’une nouvelle génération puisse choisir d’en vivre. L’AFD confirme notamment le rôle du pastoralisme dans la couverture végétale, l’infiltration de l’eau, la dissémination des graines et la réduction de la biomasse sèche susceptible d’alimenter les feux.

Ne surtout pas transformer les bergers en carte postale écologique

Il serait pourtant tentant de tomber dans l’excès inverse et de présenter désormais le pastoralisme comme une solution miraculeuse à la crise climatique. Ce serait oublier que son équilibre dépend précisément des conditions dans lesquelles il s’exerce. La mobilité doit rester possible. Les troupeaux doivent pouvoir accéder à l’eau. Les pâturages doivent être préservés. Les effectifs animaux doivent rester compatibles avec les ressources disponibles. Les éleveurs doivent accéder aux marchés, aux services vétérinaires et aux infrastructures.

Le Cirad étudie d’ailleurs dans le cadre du programme les effets de la mobilité du bétail sur le climat, la santé animale et les modèles économiques. L’enjeu est justement de documenter ce qui fonctionne, dans quelles conditions et avec quelles limites. Car le véritable enseignement n’est probablement pas que le pastoralisme serait « bon » par nature, là où d’autres formes d’élevage seraient « mauvaises ». Il est plus intéressant : un système agricole ne peut être jugé indépendamment du territoire dans lequel il s’inscrit.

Et si la modernité consistait parfois à savoir bouger ?

C’est peut-être finalement ce que racontent les pasteurs de la Corne de l’Afrique.

Nous avons construit une grande partie de notre modernité sur l’idée de maîtrise : fixer les populations, contrôler les espaces, irriguer, clôturer, produire davantage, stabiliser les rendements. Le changement climatique introduit une autre réalité : dans certains territoires, il faudra aussi apprendre à composer avec l’incertitude, les saisons irrégulières et des ressources qui se déplacent ou disparaissent temporairement.

Or les sociétés pastorales vivent avec cette variabilité depuis des siècles. Il ne s’agit évidemment pas d’en faire un modèle universel. Mais peut-être avons-nous commis une erreur en confondant parfois ancienneté et archaïsme.

À l’heure où nous cherchons fébrilement des modèles capables de conjuguer alimentation, adaptation climatique, biodiversité et stabilité sociale, certains savoirs traditionnels méritent moins d’être regardés comme les survivances d’un monde appelé à disparaître que comme des expériences dont nous pourrions avoir besoin pour habiter celui qui vient.

Source : AFD, août 2026

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