La formule de la paix – Démocratie, prospérité et sécurité : les clés d’un monde sans guerre, de Dominic Rohner – Editions Quanto, 25 mars 2026 – 320 pages
« Les guerres ne sont ni le fruit du hasard, ni une fatalité culturelle. Elles obéissent à des logiques économiques, politiques et sociales précises. Et parce qu’on peut les comprendre, on peut aussi les prévenir. »
Dominic Rohner propose une analyse ambitieuse et rigoureuse d’un sujet aussi ancien qu’actuel : pourquoi les guerres persistent-elles, et surtout, comment les éviter durablement.
L’originalité de l’ouvrage tient d’abord à son approche profondément ancrée dans l’économie politique. Loin des discours moraux ou idéalistes, l’auteur part d’un postulat simple mais puissant : les conflits ne sont ni accidentels ni inévitables, ils répondent à des logiques identifiables, économiques, sociales et institutionnelles. En ce sens, comprendre la guerre revient à analyser les incitations, les inégalités et les défaillances des États qui la rendent possible.
À travers une vaste palette d’exemples historiques et contemporains — de l’après-guerre en Europe à des régions marquées par des conflits récents — Dominic Rohner met en évidence des mécanismes récurrents. De la République démocratique du Congo à l’Allemagne de l’après-guerre, de la Sierra Leone à l’Ukraine, l’analyse de situations concrètes montre que certains leviers sont décisifs. Créer des emplois, garantir une participation démocratique réelle, assurer la sécurité et les fonctions essentielles de l’État. Autant de conditions sans lesquelles aucune paix ne peut tenir.
L’auteur montre notamment que l’absence d’opportunités économiques, la faiblesse des institutions démocratiques et l’insécurité chronique créent un terrain favorable à la violence. À l’inverse, la combinaison de politiques publiques favorisant l’emploi, la participation politique et la stabilité institutionnelle constitue ce qu’il appelle une véritable « formule de la paix ».
Ce qui frappe dans ce livre, c’est sa volonté de dépasser les explications simplistes. Là où certaines analyses attribuent les conflits à des facteurs culturels ou identitaires, Rohner insiste sur le rôle structurant des conditions matérielles et des choix politiques. Il s’inscrit ainsi dans une tradition intellectuelle qui, depuis Emmanuel Kant, cherche à penser la paix non comme une simple absence de guerre, mais comme un équilibre construit et durable.
L’ouvrage se distingue également par son « idéalisme pragmatique ». L’auteur ne renonce pas à l’idée d’un monde plus pacifique, mais il ancre cette ambition dans des données empiriques et des résultats mesurables. Cette tension entre ambition normative et rigueur scientifique donne au livre une portée particulière : il ne s’adresse pas seulement aux chercheurs, mais aussi aux décideurs politiques, aux acteurs du développement et à tous ceux qui cherchent des solutions concrètes.
Cependant, cette approche peut aussi susciter des interrogations. En mettant fortement l’accent sur les facteurs économiques et institutionnels, le livre tend parfois à reléguer au second plan les dimensions culturelles, historiques ou symboliques des conflits, qui jouent pourtant un rôle non négligeable dans certaines situations. Mais cette limite est aussi le prix d’une démonstration claire et cohérente, qui assume un angle d’analyse précis.
La formule de la paix apporte une contribution importante au débat contemporain sur les relations internationales. Dans un contexte marqué par la multiplication et la complexification des conflits, il offre des outils intellectuels solides pour penser la paix autrement : non comme une utopie, mais comme le résultat de politiques publiques concrètes et coordonnées. C’est sans doute là sa force principale : transformer une aspiration universelle en un programme d’action structuré et intelligible.
Économiste spécialisé dans l’étude des conflits et des institutions politiques, Dominic Rohner est professeur d’économie à l’Université de Lausanne et au Geneva Graduate Institute. Ses travaux portent sur les liens entre violence politique, développement économique et gouvernance, un champ de recherche dans lequel il s’est imposé comme l’une des voix académiques majeures.


